DEFINITION DE LA VALEUR
Nous touchons à une des matières les plus délicates de l’économie politique. La valeur en est considérée ajuste titre comme le concept le plus important, et sur ce point, par malheur, l’obscurité du langage a prêté beaucoup à la confusion des idées.
Pour être clair, distinguons bien nettement deux systèmes ou deux manières de parler. — Première opinion : la valeur est le pouvoir d’échange d’une chose par rapport à une ou plusieurs autres; donc la valeur n’existe que par l’échange et au point de vue de l’échange. — Deuxième opinion : la valeur est l’importance que nous attribuons à certains biens, parce que nous savons d’avance que la satisfaction de nos besoins dépend du pouvoir de disposer de ces biens.
Premier système. — La valeur n'existe que par l'échange ; elle est le pouvoir d'échange d'une chose.
Ainsi envisagée, la valeur — sans qualiücatif — n’est pas autre chose que la valeur d'échange d’.Adam Smith, par opposition à la valeur d'usage qu’on pourrait appeler tout simplement utilité.
« Des choses, disait Adam Smith, qui ont la plus grande valeur en usage, n’ont souvent que peu ou point de valeur en échange ; et au contraire, celles qui ont la plus grande valeur en échange, n’ont souvent que peu ou point de valeur en usage. 11 n’y a rien de plus utile que l’eau; mais elle ne peut presque rien achetér, à peine y a-t-il moyen de rien avoir en échange. Un diamant, au contraire, n’a presque aucune valeur quant à l’usage, mais on trouvera très fréquemment à l’échanger contre une très grande quantité d’autres marchandises*. »
Au point de vue de la clarté, il y avait alors quelque chose de très simple à faire : il fallait dire utilité pour valeur d’usage, et valeur (tout court) pour valeur d’échange. C’est du reste l’habitude que les économistes ont prise en grand nombre, sur l’exemple que J.-B. Say leur en donnait. Puis Jevons - est allé plus
* Richesse des nations^ t. I, ch. iv.
* Stanley Jevons (1835-1882) auteur de la J/ethode mathématique appliquée d V économie politUiue.
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loin ; il a proposé de substituer au mot équivoque de valeur l’expression nouvelle de taux d’échange — ratio of eæchange. Au lieu de délinir le mot, on le supprime, au moins dans la science, car la langue usuelle s’obstine à le garder. Ou bien, comme les échanges ont lieu généralement sous forme de vente, c’està-dire avec emploi de la monnaie, les mots de valeur et de prix sont très souvent confondus, et les meilleurs économistes ne se défendent pas toujours de raisonner sur des prix lorsqu’ils ont annoncé qu’ils allaient parler de valeurs.
Expliquons-le, en laissant de côté la valeur d’usage — the value in use — sur laquelle nous ne reviendrons plus.
Il est très vrai que, en fait, tout échange implique dans l’estimation des parties une certaine opinion sur la valeur de chacun des objets de l’échange comparativement à l’autre. Pourquoi, en effet, les deux contractants se donnent-ils réciproquement des quantités égales ou inégales de deux richesses différentes ? Pourquoi, s’il s agit d’actes, l’un mesure-t-il l’acte <ju’il reçoit, d’après une certaine quantité de la richesse qu’il fournit ou bien d’après une certaine étendue de l’acte qu’il accomplit lui-même ? La société, telle qu’elle a toujours existé, ne repose pas sur une succession ininterrompue de dons gratuits, elle exige surtout des contrats à titre onéreux, des échanges, en un mot un certain régime de justice commutative. Hors les cas de générosité pure, de libéralité et de gratitude, donner ou faire ne se conçoit que si l’on reçoit, en richesses ou en actes, autant que l’on donne ou que l’on fait'. Puis, ces prémisses une fois posées, la valeur d’une richesse ou d’un acte a été très facilement définie « la mesure dans laquelle ils sont estimés autant, plus ou moins que telle autre richesse ou tel autre acte ». On a dit également, soit « l’expression du rapport des richesses entre elles », soit « le pouvoir d’achat d’une chose ». Ainsi, pour expliquer cette dernière expression, quand je donne 200 kil. de blé contre 100 litres de vin (qui pèsent 100 kil.), j’exprime l’opinion que le vin a une valeur double du blé, puisqu’il en achète un poids double du sien.
Toutes les sociétés, à moins d’être plongées dans la barbarie la plus grossière, ont employé pratiquement une certaine marchandise comme mesure commune de la valeur. Au lieu de comparer chaque marchandise à une autre, on compare chacune des deux à cette autre, qui est dite monnaie et qui est prise comme évaluateur général : par exemple, au lieu de comparer directement le blé et le vin, on les compare l’un et l’autre à la monnaie, et
' Est-ce autant qu’il faut dire, ou bien plus? Nous reviendrons sur celte question, dans la théorie g'énérale de rcchangft'.
LA VALEUR
comme la même quantité de cette monnaie peut, dans un échange.
servir de contrepartie à une quantité de blé double de la quantité
devin que cette monnaie pourrait acheter, on en conclut, de même
que tout à l’heure, que le vin, dans ce cas donné, vaut le double du blé.
Dans ce système, la valeur implique toujours une comparaison, au moins sous-entendue. Aussi l’expression de valeur intrinsèque est-elle une absurdité. La chose à laquelle on prête une valeur intrinsèque peut bien posséder, en elle-même, des qualités pour le.squelles nous devions lui attribuer de la valeur comparativement à d’autres ; mais ces qualités ne lui donnent jamais que de l’utilité jusqu’à l’instant où la rareté de cette chose et la difficulté de nous la procurer nous amènent à la comparer avec d autres choses sous ces mêmes points de vue. Qu’y a-t-il par exemple de plus utile que Tair que nous respirons ? II n’a cependant aucune valeur, si grande que soit son utilité intrinsèque ; mais quelle ne serait pas celle que nous lui donnerions comparativement aux autres richesses, le jour où, devenu rare H menacerait de nous manquer, et où nous aurions besoin d’en constituer des approvisionnements ?
Au résumé, l’utilité est absolue; la valeur n’est jamais que relative, encore que les autres objets avec lesquels la relation existe soient sous-entendus, comme il arrive quand nous disons :
« e fer a peu de valeur », ou bien « l’or en a beaucoup »,
Que peut-on reprocher à ce système?