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CHAPITRE II

Les agents naturels sont toutes les forces que les lois de la nature fournissent et que l’homme peut utiliser pour s’aider dans l’œuvre de la production.

Nous en avons cité des exemples : les forces de la vie animale et de la végétation, les lois de la pesanteur et de la dilatation des gaz. On pourrait multiplier ces exemples à l’inflni. C’est aux agents naturels que recourt le bûcheron qui, en entaillant l’arbre par la base, l’incline par le sommet pour le faire tomber; c’est à eux qu’il recourt encore quand, l’arbre une fois abattu, il le traîne selon la déclivité de la montagne; et c’est à eux aussi que le sauvage le plus grossier fait appel quand il fait sécher de l’eau de mer dans le creux d’un rocher pour recueillir quelques parcelles de sel par les phénomènes réguliers de l’évaporation des liquides.

Parmi les agents naturels, il en est, comme le vent, dont nous attendons l’action spontanée sans pouvoir la provoquer; il en est d’autres au contraire qui semblent nous obéir et qui naissent à notre commandement, lorsque nous réalisons par notre travail les circonstances qu’ils demandent pour se manifester.

La terre elle-même doit-elle être considérée comme un agent naturel?

En soi, elle n’agit pas : ce qui est force, c’est la vie, dont elle est le lieu et à laquelle elle fournit des matières inertes à transformer. Les véritables agents naturels, ce sont donc les végétaux, par le principe de vie qui est en eux.

Toute force, tout agent naturel meut et déplace en façonnant une matière. A ce titre toute force pourrait être dite motrice. Néanmoins on réserve ce nom de forces motrices à celles des forces naturelles que l’homme met en action pour s’épargner du travail, et plus particulièrement encore à celles qu’il utilise pour actionner des machines.

On peut citer :

1® La force musculaire des animaux. C’est la plus anciennement utilisée, d’abord quand les animaux servirent de bêtes de somme, puis quand on les employa comme bêtes de trait. Elle est restée prédominante dans l’agriculture;

2® Le vent. Il fut utilisé à tous les âges pour la navigation à voiles; il le fut depuis les Croisades pour les moulins à vent; enfin un immense progrès fut réalisé dans son emploi quand un Portugais du moyen âge eut découvert l’art de l’employer pour naviguer même contre lui. Sur terre, son usage tend à devenir de moins en moins fréquent;

3® Les chutes d’eau, connues dès l’antiquité pour les moulins à blé, et fréquemment employées pour les papeteries, les filatures, les tissages, les forges, etc., en un mot, pour toutes les industries dont l’emplacement, à peu prés facultatif, peut être porté vers la force motrice donnée par la nature. Le transport de la force par l’électricité réserve sans doute un très grand avenir à la force hydraulique;

4® La force expansive des gaz et surtout de la vapeur d’eau. L’invention de la machine à vapeur fut certainement la plus grande révolution économique qui ait eu jamais lieu. A côté d’elle et dans la même catégorie, se placent les moteurs à gaz et à air comprimé, qui relèvent du môme principe physique et qui ont sur la machine à vapeur l’avantage de se prêter à la distribution de force à domicile, de manière à permettre le maintien des petits ateliers domestiques.

On peut ajouter :

5® L’électricité, bien que jusqu’ici elle ait été employée, non comme un mode de production de force, mais comme un mode de transmission.

La nature, qui subit à de tels points l’influence de l’homme, n’est pas sans réagir sur lui.

Son mode d’action peut s’exercer sous trois aspects différents :

1® Par la situation climatérique : « Les contrées tropicales, dit M. Gide, n’ont pas eu de races laborieuses et industriellement fécondes. La nature y semble décourager la production tout à la

fois par ses libéralités et ses violences Dans nos contrées

tempérées, la nature est assez avare et assez rigoureuse pour obliger l’homme à compter beaucoup sur ses propres efforts, mais elle n’est pas assez redoutable dans les forces qu’elle déploie, pour ne pas se laisser domestiquer par l’industrie humaine. Elle favorise donc l’activité productrice tout à la fois, on peut le dire, par ce qu’elle nous accorde et par ce qu’elle nous refuse* »;

2® Par la configuration géographique. Ainsi un pays dont les côtes sont profondément découpées et fournissent des abris nombreux, aura des facilités pour se livrer au commerce maritime;

‘ Gide, Principes d'économie politique, édition, p. 105.

lis PREMIÈRE PARTIE — PRODUCTION

tel autre devra se consacrer à l’élevage du bétail, à la culture des céréales, etc.;

3® Par la composition géologique du sol. Ainsi un pays riche en mines de houille, comme l’Angleterre et la Belgique, présente sur les autres une supériorité marquée pour l’industrie manufacturière, dont le charbon est le premier élément.

Mais, de quelque manière que la nature agisse, l’homme en reste assez le maître et le roi pour demeurer lui-même l’arbitre de ses destinées et le véritable, l’unique agent de la civilisation. Il y a bien peu de pays où il ne puisse triompher des obstacles naturels, et les merveilles industrielles ou agricoles que les Suédois, les Norwégiens, les Canadiens ou les Japonais sont parvenus à réaliser sous leurs climats, sont une preuve bien puissante des succès toujours possibles de l’activité et de l’intelligence humaines. En sens inverse, les exemples de l’Egypte, de l’Asie Mineure, des vallées du Tigre et de l’Euphrate, de la Grèce ellemême, si l’on rapproche les unes des autres les diverses phases de leur histoire économique, montrent bien que nulle situation et milles richesses naturelles n’assurent à un pays les bienfaits d une civilisation avancée et les forces d’une population nombreuse, quand les hommes, par leurs vices et ceux de leurs gouvernements, y cessent de correspondre aux avances par lesquelles la nature s’était engagée à récompenser leur travail.

Et cependant le progrès intini n’i^st qu’une chimère : tout I est limité dans ce monde créé qui nous entretient au jour le jour.

I Que laut-il pour qu’une population vive et se nourrisse ?

1® Un emplacement. Celui-ci est strictement circonscrit. Nous ^ ne 1 utilisons pas tout entier, mais tout entier nous le connais-

’ sons. Quelque pressés que les hommes puissent être, il y a une

limite certaine, quoique reculée, à l’accroissement de la race [ humaine;

I 2® Des biens naturels qui nous servent de matières premières,

' soit pour être ainsi consommés directement par nous, soit pour

' nous aider à titre d’auxiliaires dans un travail quelconque comme ■

fait la houille. Or, ces biens naturels n’existent qu’en quantité , limitée, quoique inconnue, et ils ne sont pas renouvelables. Les

terres peuvent épuiser leur fécondité; les gisements d’engrais chimiques accumulés par les siècles peuvent voir s’arrêter leur exploitation ; quant à la houille elle-même, nous ne faisons que consommer les stocks amoncelés du carbone que la végétation luxuriante des premiers jours de la création avait providentielle- !

ment enlevé aux régions de l’air, alin que cette atmosphère, ‘

purifiée de son acide carbonique, devînt respirable pour l’homme ’

il ‘

qui allait naître et afin que l’humanité retrouvât, sur le soir des temps, les trésors de chaleur et de force mystérieusement emmagasinés pour elle avant sa création; |

3® Des lois naturelles, qui, illimitées en apparence, sont très Z

réellement limitées par la limitation des éléments substantiels J

qu’elles exigent pour se révéler. J

En résumé donc, comme le dit M. Jourdan : « La puissance ^

productive du travail est indéfinie sans être infinie, et évidem- -J

ment un moment viendra où les efforts seront hors de toute [

comparaison avec les résultats obtenus '. » On conçoit donc que |

la loi du rendement non proportionnel, qui, jusqu’ici n’est pro- ï

posée ou admise que pour l’agriculture, puisse s’étendre un temps 1

venant à d’autres industries. Mais tout cela n’est que conjecture, }

et les découvertes que la science a faites depuis un siècle ne 1

permettent guère, sans témérité, d’assigner de limites à celles l

qu’elle pourrait encore faire dans l’ordre physique. Particuliè- (

reraent les inquiétudes que l’on pouvait avoir, il y a un demi- l

siècle, sur l’épuisement des mines de houille de l’Europe, sont )

bien atténuées par la connaissance nouvelle que l’on a acquise de l’immense étendue des terrains houillers de la Chine, de l’Asie \

centrale et de l’Australie, sans parler de ceux qui restent cer- ^

tainement à connaître dans l’Afrique centrale et l’Amérique du I

Sud. L

* Jourdan, Cours analytUjue d'économie politique, p. S7. î

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