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QUATRIKME partie — CONSOMMATION
ce que les populations qui en souffrent recourent aux moyens qui s offriraient d’améliorer leur situation.
Question délicate, sans aucun doute. Sismondi, Proudhon, Karl Marx et tous les socialistes se sont appesantis sur les descriplons. La loi d airain de Lassalle était en pleine concordance avec leurs vues. On a trouvé là une conséquence de l’exploitation do travail par le capital, et l’on n’a imaginé d’autre remède que la suppression du capital individuel par le collectivisme. Qu’y a-t-il d’exact dans ces jugements?
Tout d’abord, il faut distinguer entre les périodes que décrivalent ceux qui les ont émis.
Les témoignages que l’on possède autorisent parfaitement à croire à une certaine période « chaotique ou anarchique » de la grande industrie, pendant laquelle l’ouvrier lut réellement surmené, sans que ni les lois, ni l’opinion, ni la liberté d’association lui fussent venues en aide'.
En tous cas, la situation depuis lors a bien changé, et la hausse des salaires réels, la réduction de la durée du travail pour les adultes, sa limitation légale pour les enfants, l’hygiène des usines ont fait d’immenses progrès.
Néanmoins, qu il y ait une forme nouvelle de misère et de contraste entre l’indigence et la richesse, nous le croyons exact. Seulement la nouveauté de la forme n’implique point nécessairement un degré nouveau et supérieur, avec plus d’extensité dans les personnes^.
La forme nouvelle de la misère, c’est l’agglomération des lamilles dans des logements où les règles de la morale et de 1 hygiène sont violées; c’est le salaire dérisoire pour un travail démesurément prolongé, dans les ouvrages qui, s’accomplissant à domicile, échappent à toute surveillance légale; ce sont en un mot tous les abus du sweating system là où il existe, et d’autres abus analogues. C’est aussi une plus grande difficulté de secours, non pas, tout au contraire, que l’organisation de l’assistance soit plus défectueuse, mais parce que les diverses classes de la population sont moins mêlées les unes aux autres et se rencontrent moins
moralement, parce que peut-être aussi elles sont matériellement moins rapprochées.
Quant au contraste de l’indigence et delà richesse, il peut être aussi plus grand qu’en d’autres siècles, non pas en France oi\ la fortune a une incontestable tendance à se répartir et à se mor-
1 P. Leroy-Beaulieu. Essai sur la répartition des richesses, n. 410.
-rv V- Répartition des richessesAout le chaoilre
XV, « du sisyphisme et du paupérisme ». ^es.iouc le cnapure
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celer, mais au moins dans les pays où les régimes successoraux empêchent cette dissémination, et dans ceux où une activité industrielle très intense et développée très brusquement, coïncidant avec la découverte soudaine et simultanée d’immenses richesses naturelles, a facilité la concentration des patrimoines ainsi qu’il est arrivé aux Etats-Unis.
Mais y a-t-il plus de misères endémiques qu’autrefois ? et ces misères endémiques tiennent-elles essentiellement à ce qu’on appelle l’industrialisme, au point qu’elles n’existeraient que dans les villes industrielles ou à proximité des manufactures, et au point qu’elles n’auraient pas existé dans les anciens régimes du travail?
Les phénomènes anciens de dépopulation par la misère répondent à cette question. Pour la France et sans aller chercher bien loin, les témoignages de Vauban, de Forbonnais et autres ne laissent aucun doute — car nous n’invoquons pas La Bruyère.
« Gomme le menu peuple— dit Vauban dans sa Dime roijale — est beaucoup diminué dans ces derniers temps par la guerre, les maladies et par la misère des chères années qui en ont fait mourir de faim un grand nombre et réduit beaucoup d’autres à la mendicité, il est bon de faire tout ce qu’on pourra pour le rétablir, d’autant plus que, la plupart n’ayant que leurs bras, affaiblis par la mauvaise nourriture, la moindre maladie ou le moindre accident qui leur arrive les fait manquer de pain, si la charité
des seigneurs des lieux et des curés ne les soutient 11 est
certain que le mal est poussé à l’excès et que, si on n’y remédie, le même peuple tombera dans une extrémité dont il ne se relèvera jamais : les grands chemins de la campagne et les rues des villes et des bourgs étant pleins de mendiants que la faim et la nudité chassent de chez eux. Par toutes les recherches que j’ai pu faire, depuis plusieurs années que je m’y applique, j’ai fort bien remarqué que dans ces derniers temps, près de la dixième partie du peuple est réduite à la mendicité et mendie effectivement; que des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire l’aumône à celle-là, parce qu’eux-mêmes sont réduits, à
très peu de chose près, à cette malheureuse condition et je
ne croirais pas mentir quand je dirais qu’il n’y a pas dix mille familles, petites ou grandes, qu’on puisse dire fort à leur aise ‘. »
i Dîme royale, U» Fonds et Préface. — Il est à remarquer que cette préface (comme aussi le gros de l’ouvrage) a été écrite en 1698, avant la dernière période du règne de Louis XIV. Elle décrit donc un paupérisme rural étranger aux calamités plus grandes de la période de 1700 à 1715, alors que au témoignasse de Boisg^uillebert, « il n'est pas extraordinaire de démolir une maison de 10.000 écus pour en tirer le plomb — vingt ou trente pistoles — que le propriétaire doit au lise et qu'il ne peut payer «.
Et Forbonnais, parlant du temps qui suivit ; « Il ne se trouvait plus, dit-il, un seul motif qui pûtengager les propriétaires de l’argent à s’en dessaisir ou à le faire passer dans le commerce. Les denrées étaient chères, parce qu’il y avait un risque infini à les donner à crédit; comme d’un autre côté on manquait d’argent pour les payer, la consommation et par conséquent le travail étaient anéantis. La famine, les inondations, la mortalité des bestiaux avaient désolé les peuples, afiligés par une guerre et des détresses de vingt-deux années. Une partie des maisons manquaient des réparations nécessaires, les terres étaient abandonnées'. »
Voilà du paupérisme rural. Le mot n’existait pas, mais la chose. Il en fut de même en Espagne, pendant les deux siècles qui suivirent Gharles-Quint; et ce n’est pas davantage l’industrialisme qui a fait la misère actuelle de l’Italie péninsulaire et de la Sicile, pas même de l’Irlande.
L’industrialisme n’est donc pas la cause spéciale de la misère endémique. Les publicistes observent mieux le fléau dans les villes parce que le sujet d’observation est sous leurs yeux; les pouvoirs publics y prêtent plus d’attention parce que les revendications, combinées avec la politique et provoquées ou exploitées par les apôtres du socialisme, y sont plus retentissantes. Mais la misère de l’ancienne France en certains temps fut bien plus intense; môme à cette heure, lorsque des pays, comme toute la région des Alpes, se dépeuplent malgré une natalité relativement bonne, tandis que les villes se peuplent malgré une natalité généralement mauvaise, on peut bien croire que la misère et les privations sont plus intenses dans certaines montagnes qu’autour de la plupart des manufactures. L’appel au « Basly campagnard » qui soulèverait les paysans^, est donc plus imprudent, que l’intervention de ce Basly ne serait dépourvue de prétextes pour qui comparerait en France villes et campagnes.
En outre, dans l’appréciation du paupérisme contemporain, il faut tenir compte de l’amélioration incontestée du standard of life chez les peuples où l’industrie a progressé ^ ; il faut, en autres termes, ne pas oublier la divergence croissante entre le niveau
^ Forbonnais, RecUercheset considérations surles finances de la France, 2 M. de Mun, discours prononcé à Landernt3au le 22 octobre 1893.
^ supra, p. 633 et 648 « Chaque élévation du minimum des besoins habituels, avait dit le socialiste Lassaiie, apporte avec elle des souffrances et des privations que les temps antérieurs n'avaient pas connues » {Réponse ouverte aux promoteurs du congrès ouvrier de Leipsick). Lassaiie insiste beaucoup sur cette idée, que Taniélioration de la condition des travailleurs doit etre mesurée, non sur ce que cette condition était auparavant (comme s’il désespérait de pouvoir la montrer de plus en plus misérable), mais sur ce qu’est devenue la condition moyenne, autrement dit le standard of life.
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du nécessaire physique ou économique, et du nécessaire social. Mais c’est toujours sur la privation du nécessaire social que se mesurent les souffrances ressenties II y a une grande part de vérité dans ce mot caractéristique de M. P. Leroy-Beaulieu : « Le niveau du paupérisme a haussé au fur et à mesure des progrès de l’aisance générale'. »