‹ Éléments d'économie politique [microform]Chapitre 25 sur 161 · INVENTION, DIRECTION, EXECUTION · texte numérisé non relu

INVENTION, DIRECTION, EXECUTION

Le travail, pour être plus productif, a besoin d’être fait avec ordre, méthode, intelligence.

L’ordre y consiste avant tout dans la distinction des fonctions.

Ces fonctions sont au nombre de trois : 1“ l’invention, qui conçoit le travail à faire ou à faire faire ; 2“ la direction, qui le commande et le surveille ; enfin 3® l’exécution, qui l’accomplit. C’est le mot de J.-B. Say : «Les agents professionnels sont au nombre de trois : le savant, l’entrepreneur et l’ouvrier,*. »

L’invention consiste dans le travail de l’esprit appliquant à la production les découvertes purement théoriques de la science. La part de l’invention est faible dans certains travaux, comme l’agriculture, où les procédés anciens se transmettent par la tradition et où les innovations sont peu considérables ; elle est très importante au contraire dans les industries qui se transforment et se développent avec rapidité.

La direction consiste dans le travail d’autorité et de contrôle de l’entrepreneur ou patron, commandant et surveillant l’exécution.

La fonction de l’entrepreneur peut être elle-même envisagée à un triple point de vue* :

1® Il sert à' intermédiaire entre les trois facteurs de la richesse.

Il y a des ouvriers sans travail, des capitaux sans emploi, des

* J.-B. Say, Cours d^économie politique,

“ A. Jourdan, Cours analytique d'économie politique^ p. 145.

savants avec des découvertes sans application. Nous avons là le travail, le capital et les agents naturels révélés par la science. Qui donc abouchera ces trois forces productives, si impuissantes dans leur isolement, si fécondes au contraire par leur entente ? Ce sera l’entrepreneur. Quelle que soit la valeur encore ignorée du produit futur, l’entrepreneur répond aux ouvriers de leurs salaires, aux propriétaires, du loyer ou intérêt de leurs capitaux, et il rémunère, s’il y a lieu, les savants : ces derniers sont souvent des ingénieurs, qui deviennent les auxiliaires de la direction '.

2® L’entrepreneur est le responsable.

Dans l’entente que nous venons d’esquisser entre le travail, le capital et les agents naturels, il prend pour lui la charge des risques à courir. 11 promet des rémunérations fixes ; il garde pour lui les aléas. S’il s’est trompé dans ses calculs de prix de revient ou de prix de vente, la perte sera pour lui : rémunéré le dernier pour ses etïorts personnels, il n’aura un prix de ses peines que quand les autres auront été désintéressés avant lui, selon la foi des contrats ; bien plus, si lui-même a apporté des capitaux personnels, ce seront les siens qui seront perdus les premiers, et si, malgré cela, il ne parvient pas à payer les rémunérations fixes par lui promises ou à restituer les capitaux à lui confiés, il sera déshonoré par la faillite ou la déconfiture.

Cette responsabilité est le caractère essentiel etincommunicable de l’entrepreneur. Quiconque la subit, en mérite le titre ; quiconque ne la porte pas, ne peut pas le prendre. En effet, au sens économique, on doit voir un entrepreneur, non seulement dans le chef d une industrie proprement dite, mais encore dans le négo-

‘ Les grands entrepreneurs — les captains of industry des Américains — enrichissent ou font vivre autour d'eux, autant ifu’ils s’enrichissent euxmerries. Une fois, dans un meeting américain, un chevalier du travail — hnight of labour — eut la conscience de s’élever énergiquement contre 1 envie que soulevait la fortune du premier Van der Bilt.

« De juel droit, disait-il, prodigue-t-on à cet homme des épithètes offensantes ? Les dix millions d’ouvriers auxquels il amenait de Chicago les blés nécessaires à leur subsistance, les centaines de millions de voyageurs qu’il transportait sur ses bateaux à vapeur et ses chemins de fer, ont tous bénéficié de son esprit d’entreprise. Nous parlons des capitalistes comme si leur fortune ne profitait qu’à eux; mais que faisait Van der Bilt des sommes énormes que marchandises et voyageurs accumulaient dans ses caisses * Il salariait des milliers d’ouvriers et d’employés, et construisait une voie ferrée de Chicago à New-York; il réduisait le prix des transports. Il édifiait un palais, dites-vous, et. rornait d'œuvres d’art? Mais cela représentait une bien minime fraction des sommes employées par lui pour créer de nouveaux moyens de consommation, construire des bateaux plus solides et plus vastes. Souhaitons que le pays continue à produire de tels hommes. Il en faut pour perfectionner notre outillage commercial et l’amener à un point tel que nous puissions nous procurer au taux le plus minime possible les nécessités et le confort de la vie. » (Cité par M. Claudio Jannet, le Capital, la spéculation et la finance, p. 53. d’après les Grandes fortunes de de Varigny).

ciant quelconque et jusque dans le propriétaire qui fait valoir ses terres et dans le fermier. Ce dernier, en effet, si l’année est mauvaise et que la récolte périsse, n’a-t-il pas à payer de même le salaire à son valet et à son berger, et le prix de ferme au propriétaire, dont le domaine a été le premier des capitaux engagés?

Mais si l’entrepreneur a les mauvaises chances, il faut bien que les bonnes aussi lui appartiennent. Ceux qui .s’indignent de profits trop élevés réalisés parfois par des entrepreneurs — dans des mines en particulier — et qui veulent déposséder des Compagnies au profit de leurs ouvriers, oublient trop que la compensation s’impose entre les gains des unes et les pertes des autres, et que le libre jeu de la concurrence dans l’emploi des capitaux et des facultés intellectuelles ferait forcément déserter, au grand détriment de la classe ouvrière, les catégories d’entreprises où les éventualités fâcheuses continueraient bien à peser en entier sur les entrepreneurs, mais où les bonnes ne devraient plus leur profiter que pour une faible part.

L’entrepreneur est :

3® Le représentant et l’organe de la discipline industrielle.

Il faut partout unité, méthode, autorité ; partout, pour qu’il y ait ordre, il faut qu’il y ait hiérarchie. A qui l’autorité doit-elle appartenir? A l’entrepreneur. Parce qu’il a groupé tous les éléments de la production — travail, capital et science — il voit mieux les nécessités auxquelles il doit être pourvu ; il suit mieux l’état général du marché ; et à lui tout seul, responsable des salaires, des capitaux d’autrui et des siens propres, il a dans l’alfaire une somme d’intérêts dont ne peutjustifier aucun de ses subordonnés pris isolément. Chacun des salariés peut quitter demain l’usine, le comptoir ou la ferme ; lui seul y est pour ainsi dire enchaîné; il ne pourra s’en arracher qu’au prix de lourds sacrifices; et il doit ainsi posséder — toutes choses égales d’ailleurs — un esprit de suite dont ses collaborateurs peuvent ne pas être doués au même degré. La hiérarchie industrielle et l’autorité patronale, sous réserve des abus qui tiennent aux vices et aux faiblesses de la nature humaine, sont ainsi les meilleures garanties pour la fixité des établissements industriels.

Des ouvriers associés entre eux ont souvent essayé de supprimer le régime de l’entreprise en prenant pour leur société le rôle de direction et de responsabilité. C’est ce que nous verrons plus tard sous le nom d’association coopérative de production. Beaucoup de ces tentatives ont échoué, et le plus ordinairement par le défaut d’autorité et de discipline. « Une des principales causes, dit M. d’Haussonville, qui ont amené sous l’Empire l’échec de ces sociétés, c’est que leurs adhérents entendaient faire de

Chacune d’elles une république selon le régime, alors en faveur de 1 amendement Grévy, c’est-à-dire sans président. Dans les unes 11 n y avait pas de gérant; dans les autres le gérant devait etre change tous les six mois ». » On est revenu de cette conceplon anarchique des sociétés coopératives, et quelques difficultés qu elles aient encore à vaincre, le retour au principe d’autorité a ete pour elles un grand progrès, en même temps qu’un hommage lendu à une des plus grandes vérités sociales.

« L’enquête récemment faite (1883) par le gouvernement français sur les associations ouvrières, dit M. Leroy-Beaulieu, conlirme pour tout esprit judicieux et clairvoyant ce que nous venons de dire. Quoiquil ne s’agisse là que de petites réunions d’artisans la petite industrie, il y est constamment question d.' auxiliaires rémunérés. Quelques-unes, parmi celles qui semblent le mieux prospérer, se vantent d’avoir « la république autoritaire, puisque c est en somme la seule possible »... D’une manière générL, la prospérité des associations coopératives est en propLion de 1 autorité et de la permanence du gérant ou des géranto ; ce oui revient a ceci : les sociétés coopératives ont d’autant plus^de

ances de réussir qu’elles s’éloignent moins du type actuel de 1 organisation du travaiia. » ^ ue

L’entrepreneur admet des collaborateurs dans son rôle de direction; Il nen admet point dans sa charge de responsabilité.

Ses collaborateurs dans la direction, c’est-à-dire dans le commandement et le contrôle du travail, sont des salariés ne travailt pas de leurs mains, des ingénieurs par exemple, des contremaîtres, des employés à la comptabilité, à la caisse et à la

Quant à la responsabilité, elle est une, et il n’y a pas de hiérar-

et;. ÏTJT ''-‘-P— avoi^des LsS,

C est-a-dire des co-entrepreneurs.

La distinction entre les trois fonctions du travail - invention direction, execution - a besoin, comme beaucoup d'autres, d’être etudiee sur des personnes réellement distinctes, mais bien souvent aussi elle est purement théorique et plusieurs fonctions ont exercees par le même individu. Ainsi, dans le petit domaine rural, le cultivateur (qu’il soit fermier, métayer ou petit proprietaire) vaque tout ensemble à la direction et à l’exécuLn travameur manuel non moins qu'en, repreneur. AinsT encTe’ dans une grande usine, l’ingemeurest tout à la fois le savant qui

< D’Haussonville, Misere et remèdes, p. 4S0. = P. Leroy-Beaulieu, Collectivisme, p. 26.

conçoit et l’auxiliaire salarié de l’entrepreneur, assistant celui-ci dans le commandement et la surveillance.

Des analyses de ce genre ne sont pas rares en économie politique; et pour subtiles que quelques esprits puissent les trouver, elles n’en sont pas moins fécondes en observations pratiques.

Arrivons maintenant à l’exécution.

Celle-ci est facilitée, et les produits en sont rendus plus abondants :

1° Par l’emploi des machines;

2” Par la division du travail.

Ce sont ces deux questions qui se présentent maintenant à nous.

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