HISTORIQUE DES CHEMINS DE FER EN FRANCE
En dehors des petites voies ferrées souterraines à traction animale, qui ont dès le xviii® siècle, sinon plus tôt, fonctionné dans les mines, le premier chemin de fer à l’air libre fut celui de Stockton à Darlington, en Angleterre, d’une longueur de Cl kilomètres, autorisé en 1821, ouvert en 1825 et desservi par des chevaux.
En France, le signal était donné à la morne date dans le bassin houiller de Saint-Etienne, avec les trois chemins de fer de Saint- Etienne à Andrézieux (1823-1828), de Saint-Etienne à Lyon (1826- 1830) et de Saint-Etienne à Roanne (1826-1831). En 1830, l’Etat concédait la ligne d’Epinac au canal de Bourgogne. On voit que les chemins de fer pour le moment ne se développaient qu’autour des houillères.
Le gouvernement n’avait pas paru attacher une très grande importance à ces essais. Les concessions n’étaient pas limitées en durée : par conséquent elles étaient perpétuelles. C’était par un respect intelligent de la liberté industrielle que l’Etat encourageait les efforts : la Restauration était plus libérale que beaucoup de Républiques.
L’Angleterre et les Etats-Unis ne nous devançaient pas encore : la première, avec sa ligne de Liverpool à Manchester, dont les 50 kilomètres ne coûtèrent pas moins de 800.000 fr. le kilomètre ; les seconds, avec deux lignes embryonnaires d’une longueur totale de 33 kilomètres, ouvertes en 1828 et 1829 dans le Massachussets et la Pensylvanie, puis avec leur première ligue importante, celle de Baltimore à l'Ohio, dont les 96 kilomètres furent parcourus à dater de 1832.
Mais bientôt après les Etats-Unis se lancèrent plus activement que tous leurs rivaux. A la fin de 1833, ils exploitaient déjà 1.200 kilomètres, tandis que l’Angleterre n’en exploitait que 356, et la France, seulement 75 (Saint-Etienne à Andrézieux, et Saint- Etienne à Lyon, où la première locomotive avait circulé en 1832).
En France, ces deux chemins étaient d’un excellent rapport.
« Toutes ces premières concessions, dit M. Leroy-Beaulieu, avaient été accordées presque sans formalité par le pouvoir exécutif, sans intervention de la loi. Les cahiers des charges étaient sommaires; ils pensaient aux tarifs des marchandises, non à ceux des voyageurs. Le gouvernement de la Restauration, chose curieuse, agissait à l’américaine '. »
Bientôt commencèrent les difficultés. Elles vinrent de notre penchant naturel à la réglementation et des éternelles hésitations du gouvernement et des Chambres. On fut donc borné à quelques lignes locales, et c’est ainsi que furent concédées successivement entre 1833 et 1837, à titre de propriété perpétuelle selon l’exemple de l’Angleterre et des Etats-Unis, les lignes d’Alais à Beaucaire, de Montpellier à Cette, de Paris à Saint- Germain, de Paris à Versailles rive droite et rive gauche, de Mulhouse à Thann et de Bordeaux à la Teste.
En 1837, le gouvernement proposa résolument de concéder à des Compagnies privées quelques grandes lignes rayonnant de Paris, ainsi qu’une ligne de Lyon à Marseille. Le projet n’aboutit pas, à la suite de discussions interminables entre les deux systèmes de l’industrie privée et de l’industrie d’Etat. Mais la preuve que la Chambre ne savait pas ce qu’elle voulait, c’est qu elle rejeta pareillement en 1838 le projet de construction par l’Etat. Ajoutez à cela les rivalités locales, l’opposition de parti contre les propositions quelconques du gouvernement, et une jalousie extrême pour les droits de l’Etat, jalousie qui portait à ne donner aux concessions que des limites d’une brièveté dérisoire; ajoutez enfin et non moins « une affectation de puritanisme qui, feignant de croire ou croyant réellement à la corruption, à l’agiotage, appréhendant de favoriser la spéculation, les banquiers et les capitalistes, finissait par écarter successivement toutes les solutions pratiques ^ ». Nous nous permettons d’insister sur ces souvenirs historiques, parce que le même écueil existe aujourd’hui et que notre engouement pour les solutions gouvernementales et notre défiance à l’égard de l’initiative privée se sont encore augmentés depuis cinquante ans de tous les préjugés doctrinaires que le socialisme a propagés.
Avec cela, la France attendait. En 1841, elle n’avait encore que 573 kilométrés exploites, tandis que le régime de la liberté avait doté déjà de 5.800 kilomètres les Etats-Unis, qui étaient alors beaucoup moins riches que la France et qui ne comptaient encore que 17.000.000 d’habitants en regard de nos 34.250.000.
‘ P. Leroy-Beaulieu, l'Etat moderne, i* éJition, p. 188.
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