CHAPITRE PREMIER
DÉFINITIONS ET OBJET DE l’ÉGONOMIE POLITIQUE
L’économie politique n’est plus d’origine assez récente pour
qu’on ait besoin de chercher dans sa définition un moyen de la faire connaître.
La nécessite ou la Providence nous a mis de pourvoir à notre existence par notre travail; la nature sociable que Dieu nous a donnée; le besoin que nous avons d’échanger avec nos semblables mille objets et mille services : tout cela constitue des phénomènes dont l’enchaînement et les réactions réciproques ne doivent point avoir été abandonnés au hasard. Par des procédés généraux, tels que la division du travail et l’emploi des machines, la producRon peut être plus abondante; par un certain système' de législation, tel que la liberté du commerce et de l’industrie plus d’objets peuvent être mis à la disposition de ceux qui les recherchent; par des institutions de prévoyance, d’assurance ou d épargné, le bien-être de certaines classes de la population peut etre mieux procuré ; par certaines lois, sur les monnaies par exemple, les échanges peuvent être facilités ou entravés, soit
entre les citoyens d’un môme pays, soit entre eux et les etrangers.
INTRODUCTION
Envisagés au point de vue de la satisfaction des besoins, tous ces phénomènes sont appelés économiques. Les étudier et chercher les lois naturelles qui les unissent entre eux, tel est l’objet de l’économie politique.
Le mot d’économie politique a été inauguré en France, en 1615, par Montchrestien de Vatteville'. James Steuart en .4ngleterre en 17702, verri en Italie en 177P, Dupont de Nemours en France en 1773 ', l'ont successivement mis en honneur.
Les phénomènes économiques, malgré quelques tentatives intéressantes de la fin du xv'ii® siècle et du commencement du xviii®, ne llxèrent sérieusement l’attention que vers le milieu du xviii®. .Mors seulement naquirent des systèmes, et tout d’abord celui des physiocrates, qui, à côté de la prééminence de l’agriculture sur le commerce et l’industrie, atïirmaient l’existence d’un ordre naturel des sociétés.
Etymologiquement, économie vient de orxo?, maison, et vouas, loi. 11 semblerait donc plutôt qu’économie politique dût signifier administrati07i publique. L’usage a donné un autre sens. A la rigueur même, l’étymologie permettrait de traduire « économie politique » par « science ménagère des Etats ». Ce serait le corrélatif littéral de 1 expression allemande, die Staatshciushaltung, qui existe parallèlement à celle de die poUtische Œkonomie\
Le terme politique surtout paraît mal choisi.
L’ économie politique n’a point à s’inquiéter des formes du gouvernement, ni même des rapports généraux de l’Etat avec les citoyens, en tant que ces rapports ne portent pas sur le travail ou sur le commerce : ces derniers cas exceptés, les rapports de l’Etat et des citoyens constituent le domaine du droit constitutionnel et celui du droit administratif. L’économie politique ne s’occupe pas non plus des questions que les différences de nationalité font naître, soit entre les Etats différents qui représentent ces nationalités, soit entre les citoyens de l’un et de l’autre de ces divers Etats ; c’est là le domaine du droit international, soit public soit privé. ’
■ Traité de l'Economie politique, ouvrage très diversement apprécié et qui est resté beaucoup plus connu par son titre que par tes idées oui v sont exprimées. ^
2 inquiTif inio principles of political economy, de sir James Denham Steuart (1712-1780).
3 Meditazioni suW economia poHtica, de Pietro Verri (1728-1797) ouvraee
d’une très réelle valeur. * ^
* Table raisonnée des j^f'incipes d'économie politique, par du Pont (1739-1S17), dit Dupont de Nemours. — L'adjectif économique était employé de très vieille date. Le fameux Tableau économique de Quesnav médecin de Louis XV, est de 1758. ’
® On dit aussi die Volksioirthschafc,
On voit donc que la politique n’a, pour ainsi dire, rien à voir avec 1 économie politique, et l’on serait enclin à croire que l’adjectif politique, appliqué à l’economie, serait avantageusement remplacé par l’adjectif social.
L’usage en a décidé autrement.
L économie sociale a un champ beaucoup moins vaste. Elle étudie surtout les mœurs domestiques, les rapports entre employés et employeurs, les institutions qui peuvent améliorer les conditions d’existence des classes ouvrières. Mais elle laisse en dehors la plupart des objets étudiés par l’économie politique; elle y ajoute infiniment moins qu’elle n’en retranche.
En tout cas, 1 économie sociale est une partie où il serait imprudent de s’aventurer trop avant sans la connaissance du tout, c’est-à-dire de l’économie politique elle-même. Par un effet de cette admirable harmonie dont l’observation attentive du monde nous fait percevoir partout les consonnances providentielles, tous les phénomènes économiques se pénètrent les uns les autres de leur action réciproque; et tel innovateur, par exemple, qui se flatte de pouvoir relever, en un instant, les salaires des ouvriers par une cherté artificielle des produits de leur travail et par la suppression instantanée de la concurrence étrangère, ne se doute point assez que les révolutions économiques apportées dans le crédit, dans les relations internationales, dans la circulation des marchandises et de la monnaie, ouvriraient plus de blessures que d’imprudentes réformes ne seraient capables d’en fermer.
men d’autres définitions ont été données de l’économie politique.
En regard de la morale, qu’on a appelée « la science de l’honnete », et du droit, qu’on a appelé « la science du juste », on a défini l’économie politique « la science de l’utile ». D’autres ont dit « la science des échanges ». D’autres encore, « la science des lois du travail ». Très élégamment on l’a définie « la philosophie de l’industrie humaine' ». De toutes ces appellations destinées à se graver dans l’esprit, une seule a gardé quelque autorité : c’est l’expression de « science des richesses », souvenir de deux ouvrages d’économie politique, qui ont conservé, malgré leur ancienneté, un juste crédit : au premier rang, les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, par Adam Smith 2; puis au second, la Simple exposition de la manière dont
‘ Alfred Jourdan, Cours analytique d'économie politique, ire édition
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est (1723-1790). Son grand ouvrage sur la Richesse des nations
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® INTRODUCTION
se forment, se distribuent et se consomment les richesses, soustitre adopté par Jean-Baptiste Say'.
Parmi les définitions, citons-en une dernière, empruntée à .tuart Mill, qui a consacré tout un chapitre à cette matière de la définition : « L’économie politique, a-t-il dit, est la science qui trace les lois des phénomènes sociaux résultant des opérations combinées de l’humanité, relativement à la production des richesses, en tant que ces phénomènes n'ont pas été modifiés par la poursuite d'un autre objet^. »
Nous insistons sur ces derniers mots : ils circonscrivent le champ de l’economie politique, et par cela précisément ils assurent son indépendance dans le domaine scientifique qui va lui etre propre. Elle y sera d’autant plus maîtresse qu’elle-môrae respectera plus scrupuleusement celui des autres sciences.