CHAPITRE PREMIER
^ La circulation est le fait par lequel un bien économique passe d’une personne à une autre personne.
La circulation s’accomplit, dans la généralité des cas, par le transport matériel d’un objet. Toutefois (abstraction déjà faite des travaux et services), ce déplacement n’a pas lieu : 1® quand il s’agit d’immeubles; 2® même pour des objets mobiliers, lorsque, déposés aux mains de tierces personnes (comme dans des docks ou entrepôts), ils peuvent changer de propriétaires et même de possesseurs par de simples virements qui permettent à l’acquéreur de prendre livraison au lieu et place du vendeur.
L’usage est d’accord avec cette définition économique de la circulation. C’est ainsi que l’on parle de circulation monétaire ou fiduciaire; que l’on représente la circulation comme très active entre deux places de commerce; que l’on reproche à l’inaliénabilité du fonds dotal ou à l’exagération des droits fiscaux d’entraver la circulation des biens, etc.
La circulation s’accomplit pratiquement par l’échange. De là vient que cette troisième partie de l’économie politique est très fréquemment appelée l’échange.
En effet, la société repose sur un nombre incalculable de contrats à titre onéreux ou contrats intéressés, et chacun d’eux est réductible à l’échange, au sens économique de ce dernier mot.
Pour déterminer les objets possibles des échanges, il faut se reporter à la division des biens économiques en richesses (et
droits) d’une part, et actes d’autre part. Or, si l’on combine deux à deux ces éléments, quatre hypothèses se présentent à l’esprit.
Premier cas. — Echange de richesse contre richesse. C’est la vente, le louage de choses, l’échange proprement dit du droit civil, le prêt ou ancien le prêt à usageou commodat, etc.
Dans le prêt et le commodat, la dation actuelle de l’un a pour contrepartie et pour cause la dation future, par l’autre, d’une richesse équivalente ou identique ; dans le louage des choses, la dation de 1 un a pour contrepartie et pour cause la dation périodique d un prix de location, non compris la restitution future de la richesse actuellement mise à la disposition du locataire. On voit que 1 échange du type richesse contre richesse n’implique pas que ces deux richesses soient nécessairement transférées en pleine propriété, ainsi qu’il arrive cependant avec la vente et l’échange proprement dit,
Deuxième cas. Echange de richesse contre acte {travail ou service). C’est le contrat de louage de services : c’est le cas du maître qui prend un domestique, du patron qui embauche un ouvrier, du malade qui demande le médecin, de l’Etat qui nomme un fonctionnaire.
Troisième cas. — Echange cCacte contre richesse. Ce sont les memes contrats et les mêmes exemples que précédemment, mais considérés en sens inverse et vus du côté du domestique, de l’ouvrier, du médecin, du fonctionnaire.
Quatrième cas. — Echange dCacte contre acte. Ici il n’y a pas de types juridiques nommés, c’est-à-dire portant une appellation propre. On peut citer comme exemple les leçons données à un enfant en échange de travaux accomplis par ses parents, ou bien le contrat d’apprentissage, quand le patron qui forme l’apprenti ne lui donne ni salaire quelconque, ni entretien et nourriture.
Cette classification rationnelle est celle que les jurisconsultes romains avaient proposée pour les contrats dits innommés. Do ut des^ richesse contre richesse ; Do ut facias^ richesse contre acte; Fado ut des, acte contre richesse; Fado ul fadas, acte contre acte^
Nous vivons au milieu d’un nombre infini de ces échanges, et la société, sans eux, serait impossible, tellement ils lui sont indispensables.
Frédéric Bastiat, dans ses Harmonies économiques, en a fait le plus saisissant tableau
* Digeste, 1. II, t. xiv, De pactit;, 1. 7, § 2, fr. Ulpien.
* Harmonies économiques, ch. i, Organisation naturelle.
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x< Prenons un menuisier de village... qui passe sa journée à raboter des planches. Il s’habille... 11 faut que des .\raéricains aient produit du coton: des Indiens, de l’indigo; des Français, de la laine et du lin; des Brésiliens, du cuir; que tous ces matériaux } aient été transportés en des villes diverses ; qu’ils aient été ouvrés,
I filés, tissés, teints, etc... » Ensuite il déjeune... Il faut que des
terres aient été défrichées, que le travail du cultivateur ait été assuré contre le pillage, que le blé ait été ensemencé et récolté, ce qui implique toutes les découvertes, tous les appareils, tous les travaux de la meunerie et de la boulangerie, a II faut que le I fer, l’acier, le bois, la pierre aient été convertis par le travail en
I instruments de travail; que certains hommes se soient emparés
de la force des animaux, d’autres, du poids d’une chute d’eau... » Est^ce tout ? Non. Cet homme emploie du sucre, de l’huile, quelques ustensiles au moins grossiers ; il trouve une école où il envoie ses enfants, auprès de maîtres qui ont dépensé des années d'efforts avant de pouvoir rendre la science qu’ils ont euimômes reçue ; quand 11 sort, il trouve des rues éclairées et pavées ;
I s’il a des difficultés avec d'autres hommes, il trouve des avocats
' et des officiers de justice; il va à l'église, monument prodigieux
I du passé, ft et le livre qu’il y porte est un monument peut-être
^ plus prodigieux encore de l’intelligence humaine ». Que dire
T alors de la doctrine qu’il y reçoit? et combien d’efforts n’a-t-elle
point coûtés î
[Si cet homme voyage, il trouve des routes, des ponts, mille moyens de transport offerts à lui. « J’ose dire, conclut Bastiat, que dans une seule journée il consomme des choses qu’il ne pourrait produire lui-même dans dix siècles... Ce qui rend le phénomène plus étrange encore, c’est que tous les autres hommes sont dans le môme cas que lui. Chacun de ceux qui composent la société, a absorbé des millions de fois plus qu’il n’aurait pu produire, et cependant ils ne sont rien dérobé mutuellement... Chacun a plus de satisfactions en un jour qu’il n’en pourrait produire en plusieurs siècles. Et si l’on regarde les choses déplus près, on s’aperçoit que ce menuisier a payé en services tous les services qui lui ont été rendus. »
Que fait-il, cet homme-là, pour se reconnaître envers la société? , Eh bien, il passe sa journée à raboter des planches!
Cependant, on ne lui aurait pas rendu tant de services, si chacun de ceux qui ont travaillé pour lui sans le connaître et souvent môme avant qu’il fût né, n’y avait pas trouvé son profit. Il est donc clair que ce prolit est ordinairement rencontré. Ainsi ce n’est pas assez de dire que la multiplicité des échanges est une condition nécessaire de la société humaine; il faut ajouter
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que l’équivalence du service rendu et du service reçu et l’intérêt réciproque des deux coéchangistes sont 1a règle commune, toutes les fois que la liberté existe et qu’une violence, une tromperie, une pression au moins morale ne vient pas faire obstacle à l’usage de cette liberté. Autrement dit, l’immense généralité des contrats est basée sur des avantages réciproques, sans lesquels aucune des deux parties ne consentirait à traiter avec l’autre.
C’est précisément la possibilité d’acquérir d’autres richesses, qui donne de la valeur à celles que nous avons. Nous en possédons trop d’une meme sorte, et elles sont dépréciées à nos yeux. Qu’elles puissent, au contraire, nous servir pour en acquérir d’autres, et c’en est assez pour nous les faire apprécier.
De là est venue la théorie des débouchés, que J. -B. Say formulait en cet aphorisme : « Tout produit sert, pour le montant de sa valeur, de débouché à d’autres produits ^ ».
Supposons, en effet, un pays isolé, exclusivement adonné à l’agriculture. Les échanges y sont restreints, puisque chacun n’y a guère que ce que tout le monde y possède. Celui qui a trop d’une richesse ne trouverait à acquérir que des richesses de même nature : il n’acquiert donc rien, et son excédent de récoltes est forcément dédaigné.
Un peu plus tard, l’industrie se développe dans ce pays. Elle offre aux agriculteurs des tissus, des fers, des faïences, etc. Contre ces produits nouveaux, les agriculteurs peuvent désormais échanger leurs produits. Dès cet instant, leurs excédents de récoltes prennent une valeur à leurs yeux, 11 est donc exact de dire que les produits de l’industrie manufacturière ont conféré une valeur aux produits agricoles.
Si nous poursuivions l’hypothèse, nous dirions que l’ouverture de ce pays au commerce maritime , en lui apportant des denrées exotiques telles que coton, thé ou café, ajouterait aussi de la valeur tout à la fois aux produits du sol et à ceux des manufactures.
Destutt de Tracy^.pour appuyer sur ces considérations, supposait une France partagée en quatre régions profondément différentes : la première, fertile en céréales ; la seconde, faite de terres humides aptes seulement à la nourriture du bétail; la troi-
1 J.-B. Say. Voir Cours d’Economte politique, llle partie, ch. n : « Des causes qui ouvrent de plus ou moins grands débouchés à nos nroduits » (t, I, p. 338).
* Comte Destutt de Tracy (ir5/é-l836), député de la noblesse aux Etats-Généraux, pair de France en 1814, — Sa philosophie est malheureusement toute sensualiste, empreinte de l'idée que la justice ne peut avoir pour base que des conventions sociales.
sième, composée de coteaux où la vigne seule peut prospérer; la dernière enfin, hérissée de montagnes, qui ne conviendraient guère qu’aux forêts.
Avec l’isolement, le pays à blé pourrait encore, à lui seul, nourrir une population assez dense. Il ne lui en faudrait pas ^ moins sacrifier une partie de ses terres pour avoir du bois, quel-
ques pâturages et de la mauvaise vigne.
« Ainsi isolé, dit Destutt de Tracy, ce peuple ne sera pas déjà si nombreux que s’il avait eu du commerce, et pourtant il manquera de bien des choses. » Mieux vaudrait ne faire que du blé et acheter tout le reste, car la culture exclusive des céréales par- ,
viendrait, après avoir payé les achats, à nourrir un surcroît de i
population. i
Les coteaux arides feront du vin, mais peu, parce qu’ils ne pourront pas le vendre. Il leur faudra plutôt s’épuiser en travaux [ ingrats pour avoir du blé, et ils manqueront de tout le reste. ï|
; Les pays de prairies retourneront à la vie pastorale. Trop !;
j humides pour le blé, trop froids pour le riz, ils ne pourront pas -li
être mis en culture, et « comme les habitants auront des bêtes de 1
j somme, de trait et de selle, on se fera bientôt brigand, comme j
I tous les peuples pasteurs ».
La chasse, enfin, conviendra seule à la région des hautes mon- i
tagnes et des forêts, alors que l’expédition de ses bois, si elle i\
était possible, rendrait aux plaines du blé et aux coteaux de la jl
vigne, des services qui seraient très largement rémunérés.
« Voilà pourtant l’état de la France, dit Destutt de Tracy, si j vous supprimez toute correspondance entre ses parties. Une
j moitié sera sauvage et l’autre mal pourvue. » j
En autres termes, l’échange des richesses entre les pays per- (
imet de spécialiser les aptitudes de chaque sol pour en obtenir un i
maximum de produits avec un minimum d’efforts, de la môme manière que la division du travail par professions, avec un I échange rationnel de services, permet de spécialiser les aptitudes
des individus.
Là réside tout le secret des avantages que doit nous offrir la liberté du commerce. Chaque pays, en principe, doit avoir intérêt à faire le commerce avec d’autres, d’une part, afin de tirer de i’étranger des richesses que ses aptitudes naturelles ne lui permettent pas de se procurer par iui-même; et en second iieu, afin de trouver chez les autres des débouchés pour les richesses qu’il produit au-delà de ses propres besoins et que les aptitudes differentes des autres pays ne permettent pas à ces derniers de produire eux-mêmes.
L’échange des richesses entre elles a deux formes : 1® le troc; 2® la vente.
Le troc est la forme primitive. Il consiste dans l’échange direct de la richesse que l’on a en trop, contre celle que l’autre partie désire. J’ai trop de blé et pas assez de vin ; mon voisin a trop de vin et pas assez de blé. Nous échangeons. Voilà le troc simple. Une société où le troc est fréquent, sinon habituel, est une société où les échanges sont rares et dont les membres produisent en vue de leur consommation personnelle, plutôt qu’en vue de l’échange. C’est un régime d’économie naturelle, Naturalioirlhschaft. disent les Allemands.
Mais ce troc simple est gênant et peu pratique, parce qu’il faut : i® que chacun ait précisément un excès de la richesse qui est en défaut chez l’autre, et réciproquement; 2® s’il s’agit de richesses indivisibles, telles qu’une paire de bœufs ou une tête de bétail, il faut qu’il y ait accord sur des quantités qui, de leur nature, ne sont pas susceptibles de plus ou de moins. Ainsi, voulant céder une paire de bœufs contre vingt hectolitres de vin, il faut que je trouve exactement chez mon coéchangiste cet excès de vingt hectolitres de vin à céder, sans pouvoir compléter chez un tiers les deux ou trois hectolitres qu’il n’aurait pas.
Les inconvénients du troc simple — ou troc entre deux parties seulement — sont atténués par l’emploi du troc circulaire ou troc entre trois personnes ou davantage. Par exemple : Primus a du vin et veut du blé; Secundus a de l’huile et veut du vin; Tertius a du blé et veut de l’huile. Primus échange d’abord son vin contre l’huile de Secundus; dès lors, un troc peut se conclure entre Primus et Tertius — huile contre blé — et toutes les parties se trouvent satisfaites.
La vente n’est pas autre chose que le troc circulaire, facilité par l’adoption et l’emploi d’une certaine marchandise qui sert d’équivalent général dans toutes les opérations et qu’on appelle monnaie. Le droit romain avait une idée très nette de cette substitution de la vente au troc, ainsi qu’on le voit par un texte fameux de Paul L
1 Digeste, XVIII, i, 1. 1, pr. « Origo einendi vendendique a pernmlalionibus cœpifc. Olim enim non ita erat nummus; neque aliud merx^ aliud pretium vocabatur : sed unusquisque secundum necessitatem temporum ac rerum, ulilibus inutilia permutabat, quando plerumque evenit nt, quod alteri superest, alteri desit. Sed quia non semper nec facile concurrebat ut, cum tu baberes quod ego desiderarem, invicem haberem quod lu accipere velles, electa materia est, cujus publica ac perpétua æstlmatio diflicultatibus permutationum æqualitate quantitalis subveniret ; eaque materia. forma publica percussa, usum dominiumque non tam ex substantia prœbetquam ex quantiate. »
CSS
Mais l’emploi d’une monnaie dans les échanges n’empêche pas les richesses et les services de s’échanger contre des services et des richesses. « La vente n’est que la moitié d'un échange. Il faut deux opérations analogues en sens inverse pour réaliser un échange L » Ainsi, cultivateur, quand je livre un sac de blé contre une pièce de 20 francs, l’échange (ou troc circulaire avec emploi de monnaie) n’est pas achevé : il le sera seulement le jour où j’aurai donné cette pièce de 20 francs, soit à un autre cultivateur pour acheter un hectolitre de vin, soit au percepteur pour payer des impôts ou à un journalier pour payer sa main-d’œuvre. Alors seulement l’échange sera complet : ma richesse en blé aura été donnée, soit contre une richesse en vin, soit contre le service public de l’Etat ou le service privé du manouvrier. Jusque-là l’échange était pour ainsi dire in pendenli.
• Jourdan, Cours analytique à'^économie politique^ p. 419. — GVst un aphorisme fort bien établi par J.-li. Say, Cours (Téconorme poUiiquf'^ III® partie, ch, vi, t. I, p. 372.