‹ Éléments d'économie politique [microform]Chapitre 31 sur 161 · I.A PRODUCTIVITE DU CAPITAL · texte numérisé non relu

I.A PRODUCTIVITE DU CAPITAL

La productivité du capital est la quantité dont l’emploi de celuici augmente le rendement de l’effort humain. Si le porteur à dos transporte 40 kilos et que, devenu conducteur d’un cheval ou d’un mulet non attelé, il en conduise 200, la productivité du capital est cette difl’érence de 160, quadruple du rendement de l’effort humain. Puis si ce même homme, devenu charretier, mène 1.000 kilos sur sa charrette, c’est par 960 que s’exprime la productivité des capitaux cheval, voiture et route. Cette fois-ci le rendement de l’effort humain serait à première vue augmenté dans le rapport de 1 à 25.

Mais la productivité réelle est toujours très inférieure à la productivité apparente, parce qu’il faut ajouter à l’effort humain actuel l’effort humain antérieur qui a été nécessaire pour la formation du capital. Ainsi, dans le cas que nous citions, à l’effort •du charretier menant la voiture, il faut ajouter ceux du charron qui l’a construite, ceux des terrassiers qui ont fait la route et ceux de tous les ouvriers qui leur ont fourni leurs matières premières et leurs outils.

11 faut amortir tous ces efforts antérieurs par le nombre des cas où le capital qu’ils ont créé est appelé à servir. Nous revenons donc à ce que nous avons dit sur les machines à propos de la différence entre 1 économie réelle et l’économie apparente

d’efforts par le fait de leur emploi L Par conséquent, on conçoit très bien qu’un capital dont la formation serait dispendieuse, dont l’usure serait rapide et dont l’usage serait rare, ne fût doué d’aucune productivité réelle, quelle qu’en fût du reste la productivité apparente. En France certaines lignes du programme de chemins de fer de M. de Freycinet n’auraient pas échappé à cette critique.

Le capital appartient légitimement à un propriétaire, comme toute richesse matérielle qui est un produit. Le propriétaire, envisagé sous cet aspect, s’appelle capitaliste. 11 peut stipuler une part dans la productivité du capital, lorsqu’il le prête à un tiers. S’il ne le pouvait pas, il serait désintéressé de le posséder toutes les fois qu’il ne pourrait pas travailler lui-même sur ce capital ; il aurait été par conséquent moins intéressé à le former et il aurait incliné davantage aux emplois de consommation. Bref, la société aurait perdu de ce fait toute l’aide qu’elle va trouver dans ce capital, pour pouvoir, grâce à lui, tout à la fois produire et consommer davantage.

Les collectivistes ont adopté la formule ; le produit intégral au travailleur, ou cette autre (qui est équivalente à la première) : que l'ouvrier doit pouvoir racheter le produit avec le prix de sa journée. En droit ce serait juste — et en fait il en arriverait ainsi — si l’ouvrier travaillait avec ses mains seulement et sans aucun capital; au contraire, c’est illogique et absurde quand l’ouvrier travaille avec des instruments. Alors, en effet, l’ouvrier n’a pas fait le produit à lui tout seul et il ne doit pas pouvoir prétendre à l’intégralité de celui-ci. Si le bûcheron est propriétaire de la hache, il faut qu’il prélève sur le prix du bois abattu le prix dont il a acheté cette hache ; et si elle lui est fournie par un entrepreneur, il faut qu’il en abandonne un prix de location.

Si haut qu’on remonte dans l’histoire, on voit ce partage, aussi longtemps du moins qu’on voit un capital. « Dans les pays celtiques et germaniques, c’est la moitié du coût du troupeau perçue par celui qui a donné des vaches en cheptel; c’est, dans les coutumes les plus anciennes de la pêche, la part de poisson attribuée à la barque et aux filets »

Cette part tend à décroître quand le capital est plus abondant et par conséquent plus offert au travail. Inversement elle tend à croître quand l’outillage est plus savant, plus compliqué, plus dispendieux. Dans ce dernier cas, le travailleur pourra tirer de

^ Supra, p. 145.

* Claudio Jannet, îe Ca%Htal^ la spéculation et la finance au xix® siècle. p. 57.

’Jl.

son travail une rémunération plus élevée tout en étant beaucoup plus loin d’obtenir l’intégralité du produit,

La part du capitaliste dans le produit s’appelle, selon les cas, loyer ou intérêt. Ce sont les fruits civils de notre Gode, Adam Smith, Ricardo et les économistes anglais l’appelaient profits'. Mais 1 usage a très justement prévalu de réserver le mot profit pour le gain d entreprise, et de donner celui de loyer ou intéi'êt au revenu du capitaliste (soit que les capitaux soient mis en œuvre par lui-même ou par un tiers). L’analyse que l’on fait ainsi ajoute à la clarté et à la rectitude des idées.

Cette part du capitaliste peut être, tantôt d’une fraction aliquote

du produit, comme la moitié, un tiers ou un quart, tantôt fixée à un forfait déterminé,

^ La fraction aliquote ou le tantième du produit, c’est le système de la commandite dans la société commerciale, du métayage en agriculture et du partage des prises dans la pêche.

Le forfait déterminé, c’est l’affermage d’un domaine rural contre une somme fixe d’argent; c’est le loyer d’une usine, également à prix fixe; avec la monnaie, c’est le prêt d’argent fait avec interets et en vue d’une industrie. Les maisons d’habitation, bien qu’elles soient des objets de consommation et non des capitaux comportent, pour la cession du droit d’usage, ce môme mode dé rémunération du propriétaire, c’est-à-dire le forfait déterminé. Il en est de même de la monnaie considérée dans le pouvoir de consommer qu’elle confère : c’est ici la question du prêt à intérêt

pour tous les cas où les fonds prêtés ne sont pas destinés à un rôle de production.

Nous reviendrons du reste avec détails sur la question de la licéité de l’intérêt dans le prêt des sommes d’argent, quelque destination que ces sommes soient appelées à recevoir.

Pour ce partage du produit entre le capital et le travail, il ne peut y avoir aucune base essentiellement juste de répartition. Il faut tenir compte, dans chaque cas, de la productivité plus ou moins grande du capital fourni, et de la rareté, soit du capital soit du travail, sous le bénéfice des réserves que nous aurons à faire au nom de la morale.

On a essayé de dire que « il convient d’attribuer au travail la moitié des fruits du capital exploité et rendu fructueux par lui » en ajoutant que le capital, dans la société moderne, s’en arroge une part plus forte : d’où nécessité pour les lois civiles de le

* Ricardo, Principes d'économie politique, ch. vr. — Adam Smith dis

le profit «qu’une personne

retire d un capital qu elle dirige ou qu’elle emploie » (t, I, p. 7j).

ramener à ce taux de moitié'. Nous sommes convaincu que toute formule a priori est injuste, en ce qu’elle ne tient aucun compte des différences, soit dans la productivité intrinsèque du capital fourni, soit dans le coût de formation de ce capital, soit enfin dans les chances de rendement de ce capital.

Nous croyons surtout, après mûr examen de la question, que le capital est fort loin de percevoir en moyenne la moitié de la valeur produite; bien plus, nous pensons qu’il s’en éloigne toujours davantage au cours de ce siècle et que sa part décroît de plus en plus au profit de celle du travail. Aussi la formule du partage par moitié, si elle était applicable en général, serait-elle un moyen d’empirer la condition des classes laborieuses, auxquelles on s’intéresse à juste titre, mais que l’on égare si facilement par l’ignorance et la fausse appréciation des faits économiques contemporains 2.

La rareté du capital, avons-nous dit, influe sur le taux de sa rémunération. Notons en passant que, si le capital doit être d’autant moins exigeant dans ses rapports avec le travail qu’il est plus |

abondant, on peut bien en conclure a priori que les travailleurs I

sont intéressés à sa multiplication. (

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