CHAPITRE PREMIER
LES TROIS FACTEURS DE LA PRODUCTION
Produire consiste à donner de l’utilité aux choses ou bien à accroître celle qu’elles possédaient déjà. L’homme ne fait jamais quelque chose de rien, et l’économie politique est d’accord avec la chimie pour reconnaître que rien ne se crée et rien ne se perd dans le monde matériel.
On donne de l’utilité de deux manières ri» en transformant ; 2» en transportant, car c’est encore donner de l’utilité aux choses que de les rapprocher du lieu où nos besoins les exigent.
Inversement, consommer n’est pas détruire : consommer, c’est seulement enlever ou diminuer l’utilité déjà existante des choses. A proprement parler, ce mot de consommation n’est à sa place que si l’utilité disparaît par la satisfaction d’un besoin. Dans ce cas, nous avons la consommation improductive ou consommation de jouissance, par opposition à la consommation dite productive, qui, en enlevant une utilité, en substitue une autre plus considérable, comme il arrive par exemple dans le travail de la meunerie, où l’utilité détruite du blé est remplacée par l’utilité plus grande de la farine. L’étude de la consommation productive ou improprement dite appartient tout entière à la partie de la production.
On est d’accord pour reconnaître que l’objet est adapté à nos besoins par l’action, soit simultanée, soit séparée, de trois facteurs qui sont ; 1° les agents naturels ou la nature ; 2° le travail ; 3® le capital. On les appelle les trois agents de la production
^ Le M. Liberatore, dans ses Principes (Véconomie politique, s'élève très
uvement conlre cette division. JI raye le capital (pp. 48 et suiv. de la traduclion française).
Ceci revient à dire que toute transformation utile ou tout déplacement utile exige ou peut exiger :
1» L’exercice des lois du monde physique, par exemple les lois
de la pesanteur, de la dilatation des gaz, de la vie végétative OU de la vie animale.
naturp'lir'”/ économique, il y a deux sortes de forces
i^^aturelles : les forces libres et les forces appropriées. Les forces
libres existent en quantités relativement illimitées : les rayons on lui présente les voiles d’un navire, les ailes d’un moulin, et
dÂfri h ^ ^ appropriées : la fertilité d’un sol
défriché, la chute d’eau qui fait marcher une usine, et surtout peur ou 1 électricité que l’homme a emprisonnée dans une 90 n" f de cette machine fait surgir' »;
mfp r r l’bomme, qu’on appelle le travail. Si féconde que soit la terre et si puissante que soit la nature. Dieu a voulu
que la terre, sans le travail, se couvrît de ronces et d’épines et
que nous ne pussions gagner notre subsistance qu’au prix de nos efforts et de nos sueurs.
^ considérer que dans l’ordre de la production des biens, comprend indifféremment tous les efforts musculaires et intellectuels qui sont faits en vue de cette production Ainsi nous devons considérer comme travailleurs, non seulement
«ie ses mains, mais encore les employés de commerce, les ingénieurs de mines et d’usines, voire encore l’entrepreneur ou patron qui dirige l’entreprise, et le propriétaire rural qui dépense effectivement ses soins pour gérer sa propriété ;
pp! f consommés de travaux antérieurs. Ce soni
ces produits qu on appelle, en économie politique, du nom de capital. Ainsi le bûcheron ne pourra pas accroître l’utilité des ar res de la forêt sans une hache pour les abattre; le cultivateur ne pourra pas exciter les forces naturelles du sol sans les ins-
exploitation; dans une mine, les mineurs ne pourront rien extraire sans un puits, des machines, des galeries.
-aTerierm' agricoles, machines,
felsus du TpLf ^ -
tripartite peut-elle être réduite à un ou deux termes seulement?
Les physiocrates ont exagéré les forces productives de la nature.
' Block, Progrès de la science économique, 1. 1, pp. 281-282.
LES TROIS FACTEURS DE LA PRODUCTION
Pour eux, il n’y avait d’industries productives que l’agriculture — à laquelle ils ajoutaient les mines, si peu importantes qu’elles fussent alors. Les autres industries, ne faisant que transformer auraient mérité d’être appelées improductives. Par voie de conséquence, ils concluaient que l’agriculture seule devait être toposee, de manière à ce que l’impôt fût perçu à la base même de la production et que la perception en fût d’autant simplifiée.
Adam Smith, après Locke, mit en évidence le rôle productif du travail. Les Rechei'ches sur la nature et les causes de la richesse des nations débutent par cette formule ; « Le travail annuel d’une nation est le fonds primitif qui fournit à sa consommation annuelle toutes les choses nécessaires et commodes à la vie; et ces choses sont toujours ou le produit immédiat de ce travail ou achetées des autres nations avec ce produit'. »
Si puissante en effet et si active que soit la nature. Dieu a
voulu qu’elle ne fût féconde que par le travail. Même sans
travail, la terre produit toujours, mais elle ne produit que des
ronces : c’est-à-dire que, produisant toujours au sens usuel du
mot, sans travail elle ne produit presque jamais au sens écono-
mi(^e. « Si je retranche de ma montre par la pensée, dit
M. Baudrillart, tous les travaux qui lui ont été successivement
appliques, il ne restera que quelques grains de minerai placés
dans 1 intérieur de la terre. De même, si je décompose le pain
dont je me nourris, il ne restera que quelques tiges d’herbes
graminées, éparses dans les déserts incultes et sans aucune valeur 2. »
Ce n’est pas tout. Le travail a, dans une certaine proportion, transforme la nature. Il a défriché le sol, desséché les marécages, créé les cultures des plaines et des coteaux et assaini des régions entières ; dans le règne végétal, il a perfectionné les espèces, il a multiplié, il a même sauvé d’une destruction pour ainsi dire certaines des plantes qui eussent été à peine connues dans tel ou el pays, ou qui, comme le blé, eussent à peu près certainement péri dans la lutte des faibles contre les forts; enfin, dans le règne animal, il a domestiqué des races sauvages, il les a rendues dociles au commandement de l’homme, sauf à les rendre moins robustes contre les intempéries, et il en a fait comme des espèces ifferentes, en même temps qu’il détruisait peu à peu d’autres races incapables de se plier à cet empire de l’homme.
Si donc nous ne pouvons pas supprimer la nature comme agent de production, puisqu’elle nous donne la vie aux divers degrés et
^ Adam Smith, op. cit., 1. i, ch. i.
- Baudrillart. ^^fanuel d'économie politique, p. S9.
qu’elle nous donne aussi le mouvement et la force de ses lois, nous ne pouvons pas davantage supprimer le travail comme agent.
De cette trilogie des agents de la production, pourrions-nous mieux effacer le capital ?
Pourquoi pas, ce semble ? Pourquoi faudrait-il prendre le travail ancien et le travail actuel comme deux causes différentes * ?
Eh bien, il le faut. Philosophiquement on ne peut pas comprendre en un seul facteur le travail actuel, qui n’est que cause, et le travail ancien, dont Teffet soigneusement conservé redevient cause à son tour. Jamais le bon sens ne confondra le mécanicien de chemin de fer avec la locomotive qu’il conduit ; jamais on ne cessera de distinguer le paysan d’avec les améliorations que ses pères ont incorporées dans son champ. Sans doute, le capital est « une accumulation de travail®», et c’est là ce qui, en passant par le principe sacré de l’hérédité, justifie et moralise la propriété du capital et les droits du capitaliste : mais de là à confondre l’ouvrier avec l’outil, le mineur avec la mine et le cultivateur avec l’engrais, il y a loin et bien loin.
Ce n est pas une question de mots. A la distinction entre le travail et le capital, se rattache tout naturellement le droit du propriétaire de l’instrument à une certaine part du produit auquel cet instrument a concouru. Karl Marx, par exemple, n’était pas logique lorsqu’il faisait ou ne faisait pas entrer le travail ancien dans la valeur du produit (d’après son système), selon que l’instrument dans lequel ce travail s’était matérialisé appartenait ou n’appartenait pas au travailleur manuel.
Toutefois, il y aura toujours cette différence entre le travail et le capital, que le travail est actif par définition, et le capital, inerte par nature. Le capital aura donc besoin d’être mis en mouvement par des travailleurs.
De son côté, il est vrai, le travail, à moins de rester à peu près stérile en dépit de toute son activité, a besoin du capital pour être fécond. 11 en fut toujours ainsi, sauf à remonter par l’imagination
* Le P. Liberatore. dans ses Principes d'économie politique (p. 48 et suiv.), proteste contre l'idée de faire du capital un agent de la production.
On pressent les conséquences sociales et morales qui peuvent être tirées ultérieurement de celte négation. Au contraire Karl Marx. Lassalle, Schæflle et autres théoriciens du collectivisme ne s’insurgent pas contre l'idée de 1 activité productrice du capital-instrument : seulement ils demandent que ce capital comjiris l’aiguille de la couturière) appartienne à la nation.
* C’est le terme économique accepté par Mgr Freppel dans son discours à
1 inauguration du Congrès des jurisconsultes catholiques à Angers, en octobre i890,
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LES TROIS FACTEURS DE LA PRODUCTION
jusqu’aux temps ort les hommes ne possédaient pas même ce premier capital qui fut la hache de pierre polie. Qu’est-ce que le travailleur ferait s’il n’avait pas en mains un outil quelconque, ou hien s il était obligé de prendre une récolte sur une terre Vierge encore de tous les outrages de la bêche et de la charrue ?
La division des agents de la production nous achemine à la distinction entre les parties prenantes de la répartition.
A la nature et aux agents naturels on rattache la rente foncière en la personne du propriétaire rural;
Au capital on rattache, selon les cas, le loijer ou bien Vintérêt ;
U travail, enfin, on rattache le profit et le salaire. Le salaire est la part immédiate et déterminée qu’un travailleur paye à certains autres en se réservant pour lui, au moins en espérance, une part future et indéterminée qu’on appelle le profit
Nous discuterons seulement s’il est vrai qu’on doive faire de la rente foncière une part spéciale dans la répartition, ou bien s’il n est pas plus rationnel de donner au propriétaire foncier sous unique nom de loyer tout le revenu qu’il tire de son fonds. Ce sera a cette derniere opinion que nous nous rallierons, sans nier entièrement ce qu’on a appelé les phénomènes de rente.
PREMIEBE PARTIE — PRODUCTION
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