CHAPITRE VU
qü’est-ce que le socialisme?
Qu’est-ce que le socialisme ?
11 y a bientôt soixante ans que Pierre Leroux a inauguré ce mot, dans son Essai sur l'égalité, en 1837, puis dans son livre de V Rumanité, en 1840. Tout le monde l’emploie. Il désigne une doctrine que les uns exaltent et que les autres redoutent, à laquelle aussi quelques-uns se rallient dans l’espoir de la purger de ses erreurs et delà rallier elle-même au bon sens. Et toujours on se demande : Qu’est-ce que le socialisme ?
Le définira-t-on par la négation absolue et directe du droit de propriété ?
Ce n’est point notre sentiment, et ce n’est pas non plus l’opinion courante. Si le socialisme était caractérisé essentiellement par la communauté des biens ou simplement par la nationalisation de la terre et des instruments de travail, on n’aurait pas besoin d’un autre mot que de ceux de communisme ou de collectivisme. De plus, si tous les collectivistes sont socialistes — et ils s’en font gloire — la réciproque ne paraît point exacte. Il est hors de doute, en elfet, que les Soeialpolitiker d’Allemagne (ou Kathedersocialisten'), qui correspondent à nos socialistes d’Etat, ne sont ni du même parti ni de la même école que les Socialdemokraten, qui sont des socialistes collectivistes. Il faut donc certainement trouver un autre critérium que la négation du droit de propriété privée.
.\ussi bien les socialistes collectivistes, voire même les anarchistes, veulent-ils un autre signe. D’après le compagnon Lucien Pemjean, « le socialisme est toute conception économique tendant, soit à modifier plus ou moins profondément, au profit de la
* C’est le publiciste allemand Oppenlieim, de l’écele libérale, qui créa par ironie ce mot de socialistes de la chaire ou cathédrants, en 1S72. I/expression a fait fortune.
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classe laborieuse, les rapports qui existent actuellement entre le capital et le travail, soit à mettre entièrement fin au régime de la propriété individuelle et do l’exploitation patronale, par la socialisation de la matière productive et de ses fruits. »
M. Paul Leroy-Beaulieu fait proprement consister le socialisme dans le fait de dépouiller l’individu d’une partie des fonctions qui lui appartiennent naturellement, pour les conférer à la société. C’est bien tout à la fois le sens étymologique et le sens usuel du mot.
« Le socialisme, dit encore le même auteur, est un terme générique qui exprime certains modes d’ingérence de l’Etat, dans les relations entre producteurs et consommateurs. Cette ingérence... se proposerait de rectifier ou de corriger les inégalités sociales, de modifier le cours naturel des choses, de substituer aux contrats librement consentis et débattus des types olliciels de contrats... Le socialisme procède ou par la voie de règlementation ou par la concurrence que l’Etat fait aux industries privées'. »
Conformément encore à l’usage, le socialisme comporte trois degrés ou trois formes : 1“ le socialisme absolu, radical ou collectiviste-; 2® le socialisme d’Etat; 3® le socialisme chrétien
' I*. Leroy-Beaulieu, le Volleotivisme^ 3« e'dition, pp. (5-7.
Le Figaro avait ouvert le 6 novembre 1892 un concours sur la déiiaition du socialisme. Six cents réponses lui parvinrent- Le jury, composé de MM. Jules Simon, Paul Leroy-Beaulieu, Pablo Lafargue (socialiste révolutionnaire, gendre de F. Lassalle) et Tabbé Garnier (qui incline par intervalles vers le socialisme chrétien), donna le prix à la définition suivante: « Le socialisme est un ensemble d’aspirations et de théories qui tendent à établir entre tous les hommes, par divers moyens de contrainte légale, la plus grande égalité possible de richesse ou de misère. » il est précisément à remarquer, en ce sens, que ce n’est point toujours à propos de la propriété que LKncyclique du ir» mai 1891 condamne le socialisme. Par exemple, elle accuse les « socialistes d'aller contre la justice naturelle et de briser les liens de la lamille, en substituant la providence de VEtat a la providence paternelle (p. 15, in fine).
* Nous ne pouvons donner l’appellation de socialisme démocratique. Elle conviendrait à merveille pour traduire l’allemand Socialdemokrat \ mais ceux des catholiques belges qui font du socialisme chrétien, revendiquent hautement le titre de démocrates et d’union démocratique chrétienne.
^ Il est à remarquer que les Allemands mettent le socialisme en épithète, tandis que nous le mettons en substantif. Ainsi, démocrates sociaux équivaut k socialisîes]democratiquesy eipoUtUiues sociaux (Socialpolitiker) h socialistes d'Etat. Vn sinteur a concla de ces habitudes de langage « qu’il n’existe pas de socialistes catholiques en Allemagne, car i I y a seulement un parti de rétorme sociale catholique, die catholiscfisociale Reformpartei », ce qui. mot à mot, ferait seulement des catholiques-sociaux. A ce titre, Bebel et Liebknecht eux-mémes ne seraient que des démocrates sociaux et pas le moins du monde des socialistes. Mais le mieux est d’examiner les propositions soutenues et de ne pas se payer de mots.
Avec le socialisme radical il faut que la société fasse disparaître les inégalités de jouissances et qu’elle possède les éléments de la satisfaction de tous nos besoins. La propriété est directement en cause; car, en doctrine, sa suppression est une conséquence de ces théories socialistes, et, en fait, cette suppression doit être la préface ou le premier acte de leur mise en application, pour que la société de l’avenir, le Zukunftstaat, puisse s’établir sur ses ruines.
D’après Schæfile et Bebel, le socialisme véritable et complet implique : dans l’ordre économique, la production générale par 1 Etat; dans l’ordre politique, le républicanisme démocratique pur; en philosophie, le matérialisme et l’athéisme ; dans l’ordre de la
famille, le relâchement des liens naturels et l’éducation par l’Etat.
Or, trois moyens peuvent être imaginés pour préparer l’avènement du socialisme proprement dit. C’est : 1® la persuasion par
I exemple; 2® l’anarchie; 3° la spoliation, d’abord des propriétés mises en sociétés de capitaux, puis des propriétés purement individuelles, le tout avec une nouvelle organisation du travail.
Mais les exemples que les fondateurs de phalanstères ont voulu donner au commencement de ce siècle ont échoué; l’anarchie, la dynamite et le pétrole sont des procédés de destruction qui feraient table rase d’un régime et ne nous apprennent rien sur la manière d’en reconstruire un autre à sa place : il n’y a de sérieux et de redoutable que les plans pour la spoliation de la propriété et pour l’organisation du travail selon les idées de Louis Blanc' jadis, plus récemment de Karl Marx et de Lassalie*.
Les idées de Louis Blanc sont exposées dans son livre fameux de l'Organisation du travail^ paru en 1839. Les maux sociaux les plus graves disparaîtraient si chacun pouvait compter sur la rémunération suffisante d’un travail continu et sans chômage.
II faut que 1 on reconnaisse le droit au travail, lequel a pour corollaire nécessaire l’organisation du travail par l’Etat 3. On ne
' Louis Blanc (lSil-1886), membre du gouvernement provisoire de 1S48, député depuis 1876, puis sénateur.
Ferdinand Lassalle, juif, né à Bresiau en 1823, tué à Genève en 1864 pour une affaire de femme.
Nous reviendrons sur le droit au travail à propos du salaire et des revendications ouvrières.
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supprimera pas radicalement les industries privées : on se contentera, au début, de racheter avec les fonds du budget les chemins de fer, les canaux, les mines et les grandes usines. Voilà le point de départ de ïatelier industriel, dont la concurrence aura sans doute assez vite étouffé les industries privées momentanément maintenues. Sur quelques points, on établira Vatelie7'^ agricole; on y déversera le trop-plein des villes manufacturières. Enfin Vatelier d'échange, avec ses entrepôts et ses bazars, centralisera les transactions, pendant que les banques, devenues institutions nationales, procureront à bon marché leurs services.
Karl Marx est avant tout un théoricien. Il part de Faxiome, prétendu démontré par lui, que la valeur a pour cause le travail, c est-à-dire le travail manuel présent. Or. le capitaliste, qui paye le travail au prix seulement de l’entretien de l’ouvrier, en tire par l’échange un prix supérieur à ce coût de production. Le capital finit par tout absorber.
Où est le remède? 11 faut que l’Etat ou la société reprenne tous les instruments de travail. Cette société fera valoir le capital socialisé, et elle répartira tous les produits du travail entre les travailleurs, sans autre prélèvement <[ue les frais d’entretien et de renouvellement du capital (et aussi, faut -il ajouter, les frais généraux). G est le collectivisme. Sur la manière de faire la répartition, le système est moins net. On voit bien que l’Etat abdique ses fonctions politiques ; on le voit bien se transformer en une association de production et de consommation ; mais on ne voit guère par quels rouages sociaux les produits seront répartis entre les consommateurs. Ce n’est pas la formule de Kautsky, le disciple le plus autorisé de Karl Marx après Liebknecht, qui conti ibue à dissiper les équivoques, en venant dire que « le salaire fixe, le salaire temporaire, le salaire par pièce, le salaire avec prime et toutes les diverses formes de salaire peuvent, en subissant les transformations nécessaires, so concilier avec la nature d’une société socialisée ^ Il y aurait encore des salariés de 1 Etat: c’est à peu près tout ce que l’on comprend.
Ferdinand Lassalle est plus pratique. En admettant, comme Karl Marx, que 1 Etat doit assurer au travailleur le produit intégral de son travail, il demande que l’Etat lui mette d’ores et déjà en mains les ressources nécessaires pour qu’il puisse lutter contre le capital. Les ouvriers s’associent pour produire : voilà la société coopérative de production que nous rencontrerons plus tard. Mais ils n’ont pas de capitaux : à l’Etat de les leur fournir, et le
* Kautsky. Grundsætce und Forderungen der Sozialdemohratie^ ï>. 161.
succGS do la concurrencô ainsi soutenue amènera la ruine de la propriété et de l’industrie capitalistique. Mais Karl Marx lui a reproché de transiger avec l’industrialisme, en se contentant d’y donner une forme coopérative.
Au résumé, si les plans de démolition sont fort avancés, ceux de reconstruction ne le sont guère ou ne sont pas même ébauchés. Aussi « ce n est pas le côté positif des théories socialistes qui attire le prolétariat, ce n’est pas le collectivisme que nous redoutons : c’est le côté négatif qui nous fait peur*. » Schæffle^ est le seul écrivain socialiste qui, dans son petit volume die Quintes&enz des Soeialismus, ait serré de près la question et dessine au moins les grandes lignes de la société future.
Mais le socialisme absolu est condamné :
1® Par la fausseté de ses bases.
Il part de l’égalité absolue et essentielle de tous les hommes et particuliérement de leur droit à l’égalité dans la jouissance des biens. Mais cette prétendue égalité n’existe à aucun point de vue: SI on l’établissait un moment parmi les hommes, elle devrait disparaître presque aussitôt par le jeu des inégalités de leurs lorces et de leurs mérites. La contrainte seule pourrait la maintenir Or, cette violence n’y parviendrait pas en élevant les inégalités d en bas, elle n’y parviendrait qu’en déprimant les inégalités
d en haut et en condamnant par conséquent à l’inaction les forces elles talents 3 ;
2® Par 1 impossibilité de faire fonctionner le système.
Pour violenter à ce point la nature humaine, il faudrait toute une hiérarchie sociale construite sur des bases que l’imagination seule aurait indiquées. C’est le mot de Lamennais : « Voilà ous ces gens a l’œuvre. Qui les dirigera, qui les surveillera? Qui saura de quelle manière chacun d’eux remplit sa tâche ? Qui recueillera les produits? Qui les échangera? Qui les vendra? car une partie devra passer par le commerce à l’étranger. Qui touchera le prix de la vente? Qui le distribuera? Il faudrait autant de surveillants, autant d’agents du pouvoir que de travaileurs reels. Et qu’est-ce que tout cela, sinon l’esclavage antique ?
' Winterer, le Socialisme contemporain, 2o édition, 1894 n 109 Sur
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^ Schæflle peu connu en France, est un socialiste d’autant plus redoutable
1^1871 fl“a^ en ‘‘“h ® désigne comme moins subverLf.
d porteleuille dei’agriculture et du commerce
dans le cabinet llohenwarl. Il a beaucoup inspiré M. de Bismark
est impossible, disait Léon XIII. que dans la société civile tout le monde soit au même niveau. Sans doute! c’est là ce qTpou^ih-ent les
^eruTnovaZnTp.\lt ” (Encyclique
INTRODUCTION
Une classe de maîtres ordonnant, administrant, n’importe au nom de qui, et une classe de machines employées à la production »
Rien non plus n’autorise à penser que ces fonctionnaires de la société socialisée, comme on dit, seraient plus justes et plus humains que les patrons capitalistes d’aujourd’hui. Le contraire est meme probable; car l’Etat actuel, dans ses manufactures et ses services publics, exei’ce l’autorité et refoule les revendications avec une raideur que généralement l’on ne rencontre pas dans l’industrie privée;
3® Par les fléaux qui résulteraient de l’application de ce régime.
Ici reviennent tous les arguments que nous avons invoqués en faveur de la propriété privée, lorsque nous avons entrepris de démontrer que la propriété privée et la liberté des conventions assurent la plus juste rémunération du travail, la plus grande somme de richesses consommables et la plus grande certitude de progrès industriel.
Léon XIII n’a pas dédaigné d’exposer tous ces mêmes arguments de lait à côté des arguments de principe, o En dehors de l’injustice de leur système, dit-il, on n’en voit que trop les funestes conséquences : la perturbation dans tous les rangs de la société ; une odieuse et insupportable servitude pour tous les citoyens ; la porte ouverte à toutes les jalousies, à tous les mécontentements, à toutes les discordes ; le talent et l’habileté privés de leurs stimulants; et, comme conséquence nécessaire, les richesses taries dans leurs sources ; enfin, à la place de cette égalité tant rêvée, l’égalité dans le dénuement, dans l’indigence et la misère-. »
L’avènement du socialisme radical est le phénomène intellectuel et moral le plus curieux du dix-neuvième siècle. Gomme le dit M. l’abbé Winterer, député au Reichstag, l’un des hommes qui l’ont le plus étudié dans ses programmes et ses tentatives de toutes sortes, « le socialisme organisé appartient à notre siècle. 11 est la conséquence de son état moral et économique. Pour qu’un tel système pût se produire, il fallait avant tout qu’il se trouvât des hommes qui ne croyaient pas à une base sociale établie par Uieu. Il fallait aussi que ces hommes fussent persuadés que la transformation rêvée par eux est possible aux seules forces humaines : les transformations matérielles vraiment prodigieuses opérées par les inventions modernes, amenèrent beaucoup d’hommes à ne plus douter de rien. Il fallait enfin qu’il fût pos-
* Lamennais, Œuvres postumes (cité par Cauwès, Cours d'économie politique^ 4« édition, t. 1, p. 1G6).
* Encyclique lîerum novarum, p. 17.
sible de trouver une armée à mettre au service du système. Cette armée, l'industrie moderne se chargea de la former L »
LE SOCIALISME d’ÉTAT
Le socialisme d’Etat est celui qui, sans abolir la propriété privée, se contente d’empiéter sur le juste domaine de l’activité personnelle en investissant l’Etat de diverses attributions qui appartiennent naturellement aux individus et aux familles-.
La thèse de l’Etat principe de la vie sociale, informateur de la société tout entière, àme et moteur de toutes les évolutions que les siècles voient se dérouler, appartient à ce socialisme. Un de ses principaux chefs en Allemagne, M. Adolphe Wagner, lui assignait pour but économique « la production déterminée suivant un plan général, conformément aux besoins des consommateurs pris dans leur ensemble, et exécutée d’une façon coopérative ^ ».
Le socialisme d’Etat est fait pour l’Allemagne ; le génie allemand s’harmonise merveilleusement avec lui, et la philosophie d’Hégel n’a pas été sans lui frayer une voie plus facile dans les cerveaux d’Outre-Rhin. En France, au contraire, le crédit que l’économie politique libérale a su garder, lui a quelque peu barré la route. Il y progre.sse cependant, déjà trop dans les doctrines et bien davantage encore dans les faits.
Il s’y caractérise par tout un ensemble de concessions progressives, qui sont destinées d’une part à désarmer les revendications du socialisme révolutionnaire, d’autre part à fortifier de plus en plus l’Etat contre les particuliers, sous le prétexte que les libertés privées, si elles s’exerçaient trop facilement, affaibliraient la puissance que l’Etat doit détenir et l’unité de vues et de doctrines qui est nécessaire pour constituer une nationalité.
Dans bien des pages de ce volume, nous verrons l’action de l’Etat donner lieu à quelque manifestation de ce socialisme.
L’Etat qui tient à se réserver des travaux d’intérêt public tels que chemins de fer, quand il pourrait les laisser exécuter par
* Winterer, Socialisme contemporain^ 2© édition, p. 2.
* Le R. P. Forbes, au congrès catholique de Liège de 1«90, disait en résistant aux tendances de ce congrès : « L’essence du socialisme d’Etat, c’est d'intervenir dans les fonctions qui relèvent essentiellement de l’initiative privée », et il ajoutait : « Se nourrir, prévoir l’avenir, se pourvoir contre les occurences de l’avenir, c’est une chose qui relève de l’initiative privée » {Compte rendu du congrès, p, 116).
^ Premier numéro du Staatssocialist de 1S77, cité par M. Claudio Jannet le Socialisme d'Etat, p. 24,
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INTRODUCTION
l’industrie privée ; l’Etat qui se fait banquier; l’Etat qui veut être l’unique dépositaire de la petite épargne ; l’Etat qui se fait caisse d assurances contre la vieillesse, l’infirmité et les accidentsl’Etat qui prétend devoir être l’unique éducateur de la jeunesse ; l’Etat qui se croit chargé de procurer le travail à tous les citoyens ;
I Etat qui se donne la mission de leur garantir des retraites prélevées au moins en partie sur les revenus publics; l’Etat qui draine toutes les économies de la nation dans ses caisses pour les reverser ensuite sur les têtes de ses rentiers et de ses innombrables fonctionnaires ; l’Etat, en un mot, qui substitue peu à peu sa providence à la prévoyance naturelle des individus et qui les décharge de penser à eux-mêmes et à leur entretien : tout cela dans les faits accomplis ou dans les revendications formulées, ce sont des traits qui relèvent du socialisme d’Etat. La propriété privée, sans doute, est respectée dans les mots ; mais combien
II est-elle pas menacée dans les actes ! combien ses détenteurs ne sont-ils pas exposés à se voir enlever une notable partie de ses fruits, lorsque les charges sociales que l’Etat a le tort d’assumer sur lui-même viendront absorber une proportion toujours plus considérable des revenus nationaux!
L’accroissement des budgets est à la fois un des moyens et un des etlets du socialisme d’Etat.
Quand 1 Etat se sera fait le pourvoyeur des besoins privés comme on le lui demande, les dépenses publiques seront colossalement élevées. On prendra aux contribuables une part toujours croissante des fruits de leur propriété ou des fruits de leur travail. Le jour viendra donc où l’impôt, au lieu de rester le prix d un service, sera en fait la spoliation d’une propriété que l’on déclarera cependant maintenir en droit.
Du reste, quels que soient les motifs de l’augmentation des dépenses et des dettes de l’Etat, leur accroissement est une menace toujours croissante de socialisme. Le Trésor est ainsi sollicité à devenir un vaste réservoir où les revenus delà propriété et du travail seraient condamnés à affluer et d’où ils s’épandraient à nouveau sur le pays en traitements de fonctionnaires et en intérêts de créanciers. Ce n’est pas tout : il faut compter les subventions innombrables que cet Etat, mis en face d’une société que sa politique financière aurait fatalement appauvrie, se verrait obligé, par la force des
idées comme par celle des choses, de lui reverser pour la faire vivre.
Malheureusement, pas plus que le socialisme collectiviste, le socialisme d’Etat ne réaliserait le bien-être social. Lui aussi atTaiblirait les forces de production de la société, lui aussi éteindrait les activités personnelles, lui aussi détendrait les liens de la famille
et nuiraità l’accomplissement des devoirs réciproques sur lesquels elle repose. Pourquoi les pères s’occuperaient-ils de leurs fils, ou bien les fils s’occuperaient-ils des pères, si l’Etat était là, avec tout son réseau de mesures obligatoires pour décharger les familles du souci et de l’entretien de leurs membres et pour ne pas laisser aux individus le mérite des associations libres et spontanées? t Le socialisme d’Etat doit donc participer, quoique à un moindre
degré, de la condamnation du socialisme absolu et collectiviste. Les revendications si précises que Léon XIII élève en faveur des droits de la famille ne laissent aucun doute sur la pensée du pontife à cet égard ‘ ; et il la complète plus énergiquement encore quand il ajoute que, « le droit de propriété individuelle venant de la nature et l’autorité publique ne pouvant pas par conséquent
l’abolir.., cetle autorité agit contre la justice et l’humanité lorsque, sous le nom d’impôts, elle grève contre nature les biens des particuliers -. »
Mais condamner le socialisme d’Etat, ce n’est ni supprimer le droit de police à l’égard des abus qui seraient commis, fût-ce môme au sein des foyers domestiques-*, ni interdire à l’Etat de s’intéresser aux misères des membres du corps social*. Nous reviendrons particulièrement sur ce dernier point, en traitant plus tard de l’assistance publique.
' Une objection nous reste à discuter.
Ne serait-il pas vrai, nous dit-on, que « l’action de l’Etat se dilate à proportion, quand il y a plus d’expansion d’activité, plus de vie sociale dans les sociétés plus avancées^ » ? Ce serait la loi de l’extension croissante des fonctions des pouvoirs publics : les Allemands en ont posé la formule'’’, et des socialistes chrétiens l’ont acceptée'.
Nous la rejetons au contraire, et nous croyons fermement qu’elle repose sur une confusion entre le pouvoir de police et le
* « L’Etat, dit-il. est postérieur à l’homme, et avant que l’Etat pût se former, l'homme avait déjà reçu de la nature le droit de vivre et de protéger son existence » {Rerum novarum, p. 9). Et plus loin: « La société domestique, dit-il. a sur la société civile une priorité logique et une priorité réelle, auxquelles participent nécessairement ses droits et ses devoirs. Que si les individus, si les familles entrant dans la société y trouvaient, au lieu d’un soutien, un obstacle, au lieu d’une protection, une diminution de leurs droits, la société serait bientôt plus à fuir qu’à rechercher » {Ibid., p. 15).
* Encyclique Iterum novarum, p. 53.
•’ Ibid., p. 15.
* Ibid.
° Gauwès, Cours d'économie politique,, 4« édition, t. I, p. 204.
Entre autres le professeur Adolf Warner, de Berlin, cité par Henri Joly dans le Socialisme chrétien,, p. 293,
^ I.œsewitz, dans l'Association catholique (voir Henri Joly, loc, cit.)
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INTRODUCTION
rôle organisateur de l’Etat. Le pouvoir de police, sans aucun doute, trouve avec le progrès industriel de nouveaux objets sur lesquels il doit s’exercer; mais nous ne saurions croire que l’Etat ait davantage à organiser et pour ainsi dire à informer la société, lorsque cette société progresse par la civilisation. Volontiers serions-nous d’un avis tout contraire.
En effet, si le rôle économique de l’Etat est avant tout un rôle de protection et de direction générale, ce rôle exigera d’autant moins d’actes que les forces particulières seront plus éclairées, plus puissantes et mieux organisées, et que, partant, elles demanderont moins souvent à être suppléées ou conduites. Or, un des progrès de la civilisation doit consister précisément à mieux connaître les forces de l’association privée et à savoir en faire un meilleur usage. ^ Telle entreprise, il y a quelques siècles, aurait eu besoin d’être accomplie par les pouvoirs publics, qui aboutit aujourd liui par le simple effort des particuliers s’associant librement entre eux. C’est l’histoire de la construction de tous les chemins de fer et des deux cent mille kilomètres qui sillonnent la surface des Etats-Unis; c’est l’histoire du canal de Suez et de tant d’autres œuvres à peine moins colossales.
Aussi, sur cette dernière formule d’une extension croissante des fonctions de l’Etat, nous conclurons par le mot du regretté M. Baudrillart : a A quoi tend aujourd’hui la science? A réduire 1 action de lEtat. Tel est du moins le vœu des esprits les plus éclairés et les plus libéraux. L’économie politique ne cesse pas de recommander de substituer aux tutelles et aux gênes administratives le libre essor du travail L »