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LE SOCIALISME CHRÉTIEN

Faut-il employer ce mot de socialisme chrétien pour le système qu’il nous reste à faire connaître^? Quelques-uns de ceux qui en propagent les idées, se sont parés jadis de ce qualificatif; d’autres, il est vrai (et nous devons leur en savoir gré) l’ont répudié,'

* Baudrillart, Manuel d'économie politique, p. lOS.

* Consulter entre autres le Socialisme chrétien, de M. Henri Joly, 1892 dont les deu.ic chapitres les Dernières écoles (pp. 238-332) sont traités de l'a manière la plus remarquable et la plus consciencieuse.

M. de Mun, tout récemment encore, dans la séance de la Chambre du 30 avril 1894, a protesté avec la dernière énergie qu’H n'y a pas de socia-

« mais la langue vulgaire, qui est une justicière et qui stigmatise les partis d’après leur trait saillant, a adopté l’expression, de sorte qu’aujourd’hui force nous est bien de nous en servir L »

Le socialisme chrétien emprunte les procédés du socialisme d'Etat; puis il les associe à des principes erronés du socialisme radical. Gomme le ditM. Claudio Jannet : « Il s’approprie l’erreur fondamentale du premier », qui est de croire que l’Etat doive organiser la société et la faire vivre, « et il prétend autoriser d’autre part, au nom de la religion, une notable partie des revendications socialistes'^. »

En France, il s’est développé à la suite des désastres de 1870 et 1871. Sans qu’il ait inspiré d’ouvrages de longue haleine^, ses idées principales ont fait l’objet de nombreux articles de la revue Y Association catholique. Un mouvement parallèle se dessinait simultanément dans d’autres pays, particulièrement en Autriche et en Belgique. Derrière les hommes d’action et de parole s’élaborait peu à peu toute une philosophie sociale, à laquelle en France les fondateurs de l’œuvre des Cercles catholiques d’ouvriers n’avaient point pensé quand ils avaient jeté les bases de leur institution.

Deux sentiments différents ont inspiré ce mouvement : d’une part, une sympathie généreuse et sincère pour les souffrances, toujours trop réelles, de la classe ouvrière; d’autre part, le désir non moins légitime de soustraire les ouvriers à la contagion d’impiété répandue par le socialisme révolutionnaire, en leur montrant que le christianisme a pour eux des sollicitudes au moins égales et qu’il ne leur défend pas — tout au contraire — de nourrir les mêmes espérances de besoins satisfaits et de bienêtre légitime. Dans ce but on crut assez facilement que l’épithète de chrétien pouvait suffire à baptiser le substantif socialisme, sans comprendre que lorsqu’un mot comme celui de socialisme a

lisme chrétien. Il faut s’entendre. S'il veut dira qu’il ne doit pas y en avoir, il a raison. S’il entend rétracter l’acquiescement que certains catholiques avaient autrefois donné à cette appellation, il a raison encore.

Mais il est impossible de soutenirque des catholiques et même des écoles catholiques n’aient pas soutenu des propositions ou réclamé des réformes qui procèdent du socialisme d'Etat. Bien plus, nous avons montré par les citations du F. Liberatore que des catholiques, qui se disaient théologiens, ont soutenu la légitimité théologique d’une nationalisation du sol (suprà, p. 53 en note). C'était plus que du socialisme chrétien: c’était du communisme catholique.

* Claudio Jannet, le Péril social^ dans le numéro du Correspondant du 10 décembre 1S93,

s Ibid.

=> Même comme manuel, nous ne trouvons à citer que le Pouvoir social et Vordre éconornique^ de M. l’abbé G. de Pascal.

INTRODUCTION

été l’objet de condamnations ' et n’est pris qu’en mauvaise part il est bien dangereux de vouloir le retourner par la simple juxtaposition dun adjectif. Il menace toujours de rester le véhicule d’une erreur.

En France, on avait commencé par entreprendre la réconciliation

des classes à l’aide de corporations ou syndicats mixtes de patrons et d ouvriers, qui, fondés sur un lien religieux entre leurs membres, auraient tenté de reproduire quelques traits des corporations du moyen âge et de l’ancien régime. Le succès ne répondit pas à 1 attente. On sentit que la classe ouvrière adhérait avec répugnance à ce programme, et faute de pouvoir le faire accepter librement on conçut l’idée de rendre obligatoire ce régime corporatif, qui aurait alors renfermé des caisses non moins obligatoires de e raites et d assurances. Enfin un corps de doctrines se dégagea peu a peu au milieu des eflforts de l’action.

Citons quelques-unes des propositions émises.

Nous avons déjà fait connaître la définition du salaire par une renonciation tacite de l’ouvrier à la propriété du produit, et nous

avons signalé également la thèse de l’origine purement humaine du droit de propriété.

Nous trouverons plus loin la définition du « travail fonction sociale 2 ».

On a été conséquent avec les prémisses en déférant à l’Etat organe déjà société, le droit de limiter la production industrielle pour empêcher les concurrences, et le droit d’interdire le travail a tout homme qui n’aurait point fait partie de l’organisation corporative 2. La thèse de l’impôt progressif *; l’interdiction de percevoir des maisons et capitaux quelconques un loyer supérieur a l’annuité d’amortissement et aux frais d’entretien»; la croyance a « l’existence d’une justice sociale, dans laquelle rentrerait et se confondrait la vertu de charité, ce qui permettrait à l’Etat de

du sans épilhéle le Syllabus de

dét'Ænéer'' définition et ne vise aucune proposition

® M. de Mun, discours à la Chambre des députés, le 11 juin 1888.

De Pascal, le Pouvoir social et l'ordre économique, etc., etc.

P*’«^re»f‘oaael. enlevant 20 o/„ aux revenus compris entre .ACM et 60.000 francs, 22 o/„ oe 60.000 à 70.000 francs, et ainsi de suite jusqu’à un maximum des trois cinquièmes du revenu (P. Liberatore, Prin^pes

traduction française). Bien entendu, on aurai^t établi au préalable l impôt unique sur le revenu, de manière à pouvoir frapper progressivement ce dernier. ^

* V?*’’ /ongles citations du XA'e Siècle données dans le très remarvvfi de Mgr Tiirinaz, évêque de Nancy, du 2 juillet 1891. Le

XX Siècle ne marchait pas. disait-il. «sans orientation », et MgrTurinaz relève 1 approbation de M. de la Tour-du-Pin-Ghambly, ainsi que le lien avec les Cercles catholiques d’ouvriers (p. 33 et suiv. du mandement).

rendre la charité obligatoire et d’y contraindre les riches* » : les clauses essentielles de certains contrats (entre autres le fermage des terres) soustraites au libre accord des parties et transférées à la décision de tierces personnes statuant comme membres de syndicats 2; telles sont, avec le minimum légal des salaires supérieur au rendement de l’ouvrier, les propositions les plus saillantes qui aient été formulées.

Il est impossible de nier que ces propositions versent dans le socialisme d’Etat, selon la définition peu suspecte de M. Wagner, qui se donnait comme l’apôtre de celui-ci. Les socialistes chrétiens objectent, il est vrai, que pour la réalisation de leur programme ils comptent sur les associations privées et non sur l’Etat. Ce n’est pas sérieux : les associations ne réaliseront ce programme qu’à l’aide d’une force coercitive, et il n’y a que l’Etat qui puisse leur en donner une, puisque dans toute société régulière il est le seul à en posséder. Aussi, en fait, les socialistes chrétiens de France, d’Autriche et d’Allemagne sont-ils unanimes à réclamer de l’Etat des lois qui restreindraient les libertés individuelles, imposeraient le régime corporatif et transféreraient à chacune de ces corporations une partie très notable du pouvoir législatif de l’Etat.

Parfois cependant on alla, si possible, plus loin encore : témoin cette thèse que soutint l'Association catholique et dans laquelle Karl Marx aurait pu reconnaître la quintessence de sa doctrine: « La prétendue productivité du capital, a dit l'Association catholique, qui est la grande iniquité des sociétés païennes et au point de vue économique la dernière cause de toutes les souffrances sociales, n’est autre chose qu’un mot inventé pour dissimuler le fait réel : V appropriation des fruits du travail d'autrui par ceux qui possèdent les instruments du travail, non que le capital ne soit pas un facteur important de la production, mais les fruits de l'action combinée du travail humain et du capital ne doivent revenir qu'à celui qui a mis pehsonnel- LEMENT en œuvre V insti'ument du travail ». »

Le socialisme chrétien, au moment où il émettait ces formules, cherchait à se placer sous le haut patronage de Léon XIII. Il croyait trouver sa justification dans le discours que celui-ci avait adressé, le 17 octobre 1887, à une députation de pèlerins français :

^ C’est la formule relevée par le R. P. Ludovic de Besse, dans la Doctrine et les opinions^ 18^)1.

* M. l’abbé Pottier, fondateur de « l’Union démocratique chrétienne de l'arrondissement de Liège » (voir le journal la Vérité, du 3 janvier 1894).

^ Association catholique, n® du 15 février 1886.

« L’intervention et l'action des pouvoirs publics, avait dit le Pape, ne sont pas d’une indispensable nécessité quand, dans les conditions qui règlent le travail et l’exercice de l’industrie, il ne se rencontre rien qui offense la moralité, la justice, la dignité humaine, la vie domestique de l’ouvrier; mais quand l’un ou l’autre de ces biens se trouve menacé ou compromis, les pouvoirs publics, en intervenant comme il convient et dans une juste mesure, feront œuvre de salut social. » Mais là, selon nous, rien ne dépasse les limites des pouvoirs de police tels que nous les avons entendus et tels qu’ils peuvent s’exercer dans une législation sur les usines et les manufactures. Rien n’y implique pour l’Etat la mission d’organiser la production et la société elle-même, ni celle de niveler les fortunes. Rien surtout n’y donne le moindre encouragement aux formules que nous nous sommes permis de critiquer sur l’origine humaine de la propriété foncière ou sur l’improductivité du capital.

En France, le socialisme chrétien ébaucha une grande formule législative par le projet de loi sur la réglementation du travail, que MM. de Mun, de Ramel, Brincart, Le Cour de Grandmaison et Thellier de Poncheville déposèrent le 7 décembre 1889’.

A ce meme moment, certains congrès catholiques, notamment ceux de Liège de septembre 1889 et septembre 1890, donnaient assez franchement leur adhésion au programme socialiste chrétien.

Le congrès des catholiques autrichiens, tenu à Vienne en mai 1889, émit dans le meme sens un grand nombre de vœux, tendant par exemple à ce que la corporation soit obligatoire et fermée, la production, limitée par l’Etat, l’ouverture des usines, soumise au régime de l’autorisation préalable, etc 2. Plus récemment en core, en avril 1894, un certain nombre de catholiques allemands, inspirés par les RR. PP. Lehmkühl, Meyer, Léon et Mathias, ont élaboré, dans le but de le proposer à l’acceptation des députés catholiques au Reichstag, un programme social qui comporte entre autres mesures « la création de corporations

* C’est après le dépôt de ce projet de loi que M. Ferroul, député socialiste de 1 Aude, disait : « J’ai lu les explications de M. de Mun, mes amis et moi notis ne pouvons qu’y applaudir : ses revendications ne sont en réalité que Jes revendications formulées par les congrès socialistes » (cité par M. de Moly, dans la Réforme sociale, numéro du 16 mai 1890, p. 601).— Ce qui rend le propos vraisemblable, c’est la déclaration solennelle que fit M. de Mun à la séance de la Chambre du 9 décembre 1891 : « Je n’ai à apprendre à personne, dit-il, que je suis d’accord avec les socialistes, avec celui qui tout à 1 heure était à la tribune (M. Pablo Lafargue). sur la critique de l’ordre économique, autant que sur un très grand nombre de réformes sociales qui sont journellement réclamées par les travailleurs. »

Pour le texte complet, voir les christlich-sociale .Blrctfer de 1880, pp. 254 et s., reproduits par Claudio Jannet, Socialisme d’Etat, p. 72.

avec certificat de capacité obligatoire; dans la grande industrie en particulier, l’exigence de garanties de la capacité et de la moralité, pour toute grande entreprise en voie de formation; la fixation d’une limite pour chaque branche spéciale de l’industrie, de manière à restreindre l’empiètement de l’une sur l’autre; dans le commerce, la restriction de la liberté illimitée, la fixation des règles à suivre pour s’assurer de la capacité et de la moralité du négociant, l’interdiction des marchés à terme, etc., etc. »

Mais la réaction s’est aussi produite. En France, les congrès de jurisconsultes catholiques d’Arras, en octobre 1889, et d’.\ngers, en octobre 1890, furent des adversaires non moins résolus que bien armés, sous la haute autorité de Mgr Freppel

Mgr Turinaz, évêque de Nancy, venait aussi de publier son remarquable mandement sur la question sociale, du 2 février 1891, lorsque parut l’Encyclique Remm novarum (ou De conditione opificum). Là, une des propositions du socialisme chrétien — celle qui concerne l’origine humaine de la propriété foncière — fut nettement condamnée ; beaucoup d’autres, sur l’impôt progressif par exemple et sur la corporation légalement obligatoire, furent assez découragées ; enfin les longs passages de ce document qui sont consacrés à l’amélioration du sort des classes ouvrières, n’ont rien qu’il doive répugner à l’économie politique libérale d’accepter 2. Nous nous en expliquerons plus longuement, soit à propos des associations professionnelles, soit surtout à propos du salaire. Ajoutons que la réception du pèlerinage français, présenté à Léon Xlll par M. de Mun le 19 septembre 1891, a donné au Pape une occasion de préciser davantage la doctrine pontificale sur le salaire a adéquat au travail » et sur la nécessité « du concours de la charité, qui va au-delà de la justice ».

Le socialisme chrétien abandonne-t-il la partie? Non : il est moins prodigue de définitions, de doctrines et d’aphorismes, mais il ne rompt pas encore avec ses illusions ni avec certaines de ses affinités d’antan. Notamment les alliances avec les associations ouvrières socialistes sont restées en honneur-*.

Quoi qu’il en soit et quelque bruit que fassent les propagateurs de ces alliances hybrides, il est injuste de croire, comme MM. Gide

* Voir les comptes rendus dans l’excellente Revue catholinue des Institutions et du Droite de Grenoble.

* Un second mandement de Mgr Turinaz, du 2 juillet 1891, a admirablement établi combien TEncycIique de Léon XIII est inconciliable avec une organisation empreinte d’un socialisme quelconque.

* Mgr Doutreloux. évêque de Liège, dans sa remarquable lettre pastorale du 14 janvier 1894, déconseille énergiquement « la compromission et l’alliance avec les socialistes ».

INTRODUCTION

et Cauwès ‘ le donnent à entendre, qu’il n’y ait d’école économiste catholique que dans la fraternité des erreurs et des revendications du socialisme, ou bien que la doctrine des Encycliques pontilîcales y conduise naturellement. C’est pour combattre ces préjugés que nous avons donné un plus grand développement à cette partie de notre étude, et que nous faisons de plus fréquents emprunts à l’Encyclique De conditione opificum.

‘ Ch. Gide, Principes d'économie politique, 4e édition, p. 35. - Cauwès Cours d économie politique, 4e édition, t. IV, p. 600. Du reste, M. Cauwès dit au pluriel: « les encycliques novarum rerum et de conditione opificum ». On doit en conclure qu’il n’a pas lu la première, ce qui l’aurait dispense de chercher la seconde.

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