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LA MÉTHODE EN ÉCONOMIE POLITIQUE

La science, qui est la connaissance du général et de ses rapports avec le particulier, a deux manières d’y parvenir ; la méthode de la déduction ou de l’analyse, par laquelle elle descend du général au particulier, et la méthode de l’induction ou de la synthèse, dans laquelle elle remonte de l’observation et du groupement des faits particuliers jusqu’à la connaissance des lois générales qui les régissent.

Le premier procédé convient aux sciences philosopliiques, rationnelles, mathématiques; le second, aux sciences naturelles.

Que l’économie politique n’emploie que la déduction et qu’elle soit une science abstraite à la manière de la géométrie, on ne saurait y songer. « En réalité, elle n’a qu’une source, l’expérience. Les raisonnements a priori sont eux-mêmes obligés de s’appuyer sur des faits, ne fût-ce qu’au point de départ'. » La déduction y a donc seulement place lorsque l’économiste raisonne sur des vérités générales, obtenues par un mojmn quelconque, et veut en faire sortir des vérités particulières.

Les économistes du siècle dernier ont usé largement de la méthode métaphysique ou déductive. Déjà Lavoisier en faisait très judicieusement la remarque : « Gett<‘ science (l’économie politique), dit-il, comme presque toutes les autres, a commencé par des discussions et des raisonnements métaphysiques ; la théorie en est avancée; mais la science pratique est dans l’enfance, et l’homme d’Etat manque à tout instant de faits sur lesquels il puisse reposer ses spéculations^ ».

C’est que les matériaux faisaient défaut. La statistique, « étude numérique des faits sociaux-* », n’existait pas. En outre de cet obstacle, deux autres motifs suffiraient à expliquer la préférence donnée alors à la méthode déductive.

D’abord il semble que ce soit le procédé par lequel toute science ait voulu débuter. On a plus vite fait une thèse de philosophie sociale que des travaux de statistique et surtout de statistique comparée; l’amour-propre est mieux soutenu par l’aspect séduisant des généralisations, fussent-elles trop hâtives, qu’il ne saurait l’être à travers les longues recherches de documents et de chilTres. Les sciences naturelles elles-mêmes, et particulièrement la phy-

* Biock, Progrès de la science économique^ 1. 1, p. 18.

2 Lavoisier, dans son Avertissement sur son mémoire de la Richesse territoriale de la France,

•* Levasseur, Histoire de la population de la France^ 1. 1, introduction, p, 7.

22 INTRODUCTION

sique, n’ont pas échappé à cette loi du développement des sciences; et pendant des siècles, à commencer par les conceptions ambitieuses d’Anaxagoras, de Tlialès et de Pythagore, elles sont restées dans la région des formules rationnelles avant de descendre dans le cercle de l’observation et de l’expérience.

D’autre part, l’esprit du xviii® siècle inclinait volontiers vers les jugements a priori. On se faisait une idée éminemment simple du corps social; on préludait, dans les salons, les Académies et les livres, à cet épanouissement de l’esprit classique que M. Taine a si bien dépeint comme un des caractères des dernières années de l’ancien régime et comme une des causes qui ont facilité la conquête jacobine.

Peu à peu cependant, à mesure que depuis plus longtemps ces phénomènes économiques appelaient l’attention, et à mesure que les matériaux s’amassaient davantage pour être analysés et pour fournir des éléments de travail à la méthode inductive, celle-ci reprenait la place qui lui convient. Adam Smith, qui est considéré, même auprès des économistes français, comme le père de l’économie politique, a fait l’usage le plus intelligent de l’induction. Elle n’a pas perdu depuis lors ses droits, malgré quelque brillante théorie éclose çà et là dans l’esprit de quelque métaphysicien. Près de nous, M. Le Play et son école ont poussé à ses dernières limites la méthode d’observation dans leurs monographies. Ils ont pénétré dans l’intérieur des familles; ils ont étudié l’histoire domestique des plus humbles ménages, fouillé leur passé, analysé leur patrimoine, leurs contrats, leurs testaments : de là. par les procédés de la méthode inductive et sans qu’on poisse rien inférer contre l’excellence de la métliode de déduction dans les sciences philosophiques, ils sont remontés à la démonstration de l’existence d’une morale naturelle, identique à celle du Décalogue et indispensable à la prospérité des Etats comme à celle des familles.

Aussi bien l’économie politique, même en voulant suivre la méthode inductive, ne pourra-t-elle pas la pratiquer de la même manière que la plupart des sciences naturelles. Ce qu’elle étudie, ce sont toujours des faits qu’elle n’a point artificiellement provoqués : l'expérience de laboratoire lui est interdite. Elle voit passer devant elle les législations et les peuples ; elle ne leur impose pas des essais pour le seul but d’étudier des résultats. De plus, les phénomènes sociaux présentent la plus extrême complexité, par l’effet du libre arbitre de l’homme et de raille causes qui, tirées des passions et des sentiments, de la politique et du monde extérieur, agissent pour peser en des sens divers sur les déterminations des individus.

De là la nécessité d’employer, même en économie politique, des procédés de déduction pour éclairer et confirmer les conclusions S-

que l’induction aurait commencé à fournir. Ici, plus qu’en aucune ®

autre science, les deux méthodes d’investigation doivent être W

considérées comme les deux branches des ciseaux, dont aucune 9.

n’est vraiment bien utile si on la détache de l’autre.

DIVISION DU COURS d’ÉCONOMIE POLITIQUE 9

L’usage s’est introduit de diviser l’économie politique en quatre parties. 9

Ces quatre parties sont :

1° La production ; 9'

2“ La circulation ou échange ; <9

3“ La répartition (pour s’occuper non pas de la manière dont le total des fortunes existantes est partagé entre les patrimoines individuels, mais de la manière dont la plus-value provenant de la production va se distribuer entre les divers coproducteurs) ; 9

4° La consommation, pour la satisfaction des besoins de l’indi- .X

vidu ou de la société. j

Ces quatre parties sont-elles également nécessaires ? ,Æ

Pour deux d’entre elles, des doutes se sont élevés : échange et consommation. Turgot intitulait un de ses ouvrages : Réflexions 9

sur la formation et la distribution des richesses. J. -B. Say mon- S

trait seulement dans l’économie politique l’étude de la manière ■

dont « se forment, se distribuent et se consomment les richesses K

qui satisfont aux besoins des sociétés' ».

La consommation a été particulièrement très attaquée. Ce n’est i

pas que des lois économiques ne s’y rencontrent pas : surtout il f

n’est guère de partie où l’art économique suggère plus de conseils. ‘j

D’autres font rentrer l’échange dans la production. Nous ^

croyons cependant devoir distinguer. Bien que la production soit f

impossible ou du moins peu féconde sans la circulation, il n’en t

est pas moins vrai que cette circulation embrasse un nombre immense de phénomènes spéciaux, dont l’étude est facilitée par , 4

une analyse aussi distincte que possible. S.

Avant d’entrer dans le détail de ces diverses parties, nous avons à donner des notions préliminaires et générales, d’un ordre jÊ

philosophique, sur les besoins et les biens économiques, sur la K

valeur, sur la propriété, sur la liberté, enfin sur l’Etat et le ^

socialisme. . I

* Discours préliminaire de son Traité d'économie politique. 3

INTRODUCTION

L’économie politique est fondée sur trois faits naturels, d’une évidence incontestable :

1“ L’homme a des besoins.

Ces besoins sont de nature très diverse. Les uns tiennent à sa nature physique, comme ceux de manger, boire, se Abêtir, etc. ; d autres, à sa nature morale et intellectuelle, comme ceux qui ne sont satisfaits que par une certaine culture de l’âme, de l’esprit et du cœur; d’autres, enfin, sont pour ainsi dire purement factices ou naissent tout entiers des habitudes sociales, par exemple les besoins de fumer, de porter des diamants ou de boire de l’eau-de-vie.

L’économie politique serait la science universelle, si elle s’occupait de tous ces besoins divers. Aussi n’envisage-t-elle que ceux qui tiennent à la nature physique de l’homme et qui sont satisfaits par la disposition de choses matérielles : ce sont d’ailleurs les seuls que l’usage désigne par le mot besoins, sans autre qualificatif.

Les autres n’intéressent l’économie politique qu’autant qu’ils demandent indirectement des choses matérielles pour pouvoir être satisfaits. Ainsi en est-il par exemple du culte des beauxarts ou de la science, auxquels il ne peut être pourvu sans un certain emploi de choses matérielles;

2® Généralement la nature ne nous fournit pas spontanément le moyen de satisfaire ces besoins matériels : il faut qu’elle y soit contrainte ;

3® L’effort nécessaire pour que l’homme se procure ce moyen lui cause une peine; et la satisfaction obtenue est un plaisirL

L’économie politique s’attache à étudier les effets de cette préoccupation constante de l’homme cherchant la satisfaction de ses besoins avec le moindre effort possible. L’objet direct de cette étude, c’est « l’homme lui-même, considéré dans ses habitudes et dans les motifs qui déterminent sa volonté, soit lorsqu’il produit, soit lorsqu’il consomme^ ». Les choses ou les actes par

* Block. Progrès de la science économique, t. I, p. 81.

* Gourcelle-Seneuil. Traité d'économie politique , 1. 1, p. 202.

lesquels l’homme pourvoit à ses besoins, ne sont donc étudiés que >

par rapport à lui.

On appelle biens ce qui satisfait les besoins des hommes. j

De ces biens, les uns sont offerts gratuitement : l’air, la chaleur, la clarté du jour, les fruits sauvages» Les autres ne sont obtenus qu’au prix d’un effort; ils sont ainsi appropriés, en ce sens qu’ils sont mis en puissance d’homme et adaptés à ses be- ' ,

soins. Ces derniers sont les seuls dont la science économique ait à s’occuper ; nommons-les donc les biens économiques.

Quels sont les biens économiques et comment se subdivisent-ils? I

Ici, plusieurs classifications se présentent, ou plusieurs ma- j

nières différentes d’envisager les mêmes faits. J

Premier système : les besoins sont satisfaits, soit avec des ri- |

chesses, soit avec des actes (travaux industriels ou services). — i

Deuxième système : ils ne sont jamais satisfaits qu’avec des ri- 1

chesses, les unes matérielles, les autres immatérielles. — Troi- .j

sième système : ils sont satisfaits : 1® avec des choses ou biens ^

matériels; 2® avec des services; 3® avec des droits.

Premier système. — Les besoins sont satisfaits, soit avec des î

richesses, soit avec des actes {travaux ou services). '

Dans ce système, très communément suivi, une richesse est toute chose matérielle apte de près ou de loin à satisfaire nos besoins : ainsi du blé (en quantité quelconque), un habit, une maison, etc. On appelle utilité cette aptitude d’une chose à satisfaire un besoin; l’utilité est donc la qualité par laquelle cette chose est considérée comme une richesse.

Les richesses se distinguent en richesses naturelles et richesses produites.

Les richesses naturelles sont, parmi 'les choses aptes à satisfaire nos besoins, celles qui nous sont données gratuitement par la nature. Ainsi l’air que nous respirons, la lumière, l’eau, les fruits sauvages, les substances chimiques contenues dans le sol et dans l’atmosphère.

Mais nous ne donnons pas le caractère de richesses naturelles aux forces physiques ou animales quelconques, pas même à celles que l’on emploie régulièrement comme forces motrices pour s’aider dans la production, ainsi qu’il arrive des lois de la pesanteur ou de l’élasticité des gaz. A la vérité, ces forces nous sont ^ bien nécessaires ou utiles pour la satisfaction de nos besoins, mais elles ne sont pas des choses au sens économique du mot, c’est-à-dire des substances matérielles, elles sont seulement les qualités des choses. Ainsi le cheval de trait est une richesse, mais la force musculaire de ce cheval n’en est pas une; elle s’absorbe

INTRODUCTION

et s’incorpore dans le cheval comme la qualité ou l’accident dans la substance.

Les richesses naturelles se subdivisent en limitées et illimitées, non pas qu’il y en ait qui existent en quantités infinies au sens exact et philosophique du mot infini, mais en ce sens que pour certaines d’entre elles la limitation est tellement reculée que nous ne nous en apercevons pas et que nous pouvons en faire abstraction, ainsi lair, l’eau, la lumière. Pour les autres, au contraire, les limites des quantités existantes sont assez près de nous pour que nous ayons à nous en préoccuper. C’est la condition de la plupart des substances minérales exploitées.

Cette distinction ne présente pas do conséquences pratiques. D’abord, ce n’est guère qu’une question de plus et de moins. Ainsi tout le monde est d’accord pour mettre parmi les richesses naturelles limitées les gisements de houille, de marbre ou de minerais métalliques; mais on pourrait hésiter quelque peu sur

la place a assigner aux pierres brutes, destinées aux constructions en moellons.

En second lieu, celles des richesses naturelles que l’on placerait sans hésitation parmi les illimitées, changent assez facilement de classe dans certains milieux donnés. Par exemple, l’eau. Dans un siège ou tout simplement dans une sécheresse intense, l’eau n’existe plus qu’en quantité limitée.

Les richesses naturelles illimitées ne méritent pas d’être appelées biens économiques.

Les richesses produeYes sont les choses que la nature ne nous donne pas, ou du moins qu’elle ne nous donne pas dans l’état, le lieu et le temps où nous les voulons pour la satisfaction de nos besoins. Ainsi le fer, puisque la nature ne nous donne que le ramerai; ainsi le lait, puisque la nature, au lieu de nos races d’animaux domestiques, ne nous donne, à elle seule, que des animaux sauvages, vivant dans les bois et les prairies, et d’une approche très difficile; ainsi le blé, puisque la plante, très délicate à maintenir au milieu de végétaux beaucoup plus rustiques et plus voraces, n’existerait probablement plus ou du moins ne se trouverait qu’à l’état d’échantillon de botanique si le travail humain ne la défendait pas sans cesse contre ses rivales. Ainsi en est-il, à plus forte raison, du fer travaillé, du beurre ou du fromage, de la farine et du pain.

Le mot richesse produite n’est pas synonyme de produit. 11 est

opposé au mot richesse naturelle, tandis que produit est opposé à matière première.

Les deux termes de matière première et de produit se définissent par leur opposition. La matière première est la richesse

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quelconque que l’on va transformer en une autre: le produit est l’objet nouveau qui résulte de cette transformation, sauf à être regardé lui-même comme matière première par rapport à un autre produit plus avancé dans l’échelle des transformations. Par exemple, le blé, qui est un produit pour le cultivateur, est une matière première pour le meunier; de même la farine est tout à la fois produit et matière première : produit par rapport à la mouture, matière première par rapport à la boulangerie. Bien plus, une richesse naturelle pourrait n’être matière première à aucun point de vue; ce serait le cas d’un fruit sauvage qui serait consommé sans aucune transformation.

La richesse en général, dans un milieu donné (État ou famille), est l’ensemble des choses appropriées douées d’utilifé.

La satisfaction de nos besoins n’exige pas seulement des choses ou richesses, mais aussi des actes, et cela avec d’autant plus de raison que les richesses ne peuvent guère être douées d’utilité sans avoir reçu certaines opérations et subi certains actes. Ce besoin que nous avons tous des actes de nos semblables, est le lien providentiel de la société.

Or, ces actes se partagent en deux sortes.

Les uns, appliqués à des choses matérielles et concourant à transformer celles-ci d’une certaine manière, sont les travaux industriels, ou plus brièvement les travaux. Le cultivateur, par exemple, a besoin d’un valet de ferme ou d’un berger; pour avoir un habit, il ne me suffit pas d’avoir la pièce de drap, si je n’ai pas aussi le tailleur.

Les autres actes, ne concourant pas à une transformation en produits, s’appellent services.

Les services se subdivisent en services privés et services publics. Sont privés les services qui, rendus à une personne en particulier, sont rémunérés par elle : tels sont ceux d’un valet de chambre, d’un cocher de maison bourgeoise, d’un médecin, d’un professeur. Sont publics ceux qui, rendus à la société tout entière pour ainsi dire, ne peuvent être rémunérés que par elle : tels sont ceux des fonctionnaires, des magistrats, des soldats. L’étude des services privés appartient au sujet des consommations privées; celle des services publics, au sujet des consommations publiques.

Tout ce qui précède est exact. Nous aurons seulement à voir si c’est complet.

En tous cas, ce que nous retenons de ce système, c’est que l’économie politique ne doit pas s’abstraire dans l’étude des

INTRODUCTION

richesses au point de négliger celle des actes et même de ne donner attention, parmi les actes, qu’aux travaux industriels en se désintéressant des services.

Ce serait matérialiser outre mesure la science de nos besoins et de leur satisfaction, que de ne s’intéresser qu’aux richesses et aux travaux industriels qui les procurent. L’homme a des besoins religieux, moraux et intellectuels, et c’est par des services seulement qu’il parvient à y satisfaire. Mais, d’autre part, ceux qui les lui rendent vivent de richesses, alors que, voués professionnellement à rendre des services, ils ne produisent point de richesses. Gomment s’en procureront-ils ? Comment seront-ils rémunérés ? Quel titre légitime auront-ils pour se faire donner des produits? Dans quelle proportion les produits devront-ils être répartis entre les hommes qui n’en produisent pas et ceux qui en produisent? A quel degré le nombre des consommateurs non producteurs de richesses commence-t-il à devenir une cause d’appauvrissement social ' ? Quelles sortes de besoins, soit privés, soit publics, ces consommateurs doivent-ils s’attacher à satisfaire chez les autres ? Ce sont là tout autant de questions qui, pour ne pouvoir guère être résolues par des formules, n’en méritent pas moins, sous bien des faces, l’examen sérieux et impartial de l’économie politique.

Deuxième système. — Tout ce qui satisfait un besoin doit être appelé richesse : il y a des richesses immatérielles comme des richesses matérielles.

Cette terminologie se rattache à certaines opinions émises à propos d échange et de travail. Elle s’appuie particulièrement sur les propositions de Dunoyer, de Joseph Garnier et de Stuart Mill.

On est parti de ces deux idées : 1» que le caractère distinctif de la richesse est d’être échangeable ; 2® que le résultat de tout travail est un produit. Or, les services du soldat, du médecin, du magistrat, du fonctionnaire s’échangent contre une rémunération quelconque; donc ils constituent une richesse et celle-ci est dite immatérielle, puisqu’elle ne réside pas dans un objet pondérable et tangible. De môme pour le produit. Quel est le produit du travail d’un médecin ou d’un savant ? C’est quelque chose d’immatériel, et produit immatériel va être synonyme de richesse immatérielle produite.

Toutefois, entre ceux qui ont proposé cette appellation, une divergence a éclaté, qui a ébranlé dangereusement le système.

* C’est un fait souvent constaté par les économistes, qu’on est beaucoup plus exposé à un excédent de services qu’à une surabondance de biens matériels.

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En quoi consiste précisément la richesse immatérielle ?

Selon les uns, elle est dans la qualité procurée par l’acte. Ainsi la richesse immatérielle que le professeur échange contre ses émoluments, c’est la science qu’il fait acquérir à l’élève ; avec le médecin, c’est la santé du malade ; avec le magistrat, le fonctionnaire, le soldat, c’est la sécurité et la justice ; avec le prêtre enfin, ce serait la science religieuse et la vertu. Avec cette opinion, il semblerait malheureusement s’ensuivre que, pour déterminer la quantité de richesse fournie et le prix du service rendu, les dispositions du sujet traité, soigné, instruit importeraient plus que le mérite du professeur ou du médecin. « On ne peut pas dire, a soutenu Dunoyer, que les produits du professeur, du juge, du comédien, du chanteur ne s’attachent à rien : ils s’attachent aux hommes de même que le produit du fileur, du tisserand, du teinturier se réalise dans les choses... 11 y a seulement cette différence entre le résultat des services rendus parles uns et parles autres, que les uns ont modifié des choses et que les autres ont modifié des personnes L »

On a pensé aussi que la richesse immatérielle s’incarnerait plutôt dans un objet matériel et tangible tel que l’ordonnance écrite du médecin, le jugement rédigé et lu par le magistrat. Mais matérialiser ainsi la richesse immatérielle, n’est-ce pas tomber dans l’absurde ? Puis un très grand nombre de services sont incapables de nous présenter aucun objet matériel et tangible que nous puissions appeler leur produit.

La vérité, c’est qu’il peut y avoir matière à quelques rapprochements plus ou moins ingénieux et subtils entre les produits des travaux industriels et ceux des services. Mais nous devons conclure qu’il n’y a pas là le fondement d’une théorie sérieuse et digne d’être discutée.

TaoisiÈME SYSTÈME. — Les besoins sont satisfaits : 1® avec des choses ou biens tnatériels; 2® avec des services; 3° avec des droits.

Le premier système, s’il est exact, a-t-il également le mérite trêtre complet ? On peut en douter. Dans le langage usuel, la chose et le droit de propriété sur la chose sont identifiés : mais beaucoup d’autres relations d’une personne à une chose peuvent exister et nous aider puissamment à satisfaire nos besoins. 11 leur faut une place dans la terminologie.

Ainsi les servitudes et l’usufruit, pour ne parler que des droits réels. Les créances ou rapports de personne à pei’sonne seront dans- le même cas. Enfin, selon la variété presque infinie des

Dunoyer (1786-1862), Liberté du travail (1825), liv. V, § *4. p, 43ü.

introduction

législations, on peut encore citer une foule de droits sui generis consistant, non pas dans la faculté d’accomplir des actes, mais dans la faculté d’imposer des abstentions — par exemple le privilège d une profession sous les régimes où la liberté du travail n existe pas ; des monopoles ; des brevets d’invention ; la clientèle d’un magasin ou d’un bureau, chose immatérielle et pourtant échangeable ; une marque de fabrique ou une raison commerciale ; le droit d’empêcher le vendeur d’un fonds de commerce d’en établir un autre dans un certain rayon, etc., etc., toutes choses qui réunissent bien le triple caractère d’aider à satisfaire des besoins, d’avoir été acquises ou obtenues par un effort, et d’être appropriées*.

Ce sont les res incorporâtes du droit romain ; « Incorporales sunt nu:e tanpri non possunt, qualia sunt ea qua; in jure consistunt, sicut hereditas, usustructus, usus. obligaliones quoquo modo contracta; » Inst., II, n, 2 C est la théorie développée par M.Adolf Wagner, dans son Mtgemeine ùnd theorische \ olksirirtlisctiamehre (1870), sauf que M. Wagner met l’Etat, la commune, etc., parmi les biens économiques de la catégorie des droits.

LA V.XLEUR

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