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QLE L ÉCONOMIE POLITIQUE EST UNE SCIENCE ET UN ART

L’economie politique, en s’occupant de la satisfaction des besoins

« s en occupe de deux façons différentes. Elle en recherche ou en

constate les lois ; dans ce cas, elle est une science. Elle apprécie

ou recommande des procédés d’application, et dans ce cas elle se fait art^ ».

Pour établir cette proposition complexe, nous avons ; 1® à établir que l’économie politique est une science ; 2® que la science et l’art economiques ne doivent point être confondus.

L économie politique est une science.

Le propre d’une science est de constater des phénomènes, de les expliquer par les circonstances dans lesquelles ils se produisent, et de les rattacher à leurs causes par un lien qu’on appelle

du nom de loi. C’est en ce sens que Bacon disait : Yere scire est scire per causas.

Y a-t-il des lois économiques ? Si oui, il y a une science de ces lois ; SI non, l’economie politique ne peut pas être une science. Notre affirmation qu’elle en est une est donc identique à cette autre affirmation : « Il y a des lois économiques ».

* J.-B. Say (1707-1S32), auteur du Traité d'économie volitiaue tisoqi Hi,

P Y^^^tuarl Mill (1806-1873) économiste et philosophe, Vneettled questions,

^ ïi*

Etablissons la portée de cette dernière proposition ; cherchons à démontrer que des lois de ce genre existent, et nous exposerons ensuite les objections en les réfutant.

C’est un fait incontestable que l’homme cherche naturellement à satisfaire ses besoins dans la plus large mesure et avec le moins d’elTorts possible. Ce postulatum de toute l’économie politique s’appelle le principe économique ou liédonistique. Il est le simple énoncé d’un fait incontestable. 11 n’infirme en rien les lois impératives de la morale, qui ordonnent à l’homme de réprimer certains besoins apparents, mais vicieux, de se modérer même dans la satisfaction des besoins légitimes et d’observer à l’égard de ses semblables des devoirs de justice et de charité. Mais quand même aucun homme n’enfreindrait jamais aucune règle de morale, le principe économique n’en serait pas moins le mobile d’un nombre incalculable d’actes humains.

Pour satisfaire ses besoins, l’homme utilise ; 1® les forces physiques qu’il trouve en lui-même et dans le monde extérieur; 2® les forces intellectuelles et morales qu’il possède. Ces dernières forces sont indispensables pour diriger les autres : de ce que l’homme les possède, viennent sa supériorité économique sur l’animal et l’empire qu’il exerce sur la nature.

Or, les lois économiques ne sont pas autre chose que les règles selon lesquelles les unes et les autres de ces forces agissent de concert pour la satisfaction des besoins de la vie.

Dans des cas analogues, les actions dos hommes se ressembleront forcément, non pas sans doute les actions de chaque homme pris isolément, du premier au dernier, mais les actions de la moyenne d’entre eux. Les lois économiques exprimeront cette identité des effets comme un résultat de causes identiques, abstraction faite des causes différentes, qui, telles que les passions ou les préjugés, auront pu donner une autre direction aux efforts.

Voilà ce que seront les lois économiques, si elles existent. Pour en citer des exemples élémentaires, nous dirons que l’abondance d’une récolte devra faire baisser les prix, tout simplement parce que chacun des vendeurs, quoique désireux de vendre le plus cher possible, se sentira obligé de composer avec des acheteurs que leur intérêt poussera à acheter au plus bas prix.

Ainsi comprises, ces lois existent.

Elles sont des rapports entre cause et effet, rapports d’un certain ordre qu’on nomme économique.

Elles sont permanentes, parce que sont permanentes aussi les lois de la nature physique, c’est-à-dire de la nature en dehors de l’homme intellectuel et moral, et permanentes aussi les lois de la

INTRODUCTION

pfsl'nif sentiments et

La réalité de ces lois, nous la démontrerons par l’expérience et

iéSivm'“'" P- -«‘"ode

Expérimentalement, c’est un fait que les mêmes causes économiques, toutes choses égalés d’ailleurs, ont toujours amené les memes effets. Les mauvaises récoltes causent la cherté, comme les bonnes entraînent l’avilissement des prix ; la falsification des monnaies renchérit les marchandises non moins qu’elle trouble le commerce ; 1 afflux des métaux précieux déprécie l’or et l’argent ; enfin bien d’autres phénomènes économiques réapparaissent

leTamèLffl!^ ^

Toutefois, l’induction ne peut pas établir ces lois économicrues avec la meme facilité que les lois naturelles de la physique et de a chimie : d’abord, parce que les faits sociaux sonf infiniment omplexes et que les éléments s’en laissent difficilement abstraire • en. uite parce que l’expérimentation artificielle est radicalement impossible a leur egard ; enfin et surtout parce que les lois écoomiques, en mettant un enchaînement et un ordre parmi des faits humains, ne peuvent pas être cependant de même nature que les lois du monde inanimé -lois de l’astronomie, de la chimie ou de la physique. En effet, le monde inanimé n’obéit pas à d'autre force qu’a ces lois : l’homme, s’il obéit, au contraire, f son inté êt en tant qu’il est lui-même l’objet de la science économique S aussi a bien d autres considérations. Mais que les lois économiques soient differentes des lois du monde inanimé et que la méthode inductive ne s’y applique pas de la même manière, tout cela n’est point un argument pour prouver que ces lois n’existent pas Une autre preuve expérimentale de leur existence, c’est l’impuissance des révoltés qu’on a tentées contre elles

f ««t essayé de ^e soustraire à

^7.^1 ’ 7 ^ . ^‘olence au cours naturel des choses ou de

décréter des résultats par la force sans tenir compte des causes qui seules auraient pu les produire. C’est l’histoire de toutes les tentatives impuissantes qui ont été faites pour abaisser ou pour

romfflueTle autrement que par le jeu des lois éco-

nomiques le prix de certaines marchandises.

Qu’Il suffise d’en citer deux exemples : les lois du maximum

l. ITi “i 2™°*°“ P'"» Pa„l d, M. Block,

' •r-'yr

SOUS la Terreur et la lutte des Etats-Unis contre la baisse de prix de l'argent métal.

En 1793, l’insécurité politique et le régime de la Terreur avaient tari la production nationale et paralysé ou détruit le commerce extérieur. La dépréciation et le cours forcé des assignats portaient un dernier coup à l’agriculture et à l’industrie. La Convention crut qu’elle pouvait s’affranchir des lois économiques aussi facilement qu’elle pouvait abattre les têtes.

Sous la pression des clubs de Paris, elle décréta le maximum, d’abord pour le prix des grains et des farines par le décret du 4 mai 1793, avec peine de mort contre ceux qui auraient enfoui ou perdu leurs récoltes ; puis pour les avoines, etc., par le décret du 19 août; pour le bois, la tourbe, la houille, etc., par celui du 20 août ; pour le sel, par celui du 27 septembre ; enfin, par celui du 29 septembre, pour une série plus nombreuse encore de marchandises et même pour les salaires et les gages'.

Le résultat était facile à prévoir. Si le maximum légal devait être supérieur au prix naturel, il était inutile et les décrets ne fonctionnaient pas. S’il était inférieur, il achevait de décourager la production déjà paralysée par les malheurs politiques et de supprimer les importations étrangères, qui, si elles eussent pu reprendre, auraient combattu la disette et contribué au bon marché. Ce régime dura dix-huit mois : la Convention rapporta ces décrets le 4 nivôse an 111 (24 décembre 1794), en désavouant son oeuvre, qu elle flétrit avec raison comme « condamnée depuis longtemps par la raison, l’égalité et l’intérêt de la République ». De nos jours encore, le même sort, croyons-nous, atteindrait les innovations que le socialisme parviendrait à faire adopter au mépris des lois économiques.

Les Etats-Unis ont été tout aussi impuissants pour enrayer la baisse du métal argent. Les bills Bland et Shermann ont compromis les finances fédérales et multiplié les faillites, mais ils n’ont pas empêché la valeur de l’argent de s’abaisser par rapport à la valeur de l’or. Nous reviendrons plus tard sur ces événements, dont l’exposé et l’explication seraient ici prématurés.

Comme l’a dit avec raison M. de Metz-Noblat, « les lois économiques étant des lois naturelles providentielles, c’est en vain que les lois humaines se mettent en révolte contre elles. Jamais on n’en sent plus durement le joug que lorsqu’on cherche à y échapper* ».

If

'Viande, lard, beurre, huile, bétail, poisson, vin, eau-de-vie, vinaigre cidre, bière, chandelle, soude, sucre, plomb, acier, miel, papier, cuirs fer* tonte, cuivre, chanvre, lin, laine, étoffes, toiles, matières premières servant

aux fabriques, sabots, souliers, colza, savon, potasse, labac

* De Metz-Noblat, les Lois économiques^ p. 44,

INTRODUCTION

Mais la reapparaît la dilierence entre les lois physiques et les rip premières n’admettent pas de tentatives

sirtl ?:!— incon-

la rPvLp secondes, au contraire,

la re\olte est au moins possible quoique impuissante.

Venons maintenant à la démonstration rationnelle de l’existence des lois économiques.

Ici, c'esl aux pliilosoplies que nous nous adressons.

in „îe"d. Pa» digne de la sagesse

inlmie de Dieu, qu’un certain ordre ne régnât pas dans les plié-

nomenes economiques et dans les réactions réciproques qu’ils 6xerc6nt les uns sur les autres*.

L’économie politique existe au même titre qu’une philosophie de hi loire : la première n’est pas mieux contenue dans les détailles perdues ou gagnées, parce que, au-dessus du fait qui passe et que le vulgaire voit, il y a l’ordre et l’eucliaînement que le penseur et 1 économiste peuvent atteindre. Comme nous le

tiréûr '® “P* PeOnï î'ii s’élèvent et se re-

rent, si un orage qui éclaté, le baromètre qui tour â tour

monte ou s abaisse, un astre qui dévie de sa roule ; si notre pauvre corps ,u, se déforme ou se désagrège avec les années et des symptômes morbides qui se succèdent ; si tout, en un mot dans la nature inanimée ou irraisonnable, obéit à des lois, comment se

S’H ptZt H’v ^Ptstances

qu produit, Il n y eut pas aussi un enchaînement et un ordre?

omment se ferait-il qu’à lui seul, par l’intelligence de ses conceptions, par la force de ses bras, par la docilité du monde physique soumis a sa volonté, cet homme pût être, d’après un plJn que lui seul aurait trace, le régulateur arbitraire de sa desünée et de ses moyens de vivre.?... Les lois économiques sont un aspect, une des faces multiples de l’ordre et de l’unité dans la ariete-, «servies ou contrariées par la libre volonté de l’homme elles sont un des instruments par lesquels Dieu, qui aime à rester invisible dans la conduite du monde pour y être adoré dans 1 obéissance de la foi plutôt que contempfé face à face dans

orgueil de l^a raison, se plaît à conduire toutes chôLs ver 1 unité finale de l’histoire.

trliùcüïrfraTçaSr-T P- - de la

ment liée à la vfe incxùiauel el'sÔcye - Le socialisme et les lois économiques (is9l). «cûesse. »

liA SCIENCE Économique en général 13

Ce n’est pas que les lois économiques n’aient été vivement combattues.

« Au temps, dit M. Bloek, où personne n’en contestait l’existence, personne ne les défendait ; aujourd’hui que certaines écoles les nient, nous sommes tenus de les démontrer, car sans ces lois il n’y a plus de science économique'. »

En fait, 1 existence de ces lois et le caractère scientifique de

l’économie politique qui les recherche, ont été niés par toutes les écoles socialistes.

Or, à ce point de vue, comme à bien d’autres, les adversaires des lois économiques se partagent entre trois groupes profondément tranchés :

1“ Les socialistes sans épithète. — Socialdemokraten.

Ils croient que le monde économique et la société tout entière peuvent être reconstruits de toutes pièces de manière à assurer à chaque membre du corps social une égale jouissance et une égalé satisfaction de ses besoins. Ils sont moins clairs et moins précis sur la manière de tracer le plan du nouvel édifice, et leurs idees à cet égard sont passablement divergentes;

2o Les socialistes de la chaire.

Ils font résider dans l’Etat le principe et la force d’organisation de la société. « Selon eux, disait un de leurs critiques, il n’existe pas de lois essentielles et naturelles, mais seulement une succession de faits. Ces faits changent avec les hommes et les institutions 2. » Par conséquent, on peut dire que la société est livrée au hasard si l’Etat n’en organise pas les forces par sa propre autorité. C’est un concept d’origine allemande, et il semble qu’il y ait là, dans les intelligences d’Outre-Rhin, comme un reflet des théories hégéliennes. Ce serait dans l’Etat que s’incarneraient le principe et la force intelligente de toute vie sociale; ce serait lui qui aurait la mission de prévoir et de réaliser chacune des phases

de cet eternel devenir des sociétés. C’est l’école historique, chère à 1 Allemagne.

Aucune de ces deux écoles n’admet ni l’ordre dans le monde, ni la Providence et la création. L’homme ou l’Etat sont des dieux pour elles. Les réfuter ici dans tout ce qui sert de base à leurs conceptions sociales, serait entrer dans des développements qu i auramnt mieux leur place dans un cours de philosophie que dans un simple précis d’économie politique;

« de la France économique, t. I, p. 225.

avril Économistes^ conclusion de ses articles d*août 1876 et

3® Ceux qu’on a appelés les socialistes chrétiens.

Ils considèrent les lois économiques comme rendues inutiles par les lois morales. Celles-ci seules imj)ortent, comme si la morale, la charité, le sentiment et l’amour de la justice suffisaient à donner le secret des phénomènes économiques et à

suggérer les meilleures mesures que les législations puissent adopter.

I our tous, la cause intime de cette négation des lois économiques, c'est que ces lois les gênent. Comme l’a dit M. Courcelle- Seneuil, « le spectacle des lois naturelles qui régissent les actes économiques des individus et des peuples, fait prendre en pitié les prétentions des arrangeurs de sociétés '.» Alors ils se révoltent. Delà leur indignation, lorsqu’ils voient « invoqué de nouveau au besoin et réapparaître, comme un obstacle à la réforme sociale, ee spectre des lois économiques, que nous espérions, disent-ils, être à jamais banni et exilé dans la planète de Saturne 2. »

D arguments, on n’en voit pas, pas même pour réfuter celui que nous avions tiré de la convenance d’un ordre providentiel qui se manifesterait dans le monde économi(jue comme dans tous les autres.

Les catholiques invoqueront-ils le libre arbitre comme une objection contre les lois économiques t Accuseront-ils l’économie politique de conduire au déterminisme ? Certes, que de vérités morales parmi les mieux établies disparaîtraient du même coup, s’il fallait admettre que les prévisions des conseils de 1 intérêt dussent anéantir la liberté! S’il on était ainsi, que subsisterait-il de tout ce que la philosophie la plus orthodoxe est obligée d’admettre sur l’intluence morale du milieu, de l’éducation, de l’hérédité, et même de la nature physique de chaque individu!

Il J a encore quelque chose de mieux à répondre à ceux qui nient les lois de l’économie politique pour pouvoir plus librement reconstituer un monde social qui leur convienne. Ils les nient dans leurs paroles et ils en supposent dans leurs actes. Pas un n'échappe à la contradiction. C’est en partant de certaines institutions, peut-etre aussi (comme Fourier) de certaine psychologie nouvelle, qu’ils veulent généraliser le bien-être et qu’ils se llattent de ramener le monde aux félicités, perdues suivant eux, du passé. Quelle étrange idée, de s’insurger contre la permanence des rapports de cause à effet, quand c’est précisément par certaines causes qu’on prétend prévoir et produire certains effets !

Courcelle-Seneuil, Traité d'économie politiçuey t. I, p. z7.

- Association catholique^ numéro d’avril 1893, p. 410, citant M. Devas.

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atteindre, définit cette fin if = ’ f . à

la reçoit, la considère comme un pheTom^ène Tn efttt^'" et après avoir recherché les m ^ ^ etudier,

à l’art avec un théorème sur la m u- conditions, la renvoie pourrait le produire 2. » ^ maison de circonstances qui

L’erreur, c’est de confondre la science avec l’art hîpn core, c est de nier la science et les lois et de np • p - * mie politique que comme un art nar «v f ^ econo-

la société selon les règles de la jâsHce! .

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des lois permanentes et invincibles Combipn v architectes ne nourrait pIIa oQo a 1 imagination des

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pouvait reculer les limites de la résistance des" matériaux f

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ment confondus. apparaissent donc ordinaire-

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e 1833 à 1840, assassiné à Rome le 15 novJmb?e Collège de France

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INTRODUCTION

mille complications et mille obstacles. Puis les conséquences elles-mêmes — par des lois qui tiendront à la fois de l’économie politique et de la psychologie — agiront à leur tour pour influer sur l’usage que les hommes feront de leur liberté, de telle sorte que, pendant des années ou des siècles, nos volontés soient pour ainsi dire conduites, et nos actes causés, par d’autres volontés et d’autres actes plus anciens.

De chacun d’eux comme de chaque détail de l’histoire, il faut dire avec un de nos penseurs chrétiens, qu’ « aucun fait ne se termine à lui-même : qu’il est effet et qu’il est cause; qu’il est engendré et qu’il engendre à son tour. Pour le bien comprendre, il ne suffît pas de savoir ce qui le précède, il faudrait connaître tout ce qui le suit '. »

A ce contact qu’elle prend avec la liberté, la science économique gagne de pouvoir être indéflniraent progressive. Elle n étudie pas un monde immobile, comme le font la physique, la chimie ou l’histoire naturelle : elle en étudie un qui vit dans un perpétuel mouvement, sans qu’aucun siècle ni aucun peuple ait jamais présenté l’image d’un repos absolu. Les transitions sont seulement plus ou moins rapides, parce que la marche vers la connaissance des lois de la nature est plus ou moins accélérée, ou bien parce que la vitesse de propagation des idées est plus grande dans certains milieux que dans certains autres. Sous l’empire d’une loi morale, qui, révélée successivement à des degrés divers, est immuable dans ses principes, l’homme garde encore un champ indéfini pour la variété et la succession de ses pensées comme de ses actes. L’économie politique participe de ce contraste de fixité et de mobilité, en étudiant des institutions qui changent et des lois qui ne changent pas, et en essayant ellemême d’inspirer aux hommes, pour leur progrès et pour la satisfaction toujours plus complète de leurs besoins, des mesures et des réformes qui s’adaptent aux découvertes scientifiques et à l’état moral des sociétés sans cesser de s’adapter aux lois par lesquelles se révèlent la sagesse éternelle de Dieu et ses desseins sur le monde.

Elle est née, nous en convenons, dans un siècle et un milieu qui ne furent pas clirétiens. Ses premiers promoteurs, les physiocrates en France, Adam Smith, Malthus et Ricardo en Angleterre, ne se demandèrent point quelle place les lois économiques pouvaient tenir dans les desseins de la Providence. Il était bien tard déjà quand des catholiques songèrent à se tourner vers elle. On sortait, du reste, du temps où tout était à refaire.

' Charaux, Pensées sur l'histoire, p. 207.

et il semblait que la science des richesses, suspecte d’égoïsme et de matérialisme, ne fût pas, dans une encyclopédie catholique, la partie qu’on dût être le plus pressé de restaurer, devant tant de ruines à relever et contre tant d’assauts à repousser.

Quant à nous, en tous cas, nous croyons en avoir dit assez pour justifier la place que nous revendiquons pour elle.

Puisqu’elle est une science et qu’elle étudie des lois, elle révélé par leur connaissance le législateur qui a voulu soumettre a un ordre le cours de toutes les choses humaines.

Pas un de ses axiomes non plus n’infirmera les deux grands commandements que dès avant le Sinaï il donna à l’humanité naissante ; Crescite et muUiplicaynini et replete terrant et subjicite eam... In laboribus comedes omnibus diebus vitæ tuœ... in sudore vultus lui veseeris pane. Le triomphe de cette économie politique, ce sera de répondre, par le soulagement de plus de misères et la satisfaction de plus de besoins, au cri de pitié que prononçait le Sauveur : Misereor super turbam. Cependant le soulagement de ces misères n’empêchera jamais que des pauvres n existent : bien plus, la loi du travail pèsera toujours irréfragable sur toutes les têtes. « L’humanité, c’est toujours Adam condamné au travail, comme Eve à la maternité ; Adam qui obtient sa subsistance avec le travail, et qui, si riche qu’il se croie, jamais ne peut l’obtènir que par le travail »

RAPPORTS ENTRE l/ÉCONO.MIE POLITIQUE ET LA .MORALE

L économie politique, considérée comme science pure, a un but trop distinct et un champ trop spécial pour avoir à se mettre sous la dépendance d’une autre science.

C est avec la morale que les rapports de l’économie politique ont été le plus exagérés.

Ils l’ont été tour à tour dans les deux sens, quelle que fût celle des deux sciences qu’on mît sous l’empire de l’autre.

Au siècle dernier on asservissait volontiers la morale à l’économie politique. C’était une des manières de rajeunir la vieille thèses! rebattue de l’identité de l’honnête et de l’utile; c’était un moyen de battre en brèche les anciennes morales religieuses, basées sur la révélation et la métaphysique, pour leur substituer une morale nouvelle, qui fût, comme nous dirions aujourd’hui, non seulement indépendante, mais encore laïque ; enfin, dans

De Charupagny, la Bible et Véconom'e politique.

j[ÿ INTRODUCTION

l’orgueil de la raison, enivrée du succès de ses découvertes scientifiques et émancipée de la philosophie chrétienne, c’était une des formes de cette révolte intellectuelle qui devait aboutir aux utopies de la Révolution et de la Terreur. « La loi morale, disait Quesnay', est la règle de toute action humaine d’ordre moral, conforme à l’ordre physique évidemment le plus avantageux au genre humain. » La propriété, par exemple, était une institution utile : alors l’obligation morale de la respecter, c’està-dire l’interdiction du vol et de la rapine, n’était pas autre chose qu’une conséquence de cette utilité; seules les législations humaines l’avaient dictée, et l’on ne devait point y voir une des

lois du code naturel du bien et du mal.

Que manquait-il à cette conception de la morale, pour otre, sinon vraie et exacte au sens philosophique, au moins efficace et suffisante au sens pratique ?

Il y manquait deux choses : 1“ une démonstration pertinente de l’identité continue de l’honnête et de l’utile, en ce qui concerne les volontés individuelles à mouvoir ; 2“ un impératif assez fort pour que les individus, s’ils ont une fois constaté pour eux-memes et pour leur cas particulier l’identité de l’honnete et de 1 utile, soient mus à agir selon les règles concordantes de la morale et de l’économie politique.

D’une part, en effet, l’identité constante de l’utile individuel et de l’honnête ne peut pas être démontrée par une morale qui voudrait faire abstraction des révélations intimes de la conscience. La vertu est faite de sacrifices : s’ils sont utiles, ils ne le sont que pour l’au-delà de ce monde; et si l’amour propre satisfait en est pour certaines âmes une récompense suffisante, ceci ne peut être vrai ni des vertus qui n’ont pas de témoins, ni des âmes qui ne sont pas trempées de stoïcisme.

Avec cette morale aussi, bien des institutions n existeraient pas, qui sont cependant indispensables au bien-être de la société. Par exemple l’utilité sociale de la bienfaisance et de l’assistance des pauvres est assez généralement reconnue, en dépit de quelques contradictions isolées qui peuvent encore être relevées ça et là - ; mais son utilité individuelle — je ne dis certes pas pour

le secouru — échappe à la pure raison.

D’autre part, un impératif suffisant, disions-nous, manquerait encore à cette morale. L’économie politique peut bien à elle seule montrer tous les avantages de la modération dans les désirs, de l’épargne, de la prévoyance et de la sobriété. Mais ces démons-

* Quesnay, le Droit naturel, ch. v, p. 53, de l’édition Guillaumin.

i Mallhus, Charles Gide. etc. Nous y reviendrons.

trations ne suffisent pas pour commander à ces désirs qu’il s’agit de contenir dans de sages limites. Les conseils et les lumières de l’économie politique sont de puissants auxiliaires du bien, ils ne peuvent pas en être les moteurs premiers ; car, étant donnée la nature humaine avec ses passions et ses vices, ces conseils et ces lumières ne possèdent pas par eux seuls toute la force impulsive qui est nécessaire pour que le bien moral soit accepté, voulu et pratiqué.

En sens inverse, il est faux de dire que les lois morales doivent être substituées à de prétendues lois économiques.

« Ce n est pas au même sens du mot, disions-nous ailleurs, que les unes et les autres s’appellent des lois. Beaucoup de préventions contre l’économie politique, chez ceux qui ne l’ont pas étudiée,

n ont subsisté que par l’insuffisance de la distinction qu’ils en ont faite.

« Les lois économiques sont des enchaînements de causes et d effets. Les lois morales sont des commandements qui s’imposent à notre conscience. Les lois économiques déterminent ce qui doit suivre, dans l’ordre de la richesse et du travail, quand certains faits ont précédé; les lois morales déterminent ce que notre volonté d’etres libres et responsables doit choisir, au point de vue du bien et du mal, entre toutes les actions que nous avons la possibilité de commettre. Des êtres moraux et libres sont les seuls qui puissent être soumis à ces lois morales d’où naissent le mérite et le démérite : ce n’est au contraire que par les faces toutes matérielles de leur existence, par le contact avec les choses inanimées et pour ainsi dire par l’extérieur de la vie, que les sociétés sont soumises à des lois économiques. A l’économie politique d’étudier comment les richesses se produisent et s’échangent dans les sociétés; mais à la morale seule et à la morale chrétienne de nous apprendre que les individus doivent mépriser les richesses pour eux-mêmes, quoiqu’ils puissent et quoiqu’ils doivent chercher à les procurer à leurs frères de la famille, de la patrie et du monde'. »

Au résumé :

1“ La morale n'est pas subalterne de la science économique;

2“ La science économique, tant qu'elle ne prend pas le caractère de science pratique, n’est pas davantage subalterne de la morale.

C’est cependant cette dernière place que bien souvent on a voulu lui assigner.

' Le socialisme et l- s lois économiques-

.-•fr".

20 INTRODUCTION

La confusion est facile pour ceux qui nient les lois économiques, facile encore pour ceux qui ne distinguent pas l’art et la science ou qui croient que la science consiste, non pas à connaître, mais à vouloir et à faire. Or, « ce n’est pas le savoir, mais le vouloir qui est du domaine de la morale. La science se borne à contempler la vérité, l’art agit.... Les sciences ne sont ni morales, ni immorales, car elles n’agissent pas, elles constatent, elles expliquent' ».

.\ussi, à la formule qui fait la science économique dépendante de la morale, préférons-nous cette autre, juste et suffisante selon nous : que l'homme, en appliquant les données de la science économique à la production, à la distribution et à la consommation des richesses, ne doit jamais perdre de vue les préceptes de la morale-.

Ainsi se trouve réfutée l’accusation jetée si souvent à l’économie politniue de développer et de recommander l’égoïsme.

En tant que science, elle ne recommande rien; et celui qui veut la consulter en tant qu’art, ne doit pas cesser de s’inspirer de la poursuite de buts autres et plus nobles que la seule recherche de son intérêt. L’économie politique n’est pas plus nécessairement égoïste que la physique ou la chimie, se contentant d’étudier la seule matière, ne sont nécessairement matérialistes.

L’économie politique aboutit à la morale plutôt qu’elle n’en procède. C’est par ses conclusions, bien plus que par ses prémisses, qu’elle s’en rapproche, pour lui rendre hommage en en appuyant les principes généraux, en montrant par exemple la nécessité du travail, les avantages de la paix et de la sociabilité, l’utilité de la propriété même foncière, la sagesse de la loi qui nous impose le respect du bien d’autrui, enfin la puissance bienfaisante de l’épargne, de l’ordre et de la modération.

Questions de méthode, nous dira-t-on. Soit. Mais au début d’une étude et sur le seuil d’une science, il n’est pas inutile de circonscrire nettement ce qu’on veut étudier. La clarté et les distinctions n’ont jamais nui, et entre deux vérités également certaines il est toujours bon de distinguer celle que l’on doit à une science d’avec celle que l’on doit à une autre. Le professeur qui explique que l’eau tombant sur le feu se vaporise ordinairement, mais qu’en certains cas elle excite la flamme au lieu de l’éteindre, fait toujours bien de dire que le premier de ces phénomènes appartient à la physique et le second à la chimie.

* Block, Progrès de la science économique, 1. 1, p. 53.

* Block, Progrès de la science économique, t, I, p. 52.

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