LE TAUX D ECHANGE ET LES PRIX
III. — Une hausse ou une baisse simultanée de toutes les valeurs est une absurdité. En effet le pouvoir d’achat d’une ou plusieurs choses a, b, c ne peut pas monter ou descendre par rapport à x. y, z, sans que x, y, - ne voient inversement le leur descendre ou monter par rapport à a, 6 et c.
IV. — Une hausse ou une baisse simultanée de tous les prix est au contraire possible. Appelons a la monnaie et exprimons les prix par les rapports £. On conçoit très bien que a voie son pouvoir monter ou baisser par rapport k b, c ... y, z sans aucune exception et que 6, c ... y, Z voient sans exception le leur baisser ou monter inversement par rapport à a.
Le jugement que nous portons sur la monnaie elle-même — or ou argent — n’est donc point fixe. Tantôt plus abondante et tantôt plus rare sous le rapport des quantités en circulation, ou bien, à quantités égales, tantôt plus demandée et tantôt plus offerte eu égard aux seuls besoins du commerce, la monnaie voit sans cesse sa puissance d’achat croître ou décroître, non pas à l’égard d’une certaine marchandise examinée isolément, mais aussi à l’égard de toutes prises ensemble, quoique inégalement entre elles.
De ce qui précède, il résulte que la monnaie (ou l’argent) ne sera qu’un instrument très imparfait pour mesurer les taux d’échange. Elle ressemblera à un étalon métrique qui se dilaterait ou se contracterait sans cesse avec la plus extrême sensibilité.
Toutefois il faut remarquer que, si ces dilatations ou contractions du pouvoir de la monnaie sont d’une grande amplitude et qu’elles varient au cours des siècles du simple au décuple, elles se produisent tout au moins avec une lenteur relativement considérable.
Adam Smith n’en avait pas moins cherché quelque autre part un étalon plus fixe de la valeur. 11 avait proposé le travail. « On est plus ou moins riche, disait-il, suivant la quantité du travail d’autrui qu’on peut commander ou acheter. Ainsi la valeur d’une, denrée quelconque, pour celui qui la possède et n’entend pas la consommer lui-même, est égale à la quantité de travail que cette denrée le met en état d’acheter ou de commander. Le travail est donc la mesure réelle de la valeur échangeable de toute marchandise, la seule mesure universelle aussi bien que la seule exacte des valeurs, le seul étalon qui puisse nous servir à comparer la valeur des diverses marchandises à toutes les époques et dans tous les lieux... Une journée de travail, c’est le sacrifice de la même portion de repos, de liberté et de bonheur'. »
' Richesse des nations, 1. 1, ch. v, t. I, p. 38.
L'étalon, dans tous les cas, ne serait pas d'un maniement facile. Ce qui est plus grave, c’est que le travail n’est pas le moins du monde un sacrifice égal pour tous, à égalité d’efforts et de durée ; c’est que les hommes, selon leurs goûts, leurs mœurs et le climat qu’ils habitent, ne sont pas unanimes dans leur manière d’en apprécier la peine ; c’est enfin que le travail a une puissance d’achat très variable, ainsi que le démontrent les variations des salaires, soit en des temps et des pays différents, soit entre les diverses industries du meme pays et du même temps.
On a proposé encore, comme étalon de la valeur, le blé et les denrées de première nécessité.
Mais quand il s’agit de comparer une année seule à une autre année, ou bien, dans la même année, deux pays l’un à l’autre, cet étalon ne vaut rien, parce que les marchandises les plus nécessaires sont précisément celles dont le pouvoir d’achat sur les autres est le plus variable.
Il n en est autrement que pour des moyennes de périodes com^ parées les unes avec les autres. Alors il s’agit moins de mesurer la valeur que d'évaluer les sommes historiques. En effet, à chaque page de 1 histoire, nous trouvons des sommes exprimées. Or, que nous sert-il de savoir que la drachme des Athéniens valait 92 centimes, ou bien le sesterce, 20 centimes seulement, si nous ne pouvons pas nous rendre compte de ce qu’étaient, comparées aux fortunes de notre temps, des fortunes grecques ou romaines de quelques milliers de drachmes et de sesterces? Pour résoudre le problème avec l’approximation qu’il comporte, nous recherchons quelle était la puissance d achat de ces monnaies anciennes, eu égard à des richesses qui étaient alors necessaires, qui le sont restées et dont les procédés de fabrication n’ont pas changé. De préférence on raisonne sur le ble, et l’on atténué les chances d’erreur en opérant sur le plus grand nombre possible de denrées.
M. Levasseur a décrit la situation en termes excellents : « Monnaies et marchandises, dit-il, sont dans un changement perpétuel, tantôt lent et continu, tantôt brusque et saccadé ; rien n’est plus mobile que leurs rapports réciproques. Pour trouver la loi de ces variations, il faudrait les observer d’un point fixe, et ce point n existe pas. Il tant donc l’inventer ; il faut faire comme l’astronome qui suppose la terre immobile pour rendre compte du mouvement apparent du ciel, ou le soleil fixe pour calculer les révolutions des planètes. Nous aussi, forcés par les besoins journaliers de la vie et par une tendance naturelle de l’esprit philosophi(|ue, nous supposons la fixité dans le mouvement; nous prenons, dans un temps donné, l’argent comme le type immuable et 1 étalon de Ja valeur ; dans Ja série des temps, nous prenons le
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blé et le travail. Et pourtant, dans un temps donné, l’argent change, mais il change moins que les autres marchandises ; dans la série des temps, le blé et le travail lui-même changent de valeur avec les progrès de l’agriculture et de la civilisation, mais ils changent moins que l’argent et l’or, et c'est pourquoi ils peuvent à leur tour servir de mesure aux métaux qui les mesurent euxmêmes dans les transactions ordinaires du commerce ^ »
Dans l’usage, on entend par marché tout le champ dans les limites duquel les échanges s’effectuent. Avec les facilités et les rapidités des transports, avec l’instantanéité des communications télégraphiques, de vastes contrées n’en forment plus qu’un seul pour les marchandises en gros, vendues, non pas sur échantillons montrés d’avance, mais sur des types marchands que le commerce et particulièrement le commerce international ont créés spontanément.
On réserve le nom de marchés régulateurs à certaines places de commerce qui, par leur situation ou leur prépondérance traditionnelle, sont devenues des centres de distribution et dont les cotes, recueillies par des associations plus ou moins officielles de marchands ou de courtiers, déterminent l’estimation commune dans tout leur rayon. Les cotons ont, par exemple, leurs marchés régulateurs à Liverpool, Brême et Le Havre ; les soies, à Lyon, Milan et Londres; les blés, à Londres, Paris, Le Havre, Marseille, Odessa, etc.
Il se dégage ainsi, sur chaque point donné, avec les modifications de lieu et de circonstance pour chaque cas, un prix courant ou prix du marché.
Quant au prix de revient, il n’est pas un prix, il existe avant tout échange, et mieux vaut employer l’expression frais de production.
On a essayé aussi de définir un prix normal, qui serait égal aux frais de production, augmentés du bénéfice du producteur d’après une moyenne raisonnable des profits d’entreprise.
Mais ce prix normal ainsi envisagé ne saurait faire loi dans les échanges, car le vendeur ne s’y limite pas s’il peut recevoir davantage, et l’acheteur ne s’oblige pas à y monter s’il peut acheter à moindre prix. Seulement, si le prix courant restait trop longtemps inférieur aux frais de production, l’offre diminuerait, et sa diminution relèverait le prix du marché ; si, au contraire, il restait longtemps beaucoup supérieur aux frais de production.
* Levasseur, la Question de Vor^ 185S, p. 13.
2M DEUXIÈME PABTIE - CiBCUUTION OU ÉCBANGE
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LE TAUX d'échange ET LES PRIX
Les prix légaux sont généralement provoqués par les abus des prix de monopole ou, tout au moins, parla crainte que l’on en a. Même actuellement en France, nous les avons pour les services des chemins de fer et pour toutes les fournitures d’eau et de gaz dans les villes à la suite de concessions municipales.
Ainsi envisagés, ils sont la conséquence inévitable des privilèges ; mais c’est un fait que pour certaines entreprises ils
sont supérieurs à ce que les prix de concurrence seraient avec la liberté.
Le moyen âge, héritier de l’Empire d’Occident, pratiqua très couramment les prix légaux des denrées usuelles.
« Les producteurs et les propriétaires ou détenteurs d’agents productifs, dit à ce propos M. de Molinari, étaient pour la plupart en possession d’un monopole naturel dû à l’étroitesse et à l’insuffisance du marché. Grâce à ce monopole, ils pouvaient établir le prix de leurs services plus ou moins au-dessus du taux nécessaire auquel les aurait amenés la concurrence. De là, nécessité
(le coutumes, de réglementations ou de taxes destinées à y suppléer L »
La facilité croissante des communications fit progressivement abandonner cette pratique ; seuls, les théoriciens et les juristes y restaient encore attachés. Depuis longtemps les hommes d’alfaires en avaient réclamé l’abandon. C’est que, en effet, les producteurs et les négociants sont trop découragés de produire et surtout d importer, lorsque le tarif légal leur enlève les chances de gain en ne leur laissant que les chances de perte ~. Les résultats sont pires que le mal qu’il s’agissait de combattre, à moins que l’exiguité invincible du marché n’eût opposé d’avance à la concurrence des obstacles réellement insurmontables, comme il arrive dans une ville assiégée.
* M. de Molinari, Journal des Economistes, janvier iS8ô, p. 32.
’î Voir sur le discrédit graduel des prix légaux rexcellent chapitre de M. uaudio Jannet, la Morale dans le commerce et Vindustrie, dans son bel ouvrage le Capital, la spéculation et la finance au dix-neuvième siècle (particulièrement pp. 19J-203), - Déjà au seizième siècle le cardinal de Lugo consi.alait la supériorité des régimes de concurrence. uEa Italie, disait-il, ou il n’existe pas de taxe du blé, on souffre rarement de la disette, et le ble est presque toujours à plus bas prix qu’en Espagne, où ce sont les prétentions des vendeurs qui ont forcé d’établir la taxe... Si les vendeurs sont nombreux, il s établit entre eux une concurrence à qui écoulera le plus promptement ses marchandises en alléchant les acheteurs par des prix plus doux » (Dtf justétia et jure, t. I, disput. xxvi, sect. iv). - M. Claudio Jannet conclut : « Après ces grandes leçons de l’expérience, comment un théologien allemand contemporain peut-il exprimer le vœu d’une taxation universelle des salaires et des produits? » (Renvoi à la Theologia moralis du P. Lehmkühl, 3a édition, p. 715).
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