LES INSTITUTIONS D’ÉPARGNE, D’ÉCONOMIE ET D’ASSISTANCE
Les institutions d’épargne.
Il y a un intérêt social à ce que les petites épargnes soient ménagées et recueillies. L’épargne accumulée dans la jeunesse et l’âge mûr permet d’échapper plus facilement à la misère dans la vieillesse; le goût que l’on en prend combat le vice et particulièment l’ivrognerie ; à un autre point do vue, moins important sans doute, mais non négligeable, les petits capitaux ainsi groupés deviennent susceptibles d’emplois productifs, au lieu de rester à l’état de capitaux morts s’ils sont disséminés.
La grosse épargne trouve plus aisément à se placer; non seulement ceux qui la possèdent sont ordinairement plus éclairés sur les moyens de la faire valoir, mais encore les sommes élevées commencent à tenter les entreprises, qui ne sauraient que faire d’économies trop minimes et de frais de caisse ou d’écritures par trop multipliés.
Les institutions qui favorisent l’épargne populaire, se ramènent assez naturellement à la Caisse d’épargne. C’était du moins la seule forme qui fût imaginée jusqu’à ce qu’on eût essayé, soit des banques populaires, soit de diverses combinaisons de tontines et de capitalisation d’intérêts.
A première vue, toute banque qui recueille des dépôts, peut paraître remplir l’offlce de caisse d’épargne. Par ce mot on entend cependant autre chose, et l’on met comme condition que tout but de lucre privé soit écarté. 11 ne s’agit pas de banquiers ou de négociants qui veuillent faire un bénéfice : il s’agit d’une administration qui ne se préoccupe que d’un bien public.
Ainsienvisagéesjles Caisses d’épargne remontent au xvin® siècle. Celle de Brunswick date de 1765 ; celle de Berne, de 1778 ; celle de Hambourg, de 1788. En France, les plus anciennes sont celles de Paris, fondée en 1818, par Benjamin Delessert, et celle deLyon, qui date de 1822. Les Caisses d’épargne anglaises remontent à peine un peu plus haut.
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L’institution a pris un développement considérable en Allemagne et en Autriche, sous un régime de liberté ; en France, l’essor a été plus tardif, avec un esprit qui encourageait moins l’initiative.
Au fond, on peut distinguer trois typesbien différents de Caisses d’épargne :
1° Les Caisses d’épargne autonomes, administrant elles-mêmes les dépôts. Ce type existe en Italie, en Autriche, en Allemagne ; il a existé en Angleterre sous le nom d’old saving banks ou trustée saving banhs. La France l’a à peine connu;
2“ Les Caisses d’épargne particulières avec dépôt forcé des fonds dans une caisse publique. Les Caisses d’épargne municipales appartiennent à cette même catégorie, avec cette différence que c’est la municipalité, et non pas une société libre de philanthropie, qui assure l’administration et le fonctionnement de la caisse.
Ce deuxième type (Caisses particulières ou municipales avec dépôt obligé des fonds à une caisse publique) a été pour ainsi dire seul pratiqué en France jusqu’en 1881 ;
3“ Les Caisses nationales d’épargne, ou l’Etat-caisse d’épargne recevant lui-même les fonds des mains des déposants. Ce système a été inauguré, en ce qui concerne la France, par la loi du 9 avril 1881, et il y fonctionne concurremment avec le précédent.
En toute hypothèse, la Caisse d’épargne est une caisse de dépôts, destinée à attirer et à recueillir les sommes même les plus minimes, et servant aux déposants un intérêt qui les y attire et qui les encourage à faire des économies et à les placer.
La question la plus délicate est celle de l’emploi des fonds. 11 faut des emplois qui soient tout à la fois : 1“ sûrs, pour que les épargnes ne soient pas compromises, et cette condition est d’autant plus indispensable que la Caisse d’épargne, à la différence d’une banque de dépôts, n’a aucun capital responsable, aussi longtemps du moins que ses réserves ne lui constituent pas une fortune propre ; 2® susceptibles, au moins en grande partie, d’être dégagés à bref délai ou à volonté, puisque ces dépôts sont toujours exigibles ; 3° lucratifs, à raison des intérêts à servir.
Cette question a reçu, selon les temps et les pays, deux solutions différentes : ou bien des emplois de commerce et d’industrie, ou bien le dépôt forcé dans une caisse publique, par conséquent la garantie de l’Etat.
Le premier système est le système italien, autrichien et allemand, sous lequel les Caisses d’épargne ont prospéré. Notamment les Caisses libres autrichiennes ont très bien franchi les kracks
financiers de la place de Vienne, et elles possèdent 3 milliards de dépôts. Les Casse di risparmio et les Sparcassen admettent, comme emplois de fonds, les prêts aux monts-de-piété, l’escompte des effets à plusieurs signatures, les placements hypothécaires et quelques autres opérations d’une égale sûreté. On doit y applaudir. Dans ces conditions-là, les Caisses d’épargne peuvent aider le commerce, 1 industrie, l’agriculture de la région même qui leur fournit les fonds ; elles ne rendent pas moins de services en prêtant qu’en empruntant; elles ne donnent pas l’exemple de la centralisation française — trop ennemie de la liberté et trop souvent empreinte de socialisme d’Etat — où les économies du dernier village sont drainées à Paris.
L Angleterre fut d abord sous ce même régime ; les emplois étaient libres dans les old saving hanks. Mais des abus se produisirent et une réforme profonde fut accomplie en 1861. Celles des anciennes Caisses d’épargne qui purent être conservées, durent verser leurs fonds au National debt O^ftce - Office de la dette nationale par l’intermédiaire de la Banque d’Angleterre, qui est chargée en Angleterre de toutes les opérations du Trésor. En même temps il fut créé une Caisse nationale d’épargne. On mit celle-ci aux mains de l’administration des postes, et elle eut dès
le premier jour les bureaux de postes comme succursales partout ouvertes.
En France, ce fut à peine si la liberté fut essayée, dans la période du début, sous l’empire des premiers statuts des Caisses d’épargne les plus anciennes. Dès 1829, le Trésor fut sollicité de recevoir leurs fonds en compte-courant à intérêt ; la loi du 5 juin 1835 imposa à toutes les Caisses d’épargne le caractère d’institutions d utilité publique, ne pouvant être créées que par ordonnance royale; enfin la loi du 31 mars 1837 chargea la Caisse des dépôts et consignations de recevoir seule tous les fonds des Caisses d épargne. A Paris ceux-ci lui sont versés directement; dans les départements les opérations s’eflectuaient par l’intermédiaire des receveurs généraux (aujourd’hui trésoriers-payeurs généraux depuis 1865), qui étaient les correspondants exclusifs de la Caisse des dépôts et consignations. Celle-ci — institution d’Etat, chargée de recevoir certains dépôts, gérée par des fonctionnaires que nomme 1 Etat, et opérant pour le compte de l’Etat en ce sens que les résultats de chacun de ses exercices sont prévus et versés au budget ordinaire de l’Etat — emploieles fonds des Caisses d’épargne, soit en versements par compte-courant au Trésor, soit en achats de rentes d’Etat françaises. Ce système, s’il a l'avantage de donner la sécurité aux fonds des déposants, a le grand inconvénient de taire du Trésor et de l’Etat l’unique réservoir d’une partie impor-
tante de l’épargne et de faire de l’impôt l’unique source de revenus d’une partie des placements.
Parfois, quand le compte courant avec le Trésor a atteint des chiffres trop élevés et que ce dernier veut diminuer sa dette Ilottante, il prétend se libérer de lui-même en remettant des titres de rente à la Caisse des dépôts et consignations. Ainsi, en 1883, une émission de 1.200 millions en 3 % amortissable n’eut pas d’autre objet et fut absorbée en entier par cette Caisse.
On appelle cette opération une consolidation de la dette envers les Caisses d’épargne.
Juridiquement c’est une erreur. Le Trésor, il est vrai, consolide sa dette, puisque, à une créance exigible à vue, il en substitue une qui ne le sera jamais ou qui ne le sera qu’à long terme et par tirage au sort. Mais cette transformation n’est pas librement acceptée par la Caisse des dépôts et consignations, qui n’est qu’une émanation de l’Etat et qui ne possède qu’une autonomie toute fictive ; elle n’est aucunement acceptée ni par les Caisses d’épargne, ni par les déposants, qui tous restent créanciers de sommes d’argent et auxquels on ne saurait justement imposer une dation en paiement sous forme de remise de titres de rente. En cas de crise ou de panique, il faudrait réaliser le portefeuille de la Caisse des dépôts et consignations : or, une crise qui frapperait les déposants des Caisses d’épargne, aurait certainement frappé et déprécié la rente française, que déprécierait encore davantage la tentative d’en réaliser sur le marché un ou deux milliards en quelques jours ou quelques mois.
Aussi a-t-on senti la nécessité d’insérer une clause de sauvegarde contre les demandes simultanées de remboursements.
Déjà en 1848 on avait imposé aux déposants le remboursement en rentes 5 ® données d’abord sur le prix de 80 fr., puis sur celui de 71 fr. 60. En 1870, les remboursements furent suspendus par décret du gouvernement de la Défense nationale, sauf 50 fr. par livret et par quinzaine. Mais ce n’étaient là que des mesures imposées après coup. La loi du 9 avril 1881 régularisa d’avance le procédé, en insérant une clause de sauvegarde aux termes de laquelle les Caisses d’épargne pourraient réduire les remboursements à 50 fr. par quinzaine et par livret, à la simple condition d’un décret rendu sur avis du Conseil d’Etat.
Malgré la création d’un nombre important de succursales ouvertes par les Caisses d’épargne des villes, surtout à dater de 1863, l’institution n’atteignait guère les localités reculées et sans importance. Pour y remédier, la loi du 9 avril 1881 créa la Caisse nationale d’épargne. Les bureaux de poste en sont les succursales obligées. Les fonds sont versés par l’administration
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des postes à la Caisse des dépôts et consignations, et sur les intérêts servis par cette dernière les Postes et Télégraphes retiennent une commission comme feraient les Caisses privées ou municipales. C’est le système de la loi anglaise de 1861, que d’autres pays ont également copiée.
Pour la Caisse des dépôts et consignations ou tout simplement pour l’Etat, l’accumulation des dépôts, jointe à la clause de leur exigibilité continuelle, crée de réels dangers. 11 faut qu’on les atténué par la limitation du montant total de chaque livret j et le maximum pourrait être aujourd’hui d’autant plus facilement abaissé que, aux anciens modes vraiment sûrs de placement (achats de terres et prêts sur hypothèques), sont venus s’ajouter, en faveur de la petite épargne, un nombre considérable de titres de tout repos, jouissant d un très large marche et morcelés en assez petites coupures, tels que les obligations de villes, de chemins de fer et la rente française multipliée à l’excès.
La loi du 5 juin 1835 avait fixé le maximum de chaque livret à
3.000 fr.; celle du 22 juin 1845, à 1.500 fr.; celle du 30 juin 1851, à
1.000 fr. (avec maximum de 300 fr. par chaque opération de dépôt, depuis l’ordonnance du 16 juillet 1833). C’était fort sage. On réduisait le maximum à mesure que le total qui pouvait être exigé de la Caisse des dépôts et consignations augmentait; et l’on limitait le montant de chaque opération de versement, afln que les Caisses d’épargne fussent un encouragement à épargner et à constituer le premier capital mais non pas une banque de placement pour les capitaux déjà formés.
Les gaspillages financiers qui commencèrent avec la présidence de M. Grévy, les déficits passés en habitude et la nécessité d’emprunts à jet continu inspirèrent sur ce point la loi du 9 avril 1881. Le maximum de chaque livret fut porté à 2.000 fr., avec faculté de les verser en une seule fois; et quoique la défense de donner plusieurs livrets au même déposant à des Caisses dillerentes ou sous les noms des divers membres de la famille fût maintenue,
1 Administration se relâcha de toute surveillance et encouragea les abus. Le montant de la dette s’éleva pour ainsi dire sans mesure. En 1869, les sommes dues aux déposants n’étaient que de 720 millions; à la fin de 1881, elles n’étaient encore que de 1.400 millions. Au 31 décembre 1892, point culminant avant les retraits importants de l’année 1893 le passif des Caisses d’épargne atteignait :
Au 31 décembre 1893, le total, beaucoup diminué dans les premiers mois de I exercice, n était remonté qu’à 3.751.242.192 francs, inscrits, sur 8.255.223 livrets, dont C.173.054 aux Caisses privées et 2.082.169 à la Caisse nationale.
I.»s dépôts aux Caisses d'épargne d’Angleterre sont un peu moindres. Le
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Pour les Caisses privées 3.219 millions
Pour la Caisse nationale 599 —
Total 3.818 millions
11 y a lieu de se demander si ce passif exigible à vue ne constitue pas un grave danger pour l’Etat, qui a voulu en être l’unique débiteur.
Jusqu’à la fin de 1890, la Caisse des dépôts et consignations bonifiait aux Caisses d’épargne un intérêt de 4 %; celles-ci couvraient leurs frais généraux (ou bien se constituaient une réserve) à l’aide d’un prélèvement de 1/4 ou 1/2 ®/o sur l’intérêt qui leur était alloué. Le déposant retirait ainsi 3 3/4 ou 3 1/2 de ses fonds.
La loi de finances de 1891 réduisit de 1/2 ®/o le taux des intérêts que la Caisse des dépôts et consignations doit servir aux Caisses d’épargne, et celles-ci en firent autant pour leurs déposants.
Quant à la Caisse nationale d’épargne, cette dernière a toujours reçu 1/2 »/o de moins, par le motif que son portefeuille de rentes françaises s’était constitué moins anciennement et à des prix moins avantageux.
Finalement la loi de finances de 1893, promulguée le 26 décembre 1892, a posé le principe, que l’intérêt à allouer aux Caisses d’épargne suivrait le rendement du portefeuille de rentes et du compte-courant avec le Trésor — portefeuille et compte-courant qui sont la contre-partie collective de la dette de la Caisse des dépôts et consignations d’une part, envers les Caisses ordinaires et la Caisse nationale d’autre part.
La minime épargne est encouragée par des facilités données à de très petits dépôts (dépôts inférieurs à 1 fr., puisque ce chilTre est le minimum de l’inscription au livret). Ces versements fractionnaires sont pratiqués : A pour les enfants des écoles, par les Caisses d’épargne scolaires, que l’instituteur gère avec charge de faire porter sur un livret dès que l’épargne atteint le minimum légal de 1 franc; B pour les déposants de la Caisse d’épargne postale, par la faculté de coller des timbres sur un bulletin d’épargne, jusqu’à ce que celui-ci, parvenu à 1 franc, puisse être transcrit sur un livret ; C de même en Angleterre et en Ecosse, avec les penny banks, qui sont de purs intermédiaires de bienfaisance pour recueillir et transmettre l’épargne au premier degré.
Un nouveau projet de loi est en discussion. On l’a introduit en 1889 avec le ilésir de donner aux Caisses d’épargne un peu plus
montant ne dépasse guère un milliard de francs aux trustée saving banks, et n’en atteint pas deux aux Caisses postales. Il est vrai que l’intérêt est sensiblement moins élevé de l’autre côté de la Manche.
de liberté dans l’administration des fonds et de diminuer le passif exigible du Trésor et de la Caisse des dépôts et consignations par la diminution du maximum des dépôts. La discussion n’a pas encore abouti. Il est douteux, d’ailleurs, que sur l’un et l’autre points la loi future contienne des améliorations bien importantes et bien efficaces. La liberté fait peur; et nos finances mal conduites ne permettent pas d’abandonner le système de l’adduction de toutes les ressources de l’épargne dans l’unique réservoir du Trésor. Sauf la réduction du maximum à 1.500 francs, avec délai de trois ans pour ramener à ce chiffre les livrets qui le dépasseront
lors de la promulgation de la loi, il est douteux que celle-ci ait une réelle portée.
Diverses institutions privées, qu’on peut appeler des caisses de capitalisation, ont essayé de faire fructifier les épargnes de leurs adhérents par la puissance de l’intérêt composé, par les chances des tirages au sort de valeurs à lots, et aussi par des clauses de caducité et de déchéance qui, dépouillant les uns, devraient profiter aux autres. La pensée est louable, mais les résultats sont généralement peu encourageants. Le taux très bas des placements surs et la diminution progressive de la puissance de l’anatocisme promettent des déceptions inévitables à beaucoup de Fourmis de Grains de blé, de Prévoyants de l'avenir, etc., etc.L *
Institutions d’économie ménagère ou domestique.
Pouvoir se procurer des denrées saines et à bon marché est pour la classe ouvrière un avantage d’un prix inestimable. La société coopérative de consommation y tend par l’association et la mutualité ; elle n’est, en cet ordre de choses, qu’une nouvelle
application des principes déjà rencontrés en matière de production et de crédit 2.
Le petit consommateur achète généralement assez cher, parce que le manque de ressources ou d’emplacement l’oblige à acheter toujours au détail, jamais en gros. De plus, les petits intermédiaires, à quelque catégorie de consommateurs qu’ils vendent, sont obligés de prendre sur chaque opération un bénéfice proportionnel d’autant plus élevé que leur nombre ordinairement
' Voir les Caisses de capitalisation ou les Imprévoy ants de V avenir oar Eugene Rochetin, Journal des Economistes, no du 15 mai 1893, p. 165.
* Supra, pp. 141 et 360. > i'- ■
INSTITUTIONS d’ÉPARGNE, d’ÉCONOMIE ET d’ ASSISTANCE 673 !
trop considérable les réduit à faire chacun un moindre chiffre J
d’affaires ; enfin, avec les crédits imposés par l’usage et avec les ;
mauvais payeurs, ils sont obligés de se faire une moyenne et de
majorer leurs prix pour se couvrir sur tous de la perte subie
sur quelques-uns. Ajoutez la mauvaise qualité des denrées, qui
permet souvent de dissimuler l’enchérissement relatif des prix. '
Tous ces inconvénients seraient évités, si un grand nombre de consommateurs s’entendaient pour se répartir entre eux, contre i
paiement comptant, des denrées et marchandises qu’ils s’appliqueraient aux prix du gros à peine majorés pour les frais '
généraux et la manutention. Telle est en substance l’idée de la société coopérative, si ce n’est que l’économie, au lieu de porter '
immédiatement sur le prix actuel de vente, se résout d’après '
l’usage en un bénéfice différé qui se répartit en fin d’exercice. ■
L’institution est d’origine anglaise ; elle est issue de cet esprit d’association qui caractérise la race anglo-saxonne et que les '
faux errements de la centralisation, monarchique d’abord, puis l
jacobine, n’ont pas comprimé là-bas comme il est arrivé chez nous.
L’histoire des Equitables pionniers de Rochdale est une merveille. ‘
A la fin de 1843, sept pauvres tisserands de la ville de Rochdale, ■
réunis dans une chambre de la rue des Crapauds, imaginèrent d acheter des marchandises en gros ou demi-gros et de se les i
repartir ensuite entre eux. Des cotisations hebdomadaires qu’ils versaient, constituaient un premier capital social. Un an plus I
tard, ils étaient quarante sociétaires, possédaient 700 francs et j
ouvraient un magasin d’épicerie; ils venaient de gagner 800 francs i
par les reventes qu’ils s’étaient faites entre eux seuls, aux prix du commerce de détail et sans crédit. L’œuvre .était fondée. Après vingt ans, en 1864, ils avaient un million; en 1879, ils avaient 5.700.000 fr. et le chiffre total des associés atteignait 16.000.
L’année 1891 donna un bénéfice commercial de 1.300.000 fr. et porta les réserves à plus de 9 millions.
On cite un certain nombre de succès analogues : ainsi la société de Gloucester, qui débuta en 1860 avec vingt ouvriers et 5(10 francs et qui compte maintenant 2.000 membres et un demimillion de réserves ; celle de Leeds, qui a 26.000 membres; celle ]
d Halifax, dont les réserves ne sont pas inférieures aux réserves des Equitables pionniers. Toutefois, même en Angleterre, les ^
échecs sont nombreux. En douze ans, sur 140 sociétés coopératives qui se sont fondées à Londres, seize seulement ont vécu.
On les rencontre surtout dans la classe ouvrière, où l’économie j
dans les menues dépenses du ménage importe beaucoup plus ; \
'Hin'ï ■• 'mil
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b/ 4 QUATRIKME PARTIE — CONSOMMATION
cependant on les trouve aussi dans un monde un peu plus aisé d’employés et de fonctionnaires. Ainsi une des plus considérables est celle des employés de l’armée et de la marine. Un très grand nombre de ces industrial and provident societies se sont fédérées; elles ont formé sous le nom de Wkolesale society une immense union, qui a son siège à Manchester, qui possède des fabriques pour certains objets courants, et qui opère par quantités considérables les achats des marchandises demandées par chacune des sociétés fédérées.
Elles ont généralement adopté le type dont les Equitables pionniers fournissaient le modèle. Ou vend aux non-associés comme aux associés, aux prix du commerce de la ville ou légèrement en-dessous; et sur le bénéfice trois parts sont faites : une à la réserve, pour accroître le fonds social; une aux asssociés, à titre de dividende; une aux acheteurs proportionnellement à leurs achats, de manière à encourager et à attirer la clientèle.
D’autre part, même en Angleterre, il ne faudrait point croire que la société coopérative de consommation arrive à supplanter le commerce de détail. Bien que les 1.500 sociétés les plus importantes groupent entre elles 1.200.000 associés, bien qu’avec les familles de ceux-ci on puisse évaluer à 5 millions le nombre des personnes qui sont plus ou moins complètement servies par ces sociétés, et bien que leurs capitaux réunis dépassent 12 millions et demi de livres sterling, il est facile de calculer que ce mouvement coopératif n’embrasse encore que la huitième partie de la population des lies Britanniques et qu’il laisse au commerce privé un immense champ d’exploitation.
Les sociétés coopératives ont pris un certain développement en Allemagne et en Suisse.
En trance, la loi du 24 juillet 18G7, qui leur a offert comme forme légale la forme de la société à capital variable (anonyme ou en commandite par actions), n’est pas parvenue à les vulgariser beaucoup. A la fin de 1892, on n’en comptait encore que 942, presque toutes en province.
En ce moment le Parlement prépare une loi qui doit leur accorder des facilités spéciales, particulièrement pour les dispenses d’impôts (patentes et droits d’enregistrement).
Les avantages de la société de consommation sont, en général : de fournir des denrées à meilleur compte, si l’économie est immédiatement attribuée aux sociétaires acheteurs; 2^* de les encourager à l’épargne et de leur remettre en une fois le germe d’un petit capital, si cette économie est transformée en un bénéfice, soit accumulé dans la réserve, soit distribué en dividendes.
Cependant, quelques services que ces associations puissent
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rendre, il y a lieu de se demander s’il est juste de pousser trop loin l’inégalité du commerce libre et de la société coopérative au point de vue du fisc. On ne doit pas non plus s’exagérer les chances de succès de ces sociétés ; outre que la condition du payement comptant (qui est l’habitude en France, mais qui l’est moins en Angleterre) écarte un bon nombre d’adhésions, il faut tenir compte des risques commerciaux et des difficultés d’administration, qui sont considérables dès que la société a atteint une certaine importance.
La même idée de coopération a été étendue aux besoins du logement, et des sociétés coopératives de construction ou building societies se sont créées. Une société coopérative de ce type réunit un premier capital, elle achète un terrain à proximité d’une ville ouvrière ou d’une grande usine, et elle construit des maisons modestes et bon marché avec les capitaux d’emprunt qu’elle se procure. Chaque sociétaire, en se libérant au fur et à mesure par des versements échelonnés en forme de location, peut devenir propriétaire d’une de ces maisons. Des combinaisons de ce genre ont été appliquées avec grand succès à Mulhouse, en Angleterre et surtout aux Etats-Unis.
D autre part, il est arrivé fréquemment que de grandes sociétés industrielles ont devancé les sociétés coopératives, le plus souvent en créant des magasins pour revendre à prix coûtant à leur personnel des denrees saines et bon marché, d’autres fois pour construire des maisons ouvrières dont le locataire pouvait ensuite acquérir la propriété par un certain nombre de termes de location. Ces initiatives n ont eu qu’un succès momentané. Les magasins, appelés éconoYncits^ ont vu se former contre eux les coalitions des détaillants de la localité; et les ouvriers, n’en étant ni les gérants ni les intéressés, ne pouvaient pas en prendre la défense comme ils l’eussent fait de leurs sociétés coopératives. L’ouvrier veut, d’ordinaire, être indépendant et gerer lui seul ses interets, loin du patronage d’un entrepreneur généreux.
Aussi la suppression des économats, quand même les achats n’y étaient que facultatifs pour les ouvriers, a-t-elle figuré dans les programmes d’un grand nombre de grèves, notamment à Decazeville en 1886 lorsque l’ingénieur Watrin fut massacré à Commentry en avril 1890 et à Amiens en 189.3. Dans plusieurs villes, aux élections municipales de mai 1892, les programmes socialistes demandaient par principe qu’il fût interdit aux Compagnies d’ouvrir des économats.
Institutions de prévoyance.