‹ Éléments d'économie politique [microform]Chapitre 35 sur 161 · TT · texte numérisé non relu

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Sur le premier point, et malgré des sinistres isolés, il est certain que les services rendus dépassent beaucoup les dommages causés.

Sur le second, la limitation de la responsabilité et les facilités que cette limitation donne pour lancer l’entreprise, ont lait gagner infiniment plus de salaires qu’elles n’en ont fait perdre. Les salaires sont payés à courte échéance ; en cas de faillite Ils sont privilégiés pour un temps qui dépasse ordinairement les fractions encore dues ; en fait, la perte ne retombe que sur les entrepreneurs qui sont en marche courant avec la société anonyme, ou bien sur les créanciers — obligataires entre autres — qui ont suivi la foi de la société. C est donc du capital qui est compromis, encore que ce capital, appelé par fractions assez modiques, puisse être et soit souvent le fruit de la petite épargne, ainsi qu’il est

arrivé, par exemple, dans des catastrophes comme celles de Panama.

L inconvénient le plus sérieux et le plus grave, c’est que le régime de l’anonymat sépare l’actionnaire, qui représente le patron, d avec 1 ouvrier. Le capital ne connaît plus assez, par des rapports personnels et directs, le travail par lequel il est mis en œuvre. Entre eux deux, il n’y a d’autres points de contact, d’abord, qu un conseil d administration qui siège dans quelque grande ville ordinairement éloignée du lieu de production, qui se réunit à d’assez rares intervalles et qui est peu versé dans les détails techniques de l’exécution ; puis des directeurs et des ingénieurs qui vivent, il est vrai, sur les lieux et qui sont mêlés au personnel ouvrier, mais qui peuvent être dépourvus de 1a liberté et de l’autorité nécessaires pour remplir utilement les devoirs du patronat.

On ajoute que l’actionnaire est sans entrailles, qu’il ne voit que l’ouvrier à pressurer et le dividende à grossir ; on affirme que les administrateurs, quelque envie qu’ils en aient, sont forcément les esclaves de cette insatiable cupidité.

Les derniers traits de ce noir tableau sont-ils exacts ?

Nous ne le pensons point. Les subventions ajoutées au salaire n éliraient pas 1 actionnaire autant qu’on le dit i car elles peuvent enlever des milliers et même des centaines de milliers de francs au dividende total, sans que le sacrifice imposé à chaque action dépasse de beaucoup les bornes de ce que l’actionnaire est prêt à abandonner. En fait d’ailleurs, si nous ne parlons que de la France, ce sont les plus grandes sociétés anonymes, comme les Compagnies des chemins de fer et les mines les plus puissantes, qui donnent le mieux l’exemple des institutions patronales. À cela rien d’étoimant, si l’on en cherche la cause. Des administrateurs qui n’ont chacun que quelques millièmes d’intérêt dans

I ontreprise, pGuvent ceder au sentiment de la bienfaisance ou à 1 amour-propre de la philanthropie plus facilement que des chefs isolés d’entreprise qui seraient les seuls atteints par les sacrifices qu’ils seraient sollicités de consentir: et si les administrateurs inclinent à ces conseils de générosité, nul doute qu’ils ne se fassent couvrir sans peine par les votes favorables d’une assemblée générale, où chacun est intéressé de si peu à ce qui lui est demandé. Sans doute, pour tout cela, il faut une société prospère et un capital convenablement rémunéré ; mais le patron individuel serait-il donc plus généreux s’il voyait son industrie péricliter et ses espérances de profits s’évanouir?

Surtout ceux qui, adversaires du capital, sont les adversaires de la forme anonyme, ceux qui lui reprochent d’avoir creusé l’abîme entre le capital et le travail, oublient beaucoup trop que le morcellement du capital sous la forme d’actions ou sous celle d’obligations émises à titre d’emprunts par les sociétés anonymes, a contribué le plus puissamment à démocratiser la richesse.

Pour la France, de laquelle seule nous nous occupons, ce serait une curieuse analyse que de voir comment les titres des Compapagnies, d’abord groupés en assez peu de mains, sont allés se disséminant dans les masses. Le calcul exact de ce fractionnement des capitaux n’est possible que pour les titres nominatifs ; mais la même conclusion s’impose pour les titres au porteur. Il était dans la destinée des peuples que l’invention des machines et la facilité des communications aboutissent à la grande industrie : combien plus cette industrie n’eîit-elle pas été centralisée et quelle autre tyrannie n’eût-elle pas exercée, si la création des parts de faible valeur et la naissance de ce qu’on apelle la fortune mobilière, n’avaient pas permis à l’épargne d acquérir, morceau par morceau, ces millièmes et ces cent-milliemes d’industrie ! Le public et les observateurs superficiels ne voient que des états-majors d’administrateurs : ils ignorent ces innombrables portefeuilles de domestiques, d’ouvriers enrichis, humbles et petits rentiers, de paysans même, chez qui ont pénétré les titres des plus puissantes Compagnies'.

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