‹ Éléments d'économie politique [microform]Chapitre 14 sur 161 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Dans toute société parvenue a un certain degré de développement, nous constatons : 1® la liberté individuelle pai’ opposition

à l’esclavage; 2® la propriété individuelle par opposition à l’indivision.

De la première découle le droit d’agir et de disposer de nos actes; de la seconde, le droit de disposer de nos choses. De l’une et de l’autre réunies doit logiquement découler la liberté des conventions, c’est-à-dire la liberté de disposer de nos actes et de nos biens en échange des actes et des biens d’autrui.

Voilà tout le champ d’études de la répartition, do l’échange, et même de la production. C’est par une série indéfinie de conventions que le fllateur, par exemple, a traité de la construction ou de la location de son usine, de l’achat de ses machines et de ses matières premières, du salaire de son personnel et de l’intérêt de son fonds de roulement, tout aussi bien qu’il traite ensuite de la vente de ses produits fabriqués. Chaque transformation nouv'elle, jusqu’à l’achèvement du produit, provoque une nouvelle série de conventions; et la mise en circulation du produit, pour aller du dernier transformateur jusqu’au consommateur, n’en suppose pas un moindre nombre.

Le travail et les conventions doivent-ils être libres ?

Sur le principe de leur liberté, trois réponses ont été entendues.

L’économie politique libérale s’est de tout temps prononcée pour la liberté considérée comme un principe de doctrine, non moins que comme une cause de richesse et de prospérité sociales ; mais avant de conclure avec elle, nous devons faire connaître les systèmes contraires et en essayer la réfutation, surtout au point de vue de ceux des catholiques qui les ont soutenus.

Empruntons leur exposé à M. Charles Périn, qui fait autorité dans le monde catholique.

Premieke opinion. — Lrt réglementation doit être le principe.

« De ce que les pentes naturelles de l’homme tombé, dit-il, inclinent vers le mal, on conclut, non sans raison, que le principe de a liberté absolue du travail ne peut être qu’un principe révoutionnaire. De cette vérité on déduit ensuite, mais avec moins de raison, cette conséquence dont on veut faire une règle géné-

INTRODUCTiON

raie d ordre social : que la réglementation du travail^ par laquelle des limites sont imposées à la libre concurrence^ est chose conforme à la nature morale de V homme \ que cette réglementation doit trouver sa place dans les arrangements de toute société régulière, et que Ton doit souhaiter de voir les sociétés modernes j" revenir pour échapper aux désordres et aux souilrances qui accompagnent la pratique du système contraire. Une fois qu on est entré dans cette route, on se laisse aller, sans trop s en apercevoir, à sout(3nir que dans la conception chrétienne de Vordre économique la liberté n'est que Vexception, tandis que la réglementation tutélaire doit être la règle. Il semble alors que le régime moderne de la concurrence et de la liberté du travail soit condamné par la doctrine catholique, au

meme titre que toutes les libertés de perdition énumérées par le SyllabusK »

La réfutation est facile.

En effet, s il en devait etre ainsi, « on aurait raison, poursuit M. Périn, d assurer que, l’homme étant exposé à faire des faux pas et à se blesser en tombant, il est naturel qu’il ne marche qu’appuyé sur des béquilles ou soutenu par des lisières Bé-

quilles et lisières seraient alors la thèse-, et l’habitude, si générale parmi les hommes faits et bien portants, de marcher tout

seuls sur leurs deux pieds, ne serait plus que Vhypothèse

Des interprétations malveillahtes n’auraient pas de peine à découvrir dans les illusions de ces théories certaines analogies avec les théories de réglementation socialiste, qui mettent, en principe, toute l’activité sociale à la discrétion de l’Etat, suprême régulateur des intérêts de la collectivité, v « Nous affirmons que jamais l'école catholique n’a fait siennes ces doctrines; que jamais elle n’a professé, sur les conditions dans lesquelles s’exerce la liberté humaine, l’erreur qui leur a donné naissance. Cette erreur a pu se rencontrer chez quelques individualités, dignes de tout respect et de toute sympathie à raison de leur zèle et de leur abnégation dans l’apostolat charitable. Mais elle n’est en réalité qu’une déviation dans le mouvement de la grande armée qui travaille à la restauration du règne social du Christ et de son Eglise 2. »

Toutefois les idées ont marché depuis lors, et la thèse doctrinale

que M. Périn, en 1879, croyait ne pas avoir été soutenue, a trouvé des adhérents.

* Ch. Périn, le Socialisme chrétien^ 1879, p. io.

* lOid., pp. 1M3.

Deuxième opinion. — La liberté n'est en soi ni un bien ni un mal.

« Pour les catholiques, poursuit M. Charles Périn, le régime de la liberté du travail n’a en soi rien d’absolument bon ni d’absolument mauvais: c’est un arrangement économique auquel il faut se garder d’attribuer une supériorité intrinsèque qui devrait le faire préférer, en tout temps et en tout lieu, au système de la réglementation C B

Si l’on veut dire que les abus à réprimer ou à prévenir ne seront pas toujours les mêmes et que les restrictions à la liberté devront varier selon les milieux et les temps, nous n’y trouvons rien à contredire. Mais alors, ce n’est plus d’un principe ni d’une formule qu’il s’agit : c'est tout simplement de l’application éventuelle de certaines autres formules qui restent à connaître. Au surplus, à la page suivante, M. Périn appelle la liberté « un idéal » : conçoit-on bien clairement un idéal qui n’ait « en soi rien d’absolument bon ni d’absolument mauvais » sous réserve des difficultés <iui peuvent momentanément l’empêcher d’être réalisé?

Troisième opinion. — La liberté du travail et des conventions., avec les restrictions qu'imposent le souci de la morale et le maintien de la justice, est le système qui doit réaliser, toutes compensations faites, la plus grande somme d'avantages et procurer la satisfaction de la plus grande somme de besoins. A ce titre, dans les limites où elle est possible, elle est le régime le plus conforme à la nature.

Tout système de contrainte qui prétendrait nous empêcher de traiter nous-mêmes de nos intérêts et qui voudrait substituer une autre volonté à celle des individus, serait ou moins avantageux au corps social, ou moins juste, ou réellement inapplicable.

En supprimant la faculté de disposer de nos actes, il créerait un servage social, aussi tyrannique et aussi stérile que l’esclavage privé des anciens; en supprimant la faculté de disposer de nos choses, il les placerait sous un régime effectif de communisme social; enfin, dans sa pratique, il exigerait un nombre incalculable de fonctionnaires hiérarchisés, qui, n’ajoutant rien à la production et ayant les mêmes besoins de consommation que les autres hommes, seraient une cause puissante de déperditions au sein du corps social.

Ainsi en serait-il d'une règlementation absolue et universelle, de celle qui résulterait des utopies de Saint-Simon, de Fourier et

' Ch. Périn, le Socialisme chré'ien, ls79, p. 15.

des autres. Puis la réirlementation partielle aurait les mêmes inconvénients, dans la mesure partielle où elle s’inspirerait des mêmes principes.

Ce n’est point à dire du reste que la liberté ne puisse souffrir aucune restriction ni aucune modification. Les textes ne manquent pas, qui montrent que même les premiers économistes libéraux ne l’entendaient point autrement'. Cette liberté, en effet, ne doit exister que sous la réserve des obstacles que l’Etat peut y mettre au point de vue des intérêts nationaux, ou bien sous la réserve des obligations de morale que l’Etat, gardien de l’ordre, a mission de faire respecter.

« L’Etat, a dit Léon XIII, est postérieur à l’homme, et avant qu’il pût se former, l’homme avait déjà reçu de la nature le droit de vivre et de protéger son existence 2, » Aussi quand les lois auront à intervenir, « les limites seront déterminées par la fin meme qui en appelle le secours : c’est-à-dire qu’elles ne doivent pas s avancer ni rien entreprendre au-delà de ce qui est nécessaire pour réprimer les abus ou prévenir les dangers*. »

Condamner la liberté du travail et du commerce au nom des principes religieux, fulminer des excommunications contre le libéralisme économique, c’est déplacer ou mal comprendre la question. Par définition, il s’agit d’actes qui sont moralement licites, comme planter de la vigne au lieu de semer du blé, tisser 200 mètres de cotonnade au lieu de n’en tisser que 100*. L’autorisation préventive ne se conçoit pas à l’égard de ces actes ; ils sont de ceux qui doivent être permis de plein droit, sauf exception justifiée, au lieu d’être de ceux qui sont de plein droit défendus, sauf permission. Comme le dit M. Périn lui-même,

« quand il s’agit de choses qui ne sont pas mauvaises en ellesmêmes, comme la liberté du travail, c’est-à-dire la liberté de travailler comme on veut, où l’on veut et avec qui l’on veut, pour

1 Adam Smith, Richesse des nations, 1, IV, ch. iv in fine. « Tout homme, tant quHl n' enfreint pas les lois de la justice, demeure en pleine liberté de suivre la route que lui montre son intérêt, et de porter où il lui plaît son

industrie et son capital Le second (devoir du souverain), c’est le devoir

de protéger, autant qu’il est possible, chaque membre de la société contre Vinjustice ou Voppressîon de tout autre membre. »

* Encyclique Rerum nocarum, p. 9.

•* Ihid., p, 43.

^ 11 n'est pas sans exemple qu’il faille réclamer des libertés de ce genre : ainsi Henri IV obligeait à tenir en blairie les deux tiers d‘un domaine, et un arrêt du Conseil de 1731 essaya de restreindre la culture de la vigne. — De même, dans l'industrie, nous trouvons aujourd’hui, chez les catholiques d’Autriche et d’Allemagne, le vœu que l’Etat limite la production d’après les besoins constatés, « en établissant un rapport sain entre la production et la demande » {Congrès des catholiques autrichiens, tenu à Vienne, en mai 1SS9, cité par M. Claudio Jannet, le Socialisme d'Etat^ 1S90, p. 72).

ces choses-là, c’est la liberté qui est de règle générale, et la ré-^lementation n’est que d’exeeption '. » "

Depuis lors, pour la controverse entre catholiques, un nouvel argument s’est présenté en notre faveur. La faculté de s’associer d’après Léon XIII, est antérieure à l’Etat; elle ne procède point de lui. Or, s’il est de droit naturel que, sauf des restrictions motivées par 1 ordre public, on puisse s’associer pour agir en commun, à plus forte raison est-il de droit naturel que l’on pût agir individuellement avant de s’associer. Car, en droit comme en fait, lacté collectif présuppose l’acte individuel; lui-même no

peut commencer qu’après une série d’actes individuels tendant à l’association.

M. Charles Périn, il est vrai, regarde « la liberté en matière contingente comme un idéal qui est simplement d’équité de convenance et d’utilité sociale 2 ». Mais pour lui, il s’agit là de iustiflerles siècles qui ne l’ont pas eue.Nous croyons, nous, qu’ils n’en ont pas joui, tout simplement parce que les sociétés ne pouvaient pas monter tout d’un coup à la liberté économique, pas plus que les hommes n’auraient pas pu être tous élevés en même temps de 1 esclavage à la liberté personnelle. Mais il n’en est pas moins vrai qu’une société qui n’a pas cette liberté, porte en elle une infériorité économique (qui peut d’ailleurs coïncider avec certaines supériorités d’un autre ordre); par conséquent, il nous apparaît pour certain qu’une société ne pourrait pas sans déchoir perdre la liberté économique dont elle aurait une fois joui Il y a des abus dans l’usage de la liberté. C’est vrai’ mais moindres, croyons-nous, que les avantages. Les pouvoirs publics peuvent aussi empêcher un certain nombre de ces abus en réprimant ou en prévenant lesactes moralement illicites qui’ serviront souvent a les causer.

L’avantage de la liberté, c’est que, par elle, la recherche de 1 ïnteret prive amene la concurrence.

Celle-ci resuite du fait que plusieurs voulant vendre un même acte ou une même richesse, s’incitent par leur concours à réduire

La concurrence, procurée par la liberté du commerce, réalise maigre ses détracteurs d’admirables résultats, que la méthode d autorité ou de contrainte serait impuissante à donner. Son venement par la liberté, concourant avec les découvertes indus-

* Ch. Périn, Socialisme chrétien, d. 15,

^ Ibid.

VJ

INTRODUCTION

trielles. est pour une large part, quoi qu’on en ait voulu dire, dans le développement de la richesse et de la population de l’Europe depuis un siècle. L’alimentation publique est beaucoup mieux assurée depuis que l’Etat ne se charge plus d’y pourvoir L Voyez comment se nourrit une grande ville, telle que Paris, avec la quantité et la variété des denrées qu’elle exige, avec le peu de durée de conservation de beaucoup d’entre elles. « Cei, approvisionnements, disait M. Baudrillart, arrivent à point nommé, proportionnés en quantité exacte à plus de deux millions de bouches, de telle sorte qu’à peu de chose près il s’établit, par suite d une masse de petits calculs individuels, un rapport rigoureux entre l’efTort des producteurs et les besoins des consommateurs. C’est un chef d’œuvre d’équilibre. Essayez donc de charger les conseils municipaux de nos grandes villes d’Europe, de faire la commande selon des calculs où ils n’auraient pas été précédés par la liberté; peuplez même, pour plus de sûreté, ces conseils de Rathedersocialisten : les producteurs ruinés et les consommateurs affamés leur demanderont grâce avant vingt-quatre heures-. »

La concurrence réalise ces bienfaits : 1“ parce qu’elle développe la production; 2° parce qu’elle la dirige; 3® parce qu’elle procure le progrès industriel et encourage les inventions.

En premier lieu, elle développe la production. Chaque producteur rémunéré par son travail cherche à produire davantage. Dut-il n’obtenir aucune baisse dans son prix de revient — le plus souvent il en obtient une — ce producteur, puisqu’il offre davantage, est poussé à offrir ses produits meilleur marché, afin de faire surgir de nouveaux consommateurs et de provoquer des demandes plus considérables qui soient capables de correspondre à l’accroissement de ses ofi'res. 11 ne se préoccupe que d’un profit plus élevé pour lui-meme, en gagnant un peu moins sur chaque objet produit et un peu plus sur l’ensemble : il n’en a pas moins réalisé cet immense résultat, que la société aura au total plus de richesses à consommer et que ses membres pourront se procurer chacune d’elles avec moins d’efforts donnés en contre-échange.

Mais ce producteur n’est pas seul. S’il gagne dans cet ordre de production, d’autres y viendront lui faire concurrence; et cette arrivée de producteurs nouveaux, outre qu’elle accroîtra le total

I Pie VII, en abolissant les corporations dans les Etats de FEglise par le motu proprio du 16 décembre 1801, y rappelle les heureux résultats du motu jjroprio de l’année précédente, qui avait aboli l’ancien système d’approvisionnement et laissé au commerce libre le soin de la subsistance de Rome. Voir sur le même fait les Mémoires du cardinal Consalvi, t. II, pp. 250-261. (Cité par M. Claudio Jannet, Socialisme cPEtat, p. 12.)

- Raudrillart. Manuel d’économie politigue,prétaLce,p.xiii.

des quantités offertes sur le marché, contribuera bien plus puissamment encore à abaisser les prix demandés aux consommateurs. Ce sera la vérification de l’axiôme de Dupont de Nemours : « Ce qu’on appelle la cherté est le seul remède à la cherté ».

En second lieu, la concurrence dirige la production, soit sur les richesses qui manquent le plus aux besoins de la société, soit sur les points où la consommation est le moins satisfaite proportionnellement à la puissance de consommer qui s’y rencontre.

En effet, avec la concurrence et 1a recherche de l’intérêt privé, le producteur doit se consacrer de préférence à la production de celles des richesses qui le rémunèrent le mieux parce qu’elles sont, par hypothèse, les moins offertes et les plus demandées. Donc, il répond aux besoins du public. Les industries qui ne payent pas — selon le terme consacré — sont abandonnées. Les producteurs les moins favorisés, ceux dont le prix de revient resteraient d’une manière constante inférieurs aux prix de vente sont les premiers à les quitter. Le mouvement est-il trop brusque. la production, dans ces branches-là, devient-elle insulTisante? En ce cas, la hausse du produit rappelle vers lui le travail,

en obligeant les consommateurs à rémunérer des travaux dont Ils ne sauraient se passer.

On observe les mêmes phénomènes, quand on examine comment es produits sont dirigés sur les lieux où les consommateurs les demandent et peuvent le mieux payer le travail qui les leur fournit.

Enfin, la concurrence procure le progrès industriel. En poussant les producteurs à obtenir plus de produits et à vendre moins cher chacun d’eux, elle les stimule à perfectionner les instruments, les procédés et même les produits. Le consommateur en profite, d une part par l’abaissement du prix, d’autre part par la meilleure confection de la marchandise. Or, ni les hiérarchies de fonctionnaires, ni l’appât des récompenses sociales ne pourraient, sous un régime d’autorité, donner cette même impulsion au progrès industriel et scientifique.

Produire davantage; guider le travail vers les industries et les lieux où le plus de besoins demandent à être satisfaits; l’inspirer pour lui faire trouver par quels procédés le moins d’efforts humains donnera la plus grande somme de richesses : tels sont, ans leurs grandes lignes, les bienfaits que la liberté des convenlons — plus exactement la liberté du travail et du commerce — doit assurer. Telle est la mystérieuse et providentielle harmonie, au sein de laquelle la recherche de l’intérêt privé vient ordinairement servir l’intérêt général.

Peu a peu, les inventions tombent dans le domaine public. A 'later de ce moment et d’une manière -progressive, dans l’utilité

INTRODUCTION

totale et constamment uniforme (£u’un certain objet présente pour la satisfaction de nos besoins, il y a, selon le langage de Bastiat, une moins grande part à'utilitè onéreuse, une plus grande part à'utilité gratuite. Cet accroissement incessant de la partie gratuite de l’utilité des choses forme à la longue une sorte de communauté gratuite entre tous les hommes. La propriété, la perspective du gain individuel ont réalisé des merveilles. Sur les marchés de Londres, de Liverpool ou d’.Vnvers, les cent kilos de blé qui viennent de San-Francisco et qui ont fait vingt-cinq mille kilomètres, valent à peine trois journées de travail d’un manoeuvre. Quand ce blé aura subi ses dernières transformations pour être consommé, il suffira à nourrir cet homme pendant trois mois entiers. Et l’Océan eût-il été franchi, les plaines de la Californie ou de l’Illinois eussent été colonisées, le navire à vapeur eùt-il été inventé et construit, s’il n’y avait pas eu cet appât de la propriété et du gain personnel, et si, à côté de la propriété à conquérir, il n’y avait pas eu la concurrence à soutenir ou à devancer?

Tout change sans doute dans le monde : mœurs, idées, constitutions politiques et histoire, tout passe, tout disparaît ou tout renaît. C’est la concurrence qui donne aux formes du travail auquel nous sommes condamnés depuis soixante-dix ou quatrevingts siècles, la souplesse nécessaire pour qu’il suive ces incessantes modifications des conditions et des modes de l’existence. Supprimer la concurrence, enchaîner l’industrie dans des cadres dont une loi quelconque pourrait seule remanier les formes, ce serait interdire le progrès et condamner une nation à l’immobilité, au sein d’un monde où tout marche à côté d’elle.

Les inconvénients de cette immobilité forcée ont pu être moindres quand le progrès scientifique était à peine sensible et quand les idées cheminaient lentement; mais ce sont là des temps disparus et que nulle force ne parviendra jamais à faire revivre.

Voilà les lumineux côtés de ce tableau. Frédéric Bastiat, dans ses Harmonies économiques, en a été le peintre, avec les plus brillantes couleurs qu’un artiste, enthousiasmé de son modèle, puisse déposer sur sa toile.

On lui a reproché sans doute ce lyrisme et cette foi dans un bonheur sans mélange que la liberté devrait assurer.

Non ! le bonheur parfait n’est pas de cette terre, pas môme pour les sociétés par les moyens que la science économique peut mettre à leur disposition. Dans la concurrence, tout est lutte, et les changements y sont la condition nécessaire de tout progrès. Eh bien, luttes et transitions ne vont jamais sans souffrances. Dans cette ardeur avec laquelle la production se jette d’un côté

pour satisfaire aux demandes de la consommation, les mouvements sont peut-être trop précipités. A la cherté trop grande succédera un avilissement non moins exagéré : l’agriculture d’au-

naturelle des saisons et avec les anciennes difficultés des débouchés, échappait encore moins à ces alternatives, que l’industrie de maintenant. Ce sera alors la déception, la misere et peut-être la ruine. En outre — et c’est là l’objection la plus grave qui ait été faite aux optimistes de la concurrence - m les hommes, ni leurs moyens de produire n’ont cette mobilité que la théorie leur suppose. Les déplacements sont souvent impossibles. Ils le sont toujours pour des hommes faits ^ quand la seule industrie qu’ils connaissaient vient à péricliter- Ils le sont même pour des pays tout entiers, quand leur sol ou leurs etab issements industriels sont aptes à une seule nature de produits. Les producteurs y tombent alors au rang de ces producteurs moins favorisés dont le prix de revient descend en-dessous du prix de vente et qui sont obligés d’abandonner leur mode de travail et leur industrie.

inévitawL'.“

Il faut savoir les regarder en l'ace et ne pas les nier, quelniies bienfaits que la liberté du commerce puisse assurer.

! persuadé qu’il a charge des intérêts

ationaux, et que ceux-ci ne doivent pas être sacrifiés aux con-

s deralions generales d’une économie politique cosmopolite La science possédé sans doute des vérités universelles, mais celles-ci on besoin de se combiner avec la contingence des faits; et à des situations differentes doivent aussi correspondre des règles diverses, toujours puisées d’ailleurs dans une science unique.

Nous examinerons ce point de vue quand nous traiterons du commerce international.

Qu on le remarque bien aussi : ce que nous venons d’exposer, ce sont seulement quelques grandes lignes. Surtout, quand

par définition — on voudra bien nous le concéder — qu’il y avait

ZîrTr'’'’®"''!’ présent

1 ur/l 1 f concurrence, ne peut pas être étendu à des

7 JZ, «e peut pas l’être davantage à des prix de

Z tZ spéculation est assez puissante pour fausser

d’nlT ï l’occasion d’y revenir, soit

d une manière generale dans la théorie des prix, soit tout parti-

erement dans la question du prix du travail - autrement uit du salaire.

me

INTRODUCTION

Page 1