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LES MACHINES

L’homme, roi de la création par l'intelligence, est, eu égard à sa tai lie, le plus laible des êtres vivants ' . .Aussi songe-t-'^n avec un mélange de pitié et d’efl'roi à la situation des premiers hommes, quand ceux-ci n’avaient encore nuis instruments pour s’aider, et quand, perdus au milieu d’une nature puissante et sa’avage, environnés d’animaux redoutables, ils n’avaient d’antres ressources que leurs outils rudimentaires de pierre brute ou polie.

Plus tard, servis par des instruments plus perfectionnés, ils ont refoulé les animaux qui les assaillaient et ils voient aujourd’hui la nature à leurs pieds. C’est leur manière d’obéir à ce commandement divin qui était une prophétie non moins qu’un ordre : Replete terram et suhjicite eam

Ces instruments, auxiliaires de l’homme pour son travail, se

subdivisent, dans notre langue, en deux classes : les outils et les machines.

Les outils sont des instruments simples, tenus ou maniés par 1 homme. Ainsi la faux, la scie, le marteau, le ciseau à bois. L’homme en est lui-même le moteur.

Les machines sont des instruments complexes, que l’homme dirige et ne meut pas. Ainsi le moulin à ''au ou la scie à vapeur.

Simplicité ou complexité des organes; mouvement reçu de l’homme ou imprimé par une force motrice : tels sont les caractères de la distinction. Parfois ces caractères se croisent au lieu

■ ®ur celte faiblesse physique de i'homnie contrastant avec sa force

intellectuelle une page saisissante d’Horace Mann, transcrite dans Gauwès, Cours d économie politique, 4» édit., t. I, p. 359.

* Genèse, I, 28.

de s’accompagner ; c’est l’usage qui décide alors du terme à appliquer. Ainsi la charrue, quoique mue par des animaux domestiques, est réputée un outil, parce qu’elle est simple : la machine à coudre, quoique mue par la couturière, est réputée une machine parce qu’elle est compliquée.

Les outils comportent le travail domestique et le régime des petits ateliers.

Les machines exigent ordinairement l’usine ou la manufacture L 11 en sera ainsi. jusqu’à ce que la force motrice puisse être commodément divisée et distribuée à domicile pour y actionner des machines proprement dites. En attendant, l’usage de la vapeur comme force motrice, en même temps qu’elle a révolutionné l’industrie par la puissance à laquelle elle a permis d’atteindre, a contribué beaucoup à centraliser le travail dans les grandes manufactures. Le perfectionnement et l’emploi du moteur à gaz et de 1 électricité permettent d’espérer un retour aux ateliers de famille, au moins pour certaines branches de fabrication, qui semblent du reste assez peu importantes.

On appelle travail musculaire, celui dans lequel prédomine l’action de l’ouvrier servi par des outils; travail mécanique, celui dans lequel prédomine l’action des machines, seulement surveillées ou conduites par les ouvriers.

Le travail mécanique et surtout la découverte de la machine cl vapeur ont accru au-delà de toute.s prévisions la puissance de production de l’ouvrier.

Quelques exemples en sont restés classiques.

Autrefois, dans les filatures de coton, une bonne ouvrière à la main faisait tout au plus la moitié du travail d’une broche mécanique. Or. un ouvrier conduisant une renvideuse ou self actimj dirige aisément cinq cents broches. Dans ce cas, le rapport du rendement du travail musculaire au rendement du travail mécanique est comme 1 est a 1000. Même sur des rails de chemins de fer et avec nos vagons ordinaires, un cheval et son conducteur conduiraient péniblement 10 tonnes de marchandises à raison de 5 kilomètres à l’heure : une locomotive avec deux hommes conduira 400 tonnes avec une vitesse de 30 kilomètres — ce qui donne le rapport de .50 contre 12.000 — non compté que la locomotive et son mécanicien sont susceptibles d’un travail beaucoup plus prolongé que le cheval.

L imprimerie, comparée au travail du copiste en manuscrit, nous permettrait des comparaisons non moins significatives.

' Manufacture ; le sen.s exactement au rebours de l’étymologie.

La perfection du produit en a été accrue également. Il n’y a pas de peintre qui puisse reproduire avec une régularité absolue et un nombre incalculable de fois le dessin qu’un rouleau à imprimer trace sur des étoffes ou des papiers peints.

L’abondance delà production et la perfection du produit ont dû amener l’abaissement des prix de vente et la vulgarisation du confortable dans les conditions ordinaires de la vie. Avec les machines, pour le même résultat et la même jouissance, l’homme doit avoir besoin de moins demander à son travail, puisqu’il reçoit davantage des forces de la nature pliées à son service. II semble que ce soit le rêve d’Aristote qui se réalise : « l’esclavage sera supprimé quand la navette marchera toute seule ». C’est la mise en pratique de i’axiôme de Bastiat, disant qu’en toutes choses il faut diminuer la part de l’utilité onéreuse, c’est-à-dire

de l’effort, pour augmenter la part de l’utilité gratuite, c’est-àdire de la nature ’.

Cependant, à tout prendre, l’économie d’efforts est moindre qii 11 ne semble. Nous voyons bien ce que la machine, une fois construite et mise en mouvement, épargne d’efforts à ceux qui la dirigent; mais nous oublions beaucoup trop les efforts qu’elle a exiges pour sa construction et ceux qu’elle exige chaque jour pour son entretien. Nous voyons bien des trains circuler sur nos voies ferreesavec deux hommes sur la locomotive et deux ou trois autres dans les vigies des serre-freins; mais nous oublions trop acilement les cantonniers que nécessite l’entretien de la voie, es métallurgistes et les ajusteurs à qui l’on a demandé la consruction de la machine et la pose ou le renouvellement des rails; nous oublions surtout les milliers de mineurs qui travaillent à extraire, sous forme de houille, le fourrage que consomme ce coursier d’un nouveau genre.

Comparativement au temps où la machine n’existait pas, voilà des efforts qui sont déplacés, mais non supprimés.

Or, l’amortissement de ce capital de construction de la machine et le remboursement de ces frais d’entretien entrent nécessairement dans le prix de revient du produit définitif destiné à la consommation de jouissance de l’homme. Ainsi, quand nous achepour noiis-memes, après la dernière transformation, un morceau de soie dont la matière première a été recueillie par des aponais, puis transportée sur des paquebots à vapeur, ouvrée enfin et travaillée de mille manières sur les machines les plus compliquées et les plus savantes, il ne suffit pas que nous rémunérions, par le prix que nous y mettons, le Japonais qui a

< Fr. Bastiat, Harmonies économiques, chap. v, de la Valeur.

liC PREMIERE PARTIE — PRODUCTION

élevé les vers à soie, les matelots et les chauffeurs du steamer qui a transporté la balle, les ouvriers du moulinage, de la filature, des ateliers de teinture et de tissage, qui ont ouvré le fll, teint l’écheveau et fait l’étoffe : il faut que parce même prix nous rémunérions encore les constructeurs de ces machines, de ce navire et de tout ce vaste appareil industriel.

Les inventeurs des machines ont dû être salués par les acclamations enthousiastes de leurs contemporains. Il n’en a rien été cependant; et à côté de Triptolème, divinisé par les Grecs, qui vénéraient en lui l’inventeur de la charrue, combien d’inventeurs au contraire ont failli périr sous les coups des ouvriers!

La machine, dit-on, produit plus avec moins de bras ; donc beaucoup d’ouvriers seront sans travail. Voilà ce qu’on est convenu d’appeler la question des machines.

L’objection n’est pas d’hier. « Les machines dont l’objet est d’abréger l’art, disait déjà Montesquieu dans VEsprit des lois, ne sont pas toujours utiles. Si un ouvrage est à un prix médiocre et qui convienne également à celui qui l’achète et à l’ouvrier qui l’a fait, les machines qui en simplifieraient la manufacture, c’està-dire qui diminueraient le nombre des ouvriers, seraient pernicieuses; et si les moulins à eau n’étaient pas partout établis, je ne les croirais pas aussi utiles qu’on le dit, parce qu’ils ont fait reposer infiniment de bras et ont fait perdre la fécondité à bien des terres L »

L’économiste de Sismondi fut le grand champion de celte doctrine-, et il se demandait avec effroi ce que deviendrait l’Angleterre si le roi pouvait jamais, en tournant une manivelle, produire tout ce que demande la consommation du Royaume-Uni.

Le peuple surtout partagea ce sentiment. A Lyon, sans chercher plus loin, l’immortel Jacquard, dont le métier a contribué si puissamment à l’essor de la fabrique lyonnaise de soieries, faillit être jeté dans le Rhône, et son métier fut brûlé par ordre des prud’hommes.

Il semble en effet que l’introduction de la machine doive avilir les salaires et multiplier les chômages.

Moins d’ouvriers trouveront du travail. Ceux qui en garderont, seront moins bien rétribués puisque leur travail sera moins demandé; vraisemblablement tous se partageront le peu de tra-

* Montesquieu, h'sprit des lois, 1. XXXIII, ch. xxv,

^ De SisrnonfU (1773-1842’), i^enevois, auteur des \ouveaujc principes d'économie politique, l’?lî)-l>27 (livres vi et vu en particulier). D? Sismondi, liDôral dans son Irait»* de la Richesse commerciale (1803), devint ensuite grand adversaire de Ja lili^r é écon'^nii<|ue.

vail qui restera, et tous souffriront du même avilissement des salaires, fruit de la concurrence qu’ils se feront entre eux et que les demandes des patrons ne pourront pas absorber.

C’est l’argument déjà cité de Montesquieu. Montesquieu blâmait invention des moulins à eau. Il aurait même pu détailler davantage son objection; il aurait pu constater qu’un unique moulin sur un ruisseau qui coule six mois par an, fait aisément la mouure pour un village de mille habitants, tandis que jadis, avec des moulins à bras sur le modèle de ceux de Pompéi, il aurait fallu quarante esclaves pour les mouvoir, à raison d’un homme par vingt-cinq bouches à nourrir. Qu’ont donc fait les trente-neuf autres, aurait pu demander Montesquieu.

Par malheur, dans ce raisonnement spécieux, qu’on ferait bien ( e mettre en syllogisme, il y a une prémisse sous-entendue, qui est d une parfaite inexactitude. ^

On s’est basé sur l’hypothèse toute gratuite d’une quantité uniforme et constante de besoins à satisfaire.

Or, rien n’est plus faux,

contradiction entre

ses lois. Il nous.a donne celle du travail, qu’aucune révolution economique ne doit pouvoir effacer; il nous a donné aussi celle

qu’intellectuel et moral. Eh bien, SI nos besoins étaient une quantité constante à travers les âges

tout progrès affaiblirait la nécessité du travail, et nous ne pourrions monter dans l’obéissance à l’une de ces lois qu’à la conLion de descendre dans notre obéissance à l’autre.

Mais l’antinomie a été levée par une autre loi psychologique elle de 1 élasticité indéfinie de nos besoins. Ils repoussent d’Lx-

ntiment, et le terme de leur satisfaction se recule à chaque pas dont nous croyons nous en approcher. ’ ^

La machine, par conséquent, déplace du travail plutôt qu’elle

’ 'homme ne peut pas descendre, parce qu’il ne vivrait plus ou ne perpétuerait plus sou espèce, et l’on peut

slnva4s“ls‘’n7°‘^“ 7 P'’^'"»‘o>’l<ines, tout comme les

Ma" 7„’ a nas T ’ '‘'anjourd’hul, ont connu ce résime.

; !.V (le maximum. Plus nous pouvons avoir plus

’ Pi'ixdes produits s’abaisse avec la quantité

.epiessent les consommateurs qui les veulent acquérir

les “'"’h Ponallèlement dans to ,7s

les industries pour ainsi dire.

Non seulement, en effet, chacune d’entre elles est aidée par les

inventions accomplies dans toutes celles qui lui fournissent ou ses matières premières ou ses instruments; mais celles-là même qui sont restées les plus stationnaires au point de vue des machines, voient leurs produits plus demandés, parce que le pouvoir de consommer, satisfait d’autre part avec moins de sacrifices, se retourne vers elles avec plus d’énergie. Ainsi la consommation de la viande a augmenté, non pas que l’art de la produire ait progressé notablement, mais parce que le besoin d’en consommer a grandi avec la possibilité de le satisfaire.

La statistique économique vient à l’appui de ces considérations générales. La filature et le tissage du coton occupent aujourd’hui en Angleterre 800.000 ouvriers au lieu des 8.000 qui en vivaient il y a un siècle. En France, malgré l’introduction du coton, on trouve 175.000 ouvriers en drap, au lieu des 60.000 qui travaillaient sous Colbert; les 300.000 employés des voies ferrées dépassent en nombre les rouliers qu’ils ont supprimés; et nulle comparaison n’est possible entre le nombre des copistes et enlumineurs du moyen âge et le nombre des typographes, brocheurs et relieurs d’aujourd’hui'.

C’est que le bon marché a créé des besoins qu’on ne soupçonnait pas. Parce que nous pouvons avoir à bas prix des denrées venues de loin, nous croyons qu’il nous faut du café du Brésil, du pétrole de Pensylvanie, des soies de la Chine et du Japon. Parce que le journal, détaillant tous les événements des pays les plus lointains quelques heures après leur accomplissement, ne coûte que cinq centimes, et parce que cinq centimes, même dans les métiers les plus grossiers, sont à la grande ville le dixième du salaire d’une heure, nous croyons qu’il nous faut le journal quotidien, à peine d’une privation qui nous semble intolérable; et nous alimentons avec CO petit sou de tout le monde le budget ouvrier de milliers et de milliers de typographes, de chaulleurs et de marchands de journaux. Que l’on compare enfin, dans des conditions sociales équivalentes, la manière de vivre du commencement de ce siècle avec celle de maintenant ; que l’on rapproche les usages de la moyenne noblesse du siècle de Louis XIV avec ceux de la bourgeoisie d’aujourd’hui, ou bien que l’on compare entre eux ceux des ouvriers aisés des deux époques. Quelle diflférence ne devra-t-on pas constater dans le vêtement, dans la

1 II est vrai que toutes les industries ne se sont pas développées à ce même point par l usage des machines. Cependant, pour prouver que le bon marché du produit n’augmente pas toujours la consommation, il est peu sérieux d’invoquer, comme fait un très grave auteur, l’exemple des... cercueils ! En effet le menuisier fait autre chose que des cercueils (ou le serrurier, autre chose que des paratonnerres, que leur bas prix peut bien aussi multiplier).

chaussure, dans l’ameublement, dans le logement, dans les voyages, dans les mille riens qui embellissent l’existence et qui coûtent, dans la vulgarisation d’un confortable moyen, en un mot dans tout un ensemble de besoins inopinément révélés!

Cependant, et malgré cet optimisme théorique, ce qui n’est pas niable, ce sont les souffrances que ces transformations amènent avec elles.

On dit que le travail est, non pas supprimé, mais déplacé. Soit, et nous croyons en avoir démontré la proposition. Mais les ouvriers qui connaissent un métier ou un procédé manuel, bien souvent ne sont pas aptes à en changer. Ce ne sont pas les rouliers et les palefreniers, dépossédés de leur fouet ou de leur étrille, qui ont fait les premiers mécaniciens de locomotives. Il leur a fallu, tout au moins, émigrer des routes qu’ils avaient coutume do desservir, pour transporter leur industrie sur les routes transversales dont la circulation se développait ; mais tout cela, au prix de quelles souffrances, de quelles pertes et de quels risques !

Quant aux capitaux engagés, ils sont presque impossibles à dé- ' placer. Les usines tombent sans valeur, le matériel descend au prix du riblon, et les fortunes que l’on croyait les mieux assises sont exposées à la ruine. Voilà encore un mal. Pour y échapper, il faut donc que l’industriel obéisse à la loi du progrès : il faut qu il renouvelle ses procédés et qu’il ne se laisse pas surprendre par une concurrence imprévue, qui viendrait l’atteindre avec sa vieille routine et ses instruments tombés hors d’usage.

C’est que le progrès, comme la liberté, ne va ni sans efforts, ni sans souffrances. On peut les atténuer, mais on ne peut pas s’en affranchir sans se condamner à l’immobilité et à la misère '.

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