LE TAUX D’ÉCHANGE ET LES PRIX
En soi, et abstraction faite de tout échange, chacun évalue les biens économiques d’après l’intensité ressentie du besoin personnel qu’ils doivent satisfaire. Voilà la valeur subjective.
Mais ces biens sont échangeables dans l’immense généralité des cas; alors nous les évaluons d’après ceux que nous pourrons acquérir en échange, et d’après les besoins que ces derniers satisferont. Voilà le côté objectif de la valeur, et c’est ainsi que le cultivateur qui a récolté en une année plus de vin que sa famille n’en pourra boire en dix ans, n’en attribue pas moins à cette récolte une valeur objective très considérable'. La valeur envisagée sous ce dernier aspect est ce que Jevons appelait le taux d'échange, expression commode, parce qu’elle évite plus d’une équivoque sur le sens du mot valeur.
Puis, quand ce taux d’échange est exprimé en unités monétaires (ce qui est l’usage dans toute société quelque peu civilisée), il prend le nom de prix-. « Le prix est donc la somme d’argent qu’un objet a coûté ou qu’il coûtera certainement si on l’achète’*. » C'est le mot de Condillac : « Dès que nous avons besoin d’une chose, elle a de la valeur ; elle en a par cela seul, et avant qu’il soit question de faire un échange. Au contraire, ce n’est que dans nos échanges qu’elle a un prix *. »
1 On peut trouver le germe de cette distincti<>n dans la Politique d’Aristote. « Toute propriété, disait-il, a deux usages, qui tous deux lui appartiennent essentiellement, sans toutefois lui appartenir de la même façon : l'un est spécial à la chose, l’autre ne l’est pas. Une chaussure peut à la fois servir à chausser le pied ou à faire un échange » (l. I, ch. iii, § 11). Puis il explique le troc (§ 12), et il reprend : « Ce genre d'échange est parfaitement naturel et n’est point, à vrai dire, un mode d’acquisition, puisqu’il n’a d'autre but que de pourvoir à la satisfaction de nos nesoins naturels. C’est là cependant qu’on peut trouver logiquement Vorigine de là richesse » (§ 13). Plus loin, il y revient ; « I/acquisition des biens étant double, comme nous l’avons vu. c’est-à-dire à la fois commerciale et domestique, celle-ci necessaire et estimée à bon droite celle-la dédaignée,,* » (§ 23).
Est-ce là le lointain fondement de la théorie de Karl Marx sur la genèse du capital, sur la plus value et l’improbilé de l’acquisition par l’échange? Il y aurait au moins de curieux rapprochements à développer.
- C'est la différence que le jurisconsulte Paul faisait entre la mero: et le pretium (voir le texte cité à la page 254;.
^ Block, Progrès de la science économique, {, II, p. 124. •
^ Condillac, le Commerce et le Gouvernement, p. 257 (édition Guillaumin)
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Commeat les taux d’échange (ou les prix presque toujours) se flxent-ils?
Par l’accord entre les volontés. A l’instant où celles-ci se rencontrent, par exemple l’une pour donner 100 kilos de blé et l’autre pour donner 20 francs, il y a entente sur le prix, encore que l’une des parties, ayant besoin de blé, attache à ces 100 kilos de blé plus de valeur subjective qu’à la pièce de 20 francs, en meme temps que l’autre préfère à son blé les diverses commodités^ qu’elle pourra se procurer avec ces 20 francs. A ce point de vue, rien n’est donc plus faux que l’adage de Montaigne :
« Le profit de l’un est le dommage de l’autre », ou bien que la maxime de Voltaire : « 11 est clair qu’un pays ne peut pas gagner sans que l’autre perde ». Tout au contraire, quand les volontés sont restées libres et qu’il n’y a eu ni dol ni pression, chacune a pu et dû gagner à l’échange.
Sur un marché libre le prix s’établit et le premier échange se conclut, lorsque le vendeur qui exigeait le moins s’est rencontré avec l’acheteur qui cédait le plus. C’est là ce qu’on appelle le couple-limite, le Grenzepaar des Allemands.
Ensuite, les cédants de chacune des deux choses doivent être d autant moins exigeants qu’ils sont de cliaque coté plus nombreux à se faire concurrence.
La concurrence agit donc sur le cours ou la valeur objective, en augmentant le pouvoir d’échange des choses beaucoup demandées et peu offertes, en diminuant au contraire le pouvoir d échange des choses beaucoup offertes et peu demandées. Inversement aussi et par action réflexe, Testimation commune sur la valeur d’une chose en provoque l’offre ou la demande ; car, si cette valeur objective s’abaisse par rapport à la quantité d autres marchandises ou de travail qui doit être donnée en retour, il y aura plus de personnes qui demanderont cette chose* et moins qui l’offriront : au contraire, si cette valeur s’élève, il y aura moins d hommes qui veuillent céder assez de biens pour 1 acquérir, de meme que parmi les détenteurs actuels de cette chose il y en aura davantage qui seront sollicités de la donner, par la perspective de la plus grande quantité de biens qu’ils pourront obtenir en contre-partie.
De ces deux propositions, la première — l’action directe de 1 offre et de la demande sur la valeur — est connue sous le nom de « la loi de l’offre et de la demande ». On la formule ainsi: « la valeur des clioses (richesses on actes) est en raison inverse de 1 offre et en raison directe de la demande ». Elle a été anciennement et longuement étudiée.
Gesl le moi anglais commodity^ ti\û désigne tonie ch(.)se échangeable,
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La seconde — l’action réllexe de la valeur sur l’offre et la demande — qui en est le contre-pied et qui paraît en être la négation, passe beaucoup plus inaperçue.
Au reste, on n’a guère prétendu que la loi de l’offre et de la demande, malgré la rigueur apparente de sa formule, ressemblât bien sensiblement aux lois mathématiques dont elle affecte le caractère, par exemple aux lois de la pesanteur et de la chute des corps'. Elle indique seulement une approximation, une tendance, le sens d’un mouvement : mais elle ne prétend pas à mesurer les amplituiles et les énergies de ce mouvement, et elle ne peut pas servir à construire un dynamomètre des forces économiques.
Une foule de causes y font obstacle.
Non seulement, en effet, elle ne fonctionne qu’au cas de liberté légale du commerce — par exemple nous ne la concevons pas pour la valeur du tabac, puisque ce produit est monopolisé au profit de l’Etat — mais encore elle exige une liberté effective des transactions avec une concurrence non moins effective entre les vendeurs et les acheteurs.
Elle est d’autre part profondément influencée par la coutume.
Une foule de marchandises ont un prix courant qui ne subit, pour le détail, que des variations assez faibles et séparées par d’assez longs intervalles, alors que les prix du gros sont d'une incessante mobilité. De cette manière, la coutume assure une fixité approximative du cours des denrées, par une entente tacite entre les intermédiaires qui en sont les détenteurs pour le détail. Ces derniers, comme l’expérience le montre, supportent momentanément une élévation des prix du gros, sans la répercuter sur les consommateurs du détail, parce qu’ils comptent bénéficier sur le retour alternatif des périodes de baisses de prix; puis, quand ' les prix du gros s’abaissent, ils n’ont qu’assez tard à craindre l’arrivée de nouveaux concurrents, qui les contraindraient euxmêmes à baisser les prix du détail-.
Déjà donc, pour la consommation domestique des denrées ordinaires non achetées directement au producteur, la loi de
1 On pourrait cependant citer M. de Molinari dans ses Questions d'économie politique : « Lorsque le rapport des quantités de deux denrées offertes en échange varie en progression arithmétique, le rapport des valeurs de ces deux denrées varie en progression géométrique » (Voir Journal des Economistes, 1851. p. IL). M. de Molinari avait en vue les hausses et baisses du prix du blé selon la loi de King.
- Cette remarque est très fréquemment vérifiée pour des commerces d’alimentation au détail, comme la boucherie. Il y a là une application du calcul que certains magasins pratiquent pour les articles sacrifiés, vendus à perte pour servir de réclame. Seulement dans notre cas, ce ne sont pas des arl ides, ce sont des saisons qui sont sacrifiées.
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l’offre et de la demande est corrigée très efficacement par une certaine force de la coutume.
Cette force de la coutume est bien autrement puissante quand il s’agit du prix du travail, c’est-à-dire du salaire. Nous y reviendrons plus loin. Ainsi tombent, pour tout observateur sérieux, la plupart des critiques qui ont été dirigées, au nom de la classe ouvrière et par principe d’humanité, contre cette loi de l’offre et de la demande, qu’on avait affecté de regarder comme beaucoup plus rigide qu’elle ne l’est réellement.
Des deux actions réciproques que nous avons vues — c’est-à-dire de l’action directe du rapport de l’offre et de la demande sur la valeur, et de l’action réflexe de la valeur sur ce rapport — quelle est celle qui doit l’emporter? Tout dépend, d’une part, du besoin plus ou moins impérieux que les acheteurs ont de ce qu’ils demandent; d’autre part, de la facilité qu’ils ont de prendre, au moins provisoirement, ce qui leur est offert en fait de biens supplémentaires (or au lieu d’argent, seigle au lieu de froment, bois au lieu de charbon, etc.).
Ainsi, le besoin du pain étant très impérieux, c’est un fait incontestable d’expérience, que la baisse de valeur du blé, après une mauvaise récolte, est beaucoup plus que proportionnelle au déficit. Par exemple, dans les temps où les arrivages de l’étranger étaient très lents et très dispendieux, on avait remarqué qu’un déficit de 5 % amenait une hausse de 30 “/o , et un déficit de 10 ®/o , une hausse de 80 ®^o'. Pourquoi cela? Parce que l’accroissement des prix ne pouvait restreindre la demande que dans une très faible mesure et seulement avec des souffrances très réelles endurées par les consommateurs. Inversement, un excédent de récolte amenait une dépréciation considérable et beaucoup plus que proportionnelle à l’excédent. Pourquoi cela encore? Parce que la régularité approximative des consommations annuelles, jointe aux difficultés naturelles ou légales des exportations, ne donnait aucune élasticité à la demande, en même temps que l’offre, commandée par les besoins d’argent, très réguliers aussi, que les cultivateurs éprouvaient, présentait une régularité fort analogue. Donc ici, disons-nous, pour le blé et autres denrées semblables, on ne perçoit guère que l’action directe de l’offre et de la demande sur les prix, sans l’action réflexe des prix — le tout, abstraction faite des
' C’est la loi bien connue sous le nom de Grègory King, d’après un tableau dressé au xvre siècle par King. — levons, dans sa Mathematical theorij of political economy^ soumet les chiffres de Kin^à une vérification mathématique qui semble les confirmer. C’est une règle générale, dit-il encore, « que les variations des prix sont beaucoup plus marquées pour les choses nécessaires à la vie que pour les objets de luxe » (Jevons, op. cit„ p. 161).
hypothèses de spéculation, qui, comme nous le montrerons plus tard, servent plutôt qu’elles ne nuisent aux intérêts de la consommation
Prenons un exemple diamétralement opposé, celui qui nous est fourni par les valeurs de bourse. Sur les titres de rente et les valeurs jouissant d’un large marché, des demandes en nombre double des offres, ou dés offres en nombre double des demandes, n’amèneront peut-être qu’une hausse ou une baisse de quelques centimes. Pourquoi cela? Parce que ces demandes n’ont rien d’impérieux, et les besoins à satisfaire, rien d’irrésistible; parce que, en sens inverse, les détenteurs ou tout simplement les vendeurs à terme (même non détenteurs) pourvoiront ce marché en abondance lorsqu’ils verront la hausse se produire, fût-elle très modérée. Inversement, pour la moindre baisse, les vendeurs se retireront et feront évanouir l’offre, tandis que les acheteurs arriveront plus nombreux et ramèneront la demande.
Ensuite, étant donné que les richesses soient échangées généralement contre de l’argent et qu’on appelle communément valeur d’une richesse le rapport entre une quantité de cette richesse et la quantité qu’elle peut acheter d’une autre richesse,il est tout naturel de prendre l’argent comme mesure usuelle des taux d’échange.
Nous appelons l'attention sur une série de propositions d’une intelligence bien facile.
I. — Les valeurs des marchandises comparées entre elles sont dans un mouvement incessant. D’année en année, de mois en mois, de semaine en semaine, les rapports sont moditiés. 11 est évident en effet que si, à un moment donné, nous représentons le taux usuel d’échange d’une marchandise a avec les marchandises X, y, Z par une série de fractions, nous ne pourrons pas modifier le rapport ^ sans modifier en même temps, soit les rapports
J, etc., soit les rapports | et | et ainsi de suite à l’infini. Le pouvoir d’échange d’une marchandise a avec une autre x ne peut pas varier sans que toutes les autres marchandises changent de \aleur par rapport a a ou a x. Or, elles sont tellement nombreuses, et l’équilibre entre numérateurs et dénominateurs, tellement instable, qu un long intervalle ne peut pas s’écouler sans qu’une modification se produise qui en entraîne beaucoup d’autres.
11. — L’argent n’échappe pas plus que les autres richesses à ces modifications du pouvoir d’échange.
* Infra, cli. m.