LA PRODUCTIVITÉ DES INDUSTRIES
En principe, une industrie doit être dite productive, quand elle ajoute de l’utilité aux choses sur lesquelles elle s’exerce.
On sait que les physiocrates ne regardaient comme productive que l’agriculture; car, selon eux, la cause efficiente de la production^ était dans la nature et non dans le travail, et ils voyaient plutôt la matière que l’utilité. Peut-être y étaient-ils enclins par reaction contre les exagérations du système de Law, en même temps que l’ignorance des principes de la chimie pouvait les
porter à croire davantage aux forces vraiment créatrices de la nature.
Au fond, depuis lors, la productivité n’a été sérieusement contestée qu’à l’industrie des transports et au commerce'.
Quant aux U’ansports, il est bien incontestable que les richesses ont plus d’utihté pour nous si elles sont plus près du lieu où les réclamé la satisfaction de nos besoins. Pourquoi donc, aussi consentirions-nous à payer des sommes élevées pour ces transports, si un accroissement d’utilité n’y correspondait point ?
Pour le commerce, la question est sans doute plus délicate non pas dans les cas où le commerçant accomplit quelque derniere transformation, si peu importante soit-elle, comme 1 epicier qui brûle du café; non pas non plus dans les cas où le commerçant fait venir la marchandise et donne à son commerce quelque chose de la productivité de l’industrie des transports • mais dans les cas infiniment plus nombreux où le commerce est isole de toute transformation et de tout transport, et où il se résumé, selon l’idée essentielle de notre Code de commerce, dans 1 nabitude des actes d’acheter pour revendre.
Cependant, tout bien examiné, il ajoute aux richesses une utilité effective et il est productif par conséquent, à la simple condition qu’il opère un rapprochement moral entre la richesse et celui qui en a besoin. Tel est le cas du marchand qui achète en gros et revend au détail, du courtier et du voyageur de commerce
' Le principal contradicteur est l’Américain Carey, de Philadelphie auteur danfin* econom?/, 1837. - Nous le retrouverons surtout
population * ^ théories de Ricardo sur la rente et de Malthus sur la
qui facilitent les achats et évitent les déplacements et les pertes de temps des acheteurs. La différence de prix que l’acheteur laisse aux mains de l’intermédiaire ou du marchand en gros, constitue le paiement de l’utilité ajoutée, sous la forme d’une rémunération du service rendu. Combien de fois même, dans quelque pays arriéré et mal servi, l’établissement d’un négociant— d’une factorerie par exemple sur les côtes de l’Afrique — n’a-t-il pas ajouté une utilité aux richesses que le pays obtenait ou possédait et ne pouvait pas échanger !
Ce n’est point à dire que tout acte il’achat en vue d’une revente soit de plein droit productif d’utilité. Pour les opérations de bourse un tel jugement serait précipité et téméraire.
De plus, les intermédiaires de profession ne sont-ils pas souvent trop nombreux ? Dans ce cas, force leur est de vendre cher, puisque leurs frais généraux se répartissent sur un moindre nombre d’opérations. Au contraire, dans une société plus résolument laborieuse, ils emploieraient leurs bras à produire dans l’ordre de l’agriculture ou de l’industrie proprement dite, et te fonds social en serait augmenté d’autant.
Cet abus existe tout particulièrement en France, où il va sans cesse en s’accroissant. Le nombre exagéré des épiciers, des marchands de vin et des courtiers d’assurances — entre autres professions — est une déperdition inutile de nos forces productives.
Deux lois économiques sont ordinairement formulées : 1® celle du rendement progressif ou plus que proportionnel dans l’industrie manufacturière et peut-être dans toute industrie ; 2® celle du rendement non proportionnel ou moins que proportionnel dans l’industrie agricole, selon un assez grand nombre d’économistes.
La première signifie, d’une manière générale, que si l’on double ou l’on triple le travail et le capital affectés à une industrie, on obtiendra plus que le double ou le triple de produits. Autrement dit, la force productive d’une industrie doit croître plus rapidement que la somme du travail et du capital que l’on y consacre.
En effet, dit-on, avec plus de capital on aura des machines plus puissantes dont la dépense en alimentation, personnel et entretien, ne croîtra pas en proportion; avec plus de travail, on pratiquera davantage la division du travail. A égalité de dépenses, les produits seront obtenus en quantités plus élevées et le prix de revient de chacun d’eux sera moindre.
La seconde loi qu’on a formulée signifierait au contraire — selon une opinion assez répandue, surtout chez les économistes anglais — que les produits de l’industrie agricole, à l’inverse de
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ceux de l’industrie manufacturière, croissent moins vite que les efforts dépensés pour les obtenir. Par exemple, quand une pre-
mière mise en travail et en capital aura donné un produit de 1.000 sur une certaine étendue, une mise double n’obtiendrait
qu’un produit de 1.800, et une mise triple ne donnerait plus qu’un produit de 2.500.
Stuart Mill allait jusqu’à dire que « cette loi générale de l’industrie agricole est la proposition la plus importante de l’économie politique ' ». Cette formule est plutôt une conception a priori qu’un résultat obtenu par l’observation; mais elle avait exercé une influence capitale sur les doctrines de Ricardo et de Malthus, que nous verrons, la première à propos de la rente foncière ou produit naturel du sol, et la seconde à propos de la population. Elle est assez en harmonie avec le vieux proverbe de la campagne : « trop bien cultiver ruine »; cependant les progrès de l’art agricole et particulièrement de la chimie appliquée à l’agriculture peuvent lui donner un démenti sérieux.
La vérité, c’est que là comme ailleurs et peut-être plus qu’ailleurs, il s’agit plus de bien dépenser et de bien travailler, que de dépenser et de travailler beaucoup. On peut tenir cette loi pour admissible seulement au-delà d’un certain degré de développement. Toute la dilliculté est d’apprécier exactement, en fait, si ce degré est déjà obtenu dans telle ou telle contrée. L’erreur de Stuart Mill serait donc d’avoir généralisé la loi et de l’avoir alllrmée prématurément pour tous les pays, alors qu’aucun peutêtre ou bien peu auraient pu offrir des exemples de son application. Au fond, nous la tenons pour heureusement inexacte.
La loi du rendement plus que proportionnel explique les développements que la grande industrie a dû prendre, à mesure que les grandes inventions scientifiques ont pu être appliquées à la production et à mesure que la facilité des communications a ouvert aux produits de plus vastes rayons d’écoulement. Il semble bien, en effet, que la substitution de la grande industrie à la petite industrie soit un des phénomènes caractéristiques de notre histoire contemporaine, sans qu’aucune force légale paraisse capable de l’enrayer.
La grande industrie doit généralement l’emporter : 1® parce qu’elle doit avoir des frais de production moins élevés ; 2® parce
* Stuart Mill, Principes d'économie politique.— Voir 1. I, ch. xii : « De la loi d'accroissement de la production qui dérive de la terre », et particulièrement le § 2 de ce chapitre : « La loi de la production du sol est une loi ea vertu de laquelle tout accroissement de produit exige une somme de travail plus que proportionnelle».
que rabaissement des prix de vente pourra être supérieur à cet abaissement des frais de production.
1“ mie doit avoir des prix de revient moins élevés. C’est la conséquence de la loi du rendement plus que proportionnel. Bien plus, même à égalité de capital et avec le même degré de division du travail, les frais de production devraient décroître avec l’augmentation des produits obtenus. On distingue en effet dans le prix de revient, d’une part, les frais spéciaux, rigoureusement afférents à chaque unité fabriquée (la matière première par exemple) ; d’autre part, les frais généraux, qui, plus ou moins fixes dans chaque atelier, ne suivent que de très loin les oscillations des quantités fabriquées. Or, avec un accroissement de production les trais généraux pourront se répartir sur plus d articles et seront moins lourds sur chacun d’eux pris à part ;
2“ La baisse des prix de vente pourra dépasser la baisse des frais de production. En effet, sous un régime de libre concurrence 1 entrepreneur demande, en outre de ses frais de main-d’œuvre et d’amortissement du matériel, un loyer ou intérêt pour le capital, un salaire de direction et un profit pour lui-même : or, il pourra les demander d’autant moindres sur chaque article, qu’il pourra les demander sur un plus grand nombre. L’ouverture de nouveaux débouchés extérieurs, en développant les usines déjà créées, en les soumettant a une concurrence plus active, peut donc être une cause très efficace de baisse de prix pour les consommateurs nationaux.
Malgré ces avantages de la grande industrie, la petite industrie défend avec succès ses positions sur certaines branches. Avec elle, en effet, la surveillance directe et personnelle du maître est plus facile, et les frais généraux d’administration sont simplifiés et pour ainsi dire évités. Aussi se soutient-elle avantageusement:
1“ Dans les fabrications de luxe, de goût, de précision. L’industrie parisienne appartient pour une notable partie à la petite industrie ^ ;
2® Dans l’agriculture, où la division du travail est contrariée par la rotation des saisons; où l’agglomération de beaucoup d’ouvriers sur un même point est impossible ; où les machines extrêmement puissantes ne sont d’aucun emploi; où, enfin, les frais généraux doivent être d’autant plus réduits que le nombre des opérations est limité par la très grande durée de chacune d’entre elles et que le produit brut est nécessairement assez restreint sur un périmètre d’une étendue donnée. On ne voit guère en perspective le règne de la très grande industrie en
* Sur 100 fabricants, 7,4 seulement occupent plus de dix ouvriers.
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agriculture. Au contraire, malgré les facilités que la petite industrie peut tirer des nouveaux modes de distribution de force motrice à domicile (moteurs à gaz, air comprimé, etc.), on ne peut guère s’attendre qu’à lui voir maintenir ses positions.