CRITIQUE DU RÉGIME ACTÜEI, DU TRAVAIL
Ainsi outillée, servie par les machines et rendue plus productive par la division du travail, l’industrie moderne a donné lieu
à deux reproches : 1° elle cause la surproduction ; 2“ elle avilit l’ouvrier.
D abord, (ju est-ce que la surproduction — ovsrproduction des Anglais ?
Une surproduction absolue nous paraît impossible et surtout tout à fait inoffensive : s’il y a de tout en très grande quantité, mais en proportion absolument correspondante aux besoins des consommateurs, le mal sera nul. Toutefois, ce qui peut arriver et ce qui arrive, c’est une surproduction relative, autrement dit un défaut d’équilibre entre les diverses branches de la production. Alors certains produits, beaucoup trop abondants par rapport à tous les autres, semblent trop abondants par rapport aux facultés de la clientèle à laquelle ils s’adressent. Ils sont dépréciés, parce que leurs producteurs sont obligés d’en offrir beaucoup plus pour recevoir en échange une quantité seulement égale des autres. A ce moment, un grand nombre de ces producteurs sont contraints de s’arrêter, et le chômage, condamnant les ouvriers à la misère, succède à une activité momentanée qui avait fait allluer les nouvelles recrues dans leurs rangs.
Le même phénomène est observé, lorsque les progrès d’une industrie locale ou bien des modifications dans le régime des douanes viennent inopinément fermer on marché sur lequel les produits étaient écoulés auparavapt.
La surproduction, défaut d’équilibre de produit à produit, de pays à pays, voire même d’année à année, peut exister en tout ordre de production, et elle s’est manifestée dans tous les temps, au moins avec l’industrie agricole. Autrefois les prix du blé présentaient, selon les saisons, des écarts du simple au sextuple et davantage ; même actuellement, personne ne se plaint qu’il se récolte trop de blé dans l’ensemble, mais seulement qu’il s’en récolte trop aux Etats Unis, trop peu dans l’Europe centrale et occidentale.
Il est hors de doute que la surproduction manufacturière ne pouvait pas etre observ'ée autrefois. Beaucoup de travaux qui se font maintenant dans les usines, appartenaient à l’industrie domestique : les autres s’accomplissaient dans des ateliers ne
desservant d’ordinaire qu’un marché local, dont les besoins étaient réguliers et mieux connus; seuls les produits de grand luxe pouvaient prétendre à des débouchés éloignés. Or, plus et plus vite on fabrique, plus on est exposé à dépasser les besoins d’un marché.
D’autre part, l’industrie moderne exige des machines dispendieuses, c’est-à-dire de grandes accumulations de capitaux, et l’industriel qui les a faites, se résigne à ne pas rémunérer cette mise de fonds, aussi longtemps qu’il garde l’espérance d’un relèvement et surtout aussi longtemps qu’il peut couvrir ses frais journaliers de matières premières et de main-d’œuvre. En cet état, il marche aussi longtemps qu’il le peut; il inonde de produits un marché déjà sursaturé et il ne s’arrête que vaincu par la force des choses. Alors éclate une catastrophe dont ses ouvriers sont victimes avec lui. Il perd le capital qu’il a mis dans le passé; les ouvriers manquent les salaires qu’ils attendaient dans l’avenir. De leur côté, ceux de ses concurrents qui franchissent la crise, ne la franchissent qu’au prix de sacrifices dont leur personnel supporte le contrecoup sous forme de chômage partiel, et parfois, quoique plus rarement, sous forme aussi de réductions de salaires.
Partout où elle est possible, la surproduction ainsi définie entraîne des conséquences analogues. Sous l’ancien régime, les trop bonnes récoltes de blé étaient une calamité, aggravée encore par l’interdiction d’exporter et l’obligation de vendre dans un certain délai; et tout près de nous, en 1893, une récolte exceptionnelle de vin a provoqué ce qu’on a appelé très justement la crise viticole.
A cela y a-t-il un remède ?
S'il y en a un, assurément il n’est pas au pouvoir de l’Etat. Bien moins que les fabricants eux-mêmes, les fonctionnaires des bureaux ministériels seraient capables de suivre les variations incessantes du marché.
Donc, ici encore, la liberté sera préférable au régime de l’autorité et de la contrainte. Les entrepreneurs sont les premiers intéressés, au même titre que leur personnel ouvrier, et ils ont, dans la moyenne, un flair et un instinct commerciaux que ni les livres ni les statistiques ne peuvent donner à des fonctionnaires. Il n’y a pas de remède à imposer quand les fabricants n’en trouvent pas un dans leur entente expresse ou tacite; mais on peut les laisser libres de se concerter pour maintenir leur production commune au niveau des besoins du marché, aussi longtemps que ces accords n’ont pour but que de maintenir une activité moyenne et constante de l’in lustrie et aussi longtemps qu’ils ne menacent pas de se traduire en un monopole oppressif.
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Ces ententes, ce sont les Karlelle, conventions couramment admises en Allemagne, clandestines et moins pratiquées en France. Nous y reviendrons à propos de la circulation et de la spéculation'.
Mais il faut être juste. Même dans l’industrie manufacturière les surproductions ne provoquent pas les mêmes souffrances que les famines d’autrefois, heureusement empêchées aujourd’hui par une facilité de communications qui tend de plus en plus à ne faire du monde entier qu’un seul marché.
L avilissement intellectuel et moral de l’ouvrier serait causé par la monotonie et l’uniformité du travail divisé, et même ordinairement du travail mécanique.
« La séparation des travau.x, avait dit déjà J.-B. Say, accroît prodigieusement les produits de la société, mais elle ôto quelque chose à la capacité de chaque homme pris individuellement. »
« Un homme, disait Adam Smith, dont toute la vie se passe à remplir un petit nombre d’opérations simples dont les effets sont toujours les mêmes, perd naturellement l’habitude de déployer ou exercer ses facultés, et devient en général aussi stupide et aussi ignorant qu’il soit possible à une créature humaine de le devenir. Aussi sa dextérité dans un métier particulier est une qualité qu’il semble avoir acquise aux dépens de ses qualités intellectuelles; or, cet état est celui dans lequel l’ouvrier pauvre, c’est-à-dire la masse du peuple, doit tomber nécessairement dans toute société civilisée et avancée en industrie, à moins que le gouvernement ne prenne des précautions pour prévenir le mal »
Nous signalons ce dernier trait : il permet d’affirmer qu’Adam Smith n’avait pas adopté absolument et sans réserve le principe de la non-intervention de l’Etat dans le régime du travail. Quant aux précautions législatives, c’est la diffusion de l’instruction, la surveillance du travail dans les manufactures, et la limitation de sa durée, renfermée dans les bornes au delà desquelles il deviendrait abusif : nous y reviendrons.
Sur l’intelligence en particulier, la division du travail et le régime de l’usine n’ont pas nécessairement un effet déprimant qui ne puisse être compensé.
L’ouvrier des villes, qui les pratique, a généralement l’esprit plus ouvert et plus actif que le cultivateur qui n’y est aucunement soumis. A quoi tient cette différence? Aux moyens d’excitation
' II* partie, chap. iii.
• Richesse des nations, 1. V, ch. i (t. II, pp, 442-M3).
dont l’ouvrier des villes est entouré. Donc, si la division du travail aune influence regrettable sur le moral, cette influence n’est pas telle qu’elle ne puisse être combattue et plus que neutralisée.
Les pires conditions sont réalisées par ce qu’on appelle le stoeating System des Anglais, que le comité d’enquête de la Chambre des lords définissait, non pas comme une forme d’organisation industrielle, mais comme un ensemble de circonstances : des salaires exceptionnellement bas, une durée excessive de travail et des ateliers insalubres. C’est le travail dans un petit atelier; c’est surtout le travail à domicile et aux pièces. Les principales industries sioeated sont la confection des vêtements et des chaussures à bas prix (à Londres, ouvriers et entrepreneurs sont juifs pour la plupart) et les travaux à l’aiguille pour les femmes. Le sweater est fréquemment un petit entrepreneur, aussi malheureux que ses victimes. Le siceating System est si peu une conséquence de la concentration manufacturière, que ses adversaires les plus résolus ne pensent pas qu’il puisse être réprimé autrement que par le régime des usines proprement dites, qui, étant plus importantes et plus faciles à inspecter, tomberaient plus certainement sous la surveillance de la loi et de l’opinion '. Des faits de siceating System sont habituels à Paris et dans toutes les grandes villes : ils ont été maintes fois signalés aux pouvoirs publics.
’ Comment en finir avec le sweating System t, rapport pr»^senté au Congrès coopératif de Rochdale pour Mmu sidney Webb (miss Béatrice Potter), qui avait travaillé plusieurs mois comme ouvrière dans un atelier de Londres (Revue d'économie politique, nov. 1893, p. 963).
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PKEMIÈRE PARTIE — PRODUCTION