VALEUR MARCHANDE ET VALEUR LÉGALE DE LA MONNAIE
Les pièces de monnaie, une fois la frappe officielle mise en usage, sont, d après la définition de Michel Chevalier, « des
lingots d’or et d’argent dont le poids et la pureté sont garantis par l’Etat».
Dupré de Saint-Maur,en 1746, exprimait la même idée, lorsqu’il disait : « Les hommes ne contractent pas. dans les marchés qu’ils font, pour des dénominations ou des sons, mais pour une valeur intrinsèque, qui n’est autre chose que la quantité d’argent
garantie par l’autorité publique dans une pièce d’une certaine dénomination'. »
* Dupré de Saint-Maur, Essai sur les monnaies ou Réfle.vions sur le
rapport entre l'argent et les denrées, V.
De là ce que nous appelons la valeur marchande ou valeur commerciale de la monnaie. Quand on traite une vente quelconque. on n’envisage que cette valeur marchande ou commerciale.
Mais, pour l’extinction de toute dette antérieure quelconque, la monnaie possède, d’autre part, un pouvoir légal qui n’est pas lié à ce caractère de marchandise ; c’est ce que nous appelons la valeur légale ou la force libératoire de la monnaie.
Première proposition. — Vor et l'argent, même monnayés, sont des marchandises. A ce titre, ils voient varier sans cesse leur pouvoir d’achat à l’égard des autres marchandises et des services.
Donc, ils ne sont ni la richesse par excellence, ni un simple signe.
En soi, l’or et l’argent ne sont pas la richesse. Tout simplement est-il vrai de dire que par leur pouvoir d’échange ils équivalent à toute sorte de richesses, mais sous la condition absolue que ces richesses soient là, prêtes à être ac(£uises en échange. Voilà pourquoi, plus haut, nous avons considéré la monnaie, tantôt dans le pouvoir de produire qu’elle possède, tantôt dans le pouvoir de consommer qu’elle procure, selon que nous la supposions vouloir s’échanger contre des capitaux ou bien contre des objets de consommation. Voilà encore pourquoi le roi Midas de il la Fable était le plus malheureux des hommes, avec le don fatal
qui lui avait été imparti de changer en or tout ce qu’il touchait.
Une société qui produit en vue d’échanger, n’y parvient qu’avec des échanges contre monnaie. Cette société est dite sous un régime d’économie monétaire, et cette économie monétaire ou Geldioirthschaft est opposée à l'économie naturelle ou Naturalwirthschaft.
Un des grands reproches que les socialistes doctrinaires adressent à la société moderne, est précisément de produire trop peu en vue de l’usage direct, ce qui dirige trop les producteurs vers la production des objets de luxe et pas assez vers celle des objets de consçmmation universelle et courante, avec lesquels un plus grand nombre d’existences humaines seraient entretenues. Une > des grandes réformes promises par cette école et par Schællle en ! ■ particulier, serait, avec l’abandon de la monnaie, le retour à un
' î régime de NaturahcirthschaftK
* Voir, pour ie dévelopP'îment donné à ces proposilions, 1*. Leroy-Beaulieu,
le Collectivisme, ch. x et xi.
La seconde erreur, celle qui consiste à prendre la monnaie comme un signe, a été plus funeste, parce qu’elle a inspiré au cours des siècles plus de fautes et de crimes économiques.
•Aristote, paraissant se contredire, y tombait lorsque, voulant réfuter ceux qui font de l’argent la richesse intrinsèque par excellence, il le réduisait à n’être qu’un simple signe sans utilité naturelle. « Voilà, disait-il, comment il semble que la science de l’acquisition a surtout l’argent pour objet, et que son but principal est de pouvoir découvrir les moyens de multiplier les biens; car elle doit créer les biens et l’opulence. C’est qu’on place souvent l’opulence dans l’abondance de l’argent, parce que c’est sur l’argent que roulent l’acquisition et la vente; et cependant cet argent n’est en lui-même qu’une chose absolument vaine, rf ayant de valeur que par la loi et non par la na^wre, puisqu’un changement de convention parmi ceux qui en font usage peut le déprécier 'complètement et le rendre tout à fait incapable de satisfaire aucun de nos besoins’. »
Il eut fallu dire que l’argent (et l’or) sont une richesse sans être ni l’essence ni un signe de la richesse.
On a vu souvent à l’épreuve ce que vaut la formule de la monnaie-signe, La monnaie est un signe, avait- on dit: donc elle vaut et elle peut dans la mesure oû l’Etat le déclare, soit qu’il marque cette mesure sur la pièce même en la frappant, soit qu’il l’exprime en des édits séparés. Partant de là, l’Etat pourra augmenter sa propre puissance monétaire, en faisant varier les sommes qui sont signifiées par les pièces. Tel est le principe des altérations des monnaies dans le moyen âge.
Poussant la logique de l’erreur jusqu’à ses dernières limites, nous aboutissons à la théorie des assignats de la Révolution française. A leur origine, en avril 1790, ces assignats représentaient une créance contre la nation, créance garantie sur les biens nationaux à vendre. Ils étaient comme la mobilisation provisoire d’une valeur réelle, quoique non encore réalisée. Mais la thèse de la monnaie-signe poursuivit sa carrière, sous la pression des événements. La planche aux assignats ne s’arrêta pas; seulement le public croyait de moins en moins au signe, que chaque émission nouvelle achevait de déprécier.
En attendant, les prix de toutes choses changeaient et augmen-
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intrinsèque que le métal avait possédée et qu’il a pei'due. Aristote ne se contredit pas, il se trompe seulement, ce qui nest pas la même chose.
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taient sans cesse. « A la fin, dit M. Baudrillart, les assignats n’achetaient plus rien. La théorie que le signe multiplie la richesse était au bout de sa carrière. Tout le monde avait des millions dans sa poche et vivait mal à l’aise. On possédait les signes à ne savoir qu’en faire, mais on était en quête des choses signifiées L »
Tout finit par la plus formidable banqueroute que l’histoire ait jamais enregistrée, celle des 46 milliards d’assignats en 17962.
Deuxième proposition. — La monnaie métallique possède pour le paiement dos dettes antérieurement contractées uïie force libératoire qui lui vient de la loi et qui est indépendante de sa puissance commerciale.
C’est là une règle d’ordre public.
En effet, quand je contracte, mon cocontractant peut discuter avec moi la quantité de monnaie qu’il veut en échange de sa richesse ou de son travail, et les deux quantités à échanger se mesurent alors l’une par l’autre ; mais quand je paye une dette antérieure, toute discussion est forcément exclue, puisqu’il ne reste qu’à exécuter le contrat ancien.
Pour cela, on se sert forcément de la monnaie qui est en cours au jour de paiement, et on l’impose au créancier malgré lui.
Toutefois quel est bien le sens de la règle ? Elle signifie au moins et nécessairement : 1® que ni le créancier ni le débiteur ne pourront arguer d’une augmentation ou d’une diminution de la valeur marchande entre l’époque du contrat et l’époque du paiement. Mais signifie-t-elle aussi : 2® qu’aucun des deux ne pourra arguer des variations de la quantité de métal de chacune des unités monétaires de même nom ? Oui, c’est bien ainsi que la législation française du moyen âge voulait l’entendre, malgré les conventions contraires des parties. C’est bien ainsi encore que l’entend notre Gode civil dans son article 1895. On peut seulement se demander aujourd’hui si c’est là une. règle dite d’ordre public et si les parties seraient empêchées d’en exclure l’application par une clause expresse du contrat. Nous inclinons à le croire*.» L’obligation, est-il dit, est de la somme numérique énoncée
* Baudrillarfc, Manuel d'économie politique, p. 2Gl
Autre exemple. En 1655, dit l’économiste russe Storch, le czar Alexis eut ridée de substituer aux kopecks d’argent des kopecks de cuivre, de même volume et de même forme. Lui-même les recevait dans les caisses publiques. Gomme les premières émissions furent limitées, ils se maintinrent d’abord assez bien. Finalement, en 1663, le cours tomba à 1/15® de la valeurnominale. Une révolte éclata à Moscou, à leur sujet, et le czar fut obligé de les supprimer (Storch, Cours d'économie politique, t. IV, p. 7<i).
=* C’était autrefois la doctrine de Dumoulin et de Pothier, suivie par M. Troplong {du Prêt, no 240).
au contrat, dans les espèces ayant cours au moment du paiement, même s’il y a eu augmentation ou diminution d’espèces avant l’époque du paiement. » L’article 1895 donne cette règle à propos du prêt ; elle est la môme en toute espèce de centrât.
En tous cas le Code civil, depuis sa promulgation, n’a encore assisté qu’à deux altérations monétaires très peu importantes, l’une par la loi du 6 mai 1852 sur le poids des sous, l’autre par la loi du 25 mai 1864 sur le titre des pièces de 20 et 50 centimes, 1 et 2 francs (qui toutes alors virent leur force libératoire réduite aux paiements des petites sommes).
Puisque l’Etat donne nécessairement à la monnaie un pouvoir légal indépendant de son pouvoir de marchandise, est-ce qu’il ne pourrait pas conférer ce même pouvoir à de simples papiers qu’il créerait ? Ensuite, dans les marchés, est-ce que le public ne serait pas amené à considérer ces papiers comme une vraie monnaie, comme des bons lui donnant le moyen de se faire délivrer par contrat une certaine quantité de marchandises ou de travail ?
Evidemment tout cela est possible, surtout en théorie. Bien plus les expériences, tentées surtout depuis deux siècles, sont assez nombreuses pour que l’opinion puisse être formée à leur égard.
Mais tout bien pesé, en principe le papier-monnaie est une anomalie, et en pratique il faut de graves nécessités pour le justifier.
En effet :
1® L’estimation de la monnaie de papier est précaire, puisqu’elle dépend uniquement d’un acte législatif qui peut être rapporté. On l’a vu jadis on France pour les assignats, alors que le métal gardait sa plénitude de pouvoir marchand et de pouvoir légal;
2® La monnaie de papier ne pourra pas servir pour les échanges internationaux. En elTet, entre nations, sous l’empire de législations différentes, les monnaies ne circulent que comme marchandises et ne sont considérées que comme lingots ;
3® Etant donné que la loi de l’offre et de la demande s’applique au rapport entre la monnaie et les marchandises, une dépréciation de la monnaie de papier, par suite d’une fabrication trop grande de ce papier, est infiniment plus menaçante et sera toujours infiniment plus rapide qu’une dépréciation de la monnaie métallique, par suite d’une production trop abondante des mines d’or et d’argent. Le régime du papier-monnaie ne garantit donc pas la stabilité des prix. •
On a proposé de corriger deux de ces inconvénients à l’aide
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d’une législation internationale qui limiterait les quantités de papier-monnaie à créer.
Si l’on réussissait, l’avantage serait que le stock monétaire de chaque nation pourrait être réduit; que tout ou partie de cet or et de cet argent irait aux usages industriels, et que l’extraction des métaux précieux, étant devenue infiniment moins rémunératrice et moins active (puisque leur principal débouché leur aurait été fermé), rendrait un grand nombre de bras disponibles pour des travaux agricoles ou manufacturiers d’une utilité intrinsèque plus considérable. Mais il est inutile de dire que cette législation internationale est une chimère. 11 la faudrait nécessairement perpétuelle : sinon sa rupture causerait infiniment plus de maux que son apparition n’aurait rendu de services ; et qui ne voit que la perpétuité de la paix, mieux que cela, la pérennité de la paix économique et commerciale ne saurait être autre chose qu’un rêve ?
LE PRIX ou POUVOIR DE I.A MONNAIE
Si la monnaie est une marcliandise, elle doit avoir un prix. Comment est-ce possible, puisqu’elle est elle-même le prix des autres choses ?
Le prix de la monnaie, ce sont les marchandises, de même que le prix des marchandises, c’est la monnaie. Que vaut mon blé ? 25 francs les 100 kilos. Que vaut ma pièce de vingt francs? 80 kilos de blé. Par conséquent, la monnaie est chère quand les marchandises sont bon marché; elle est bon marché quand les marchandises sont chères. Ce sont les deux plateaux de ia balance, dont l’un monte quand l’autre descend.
Les lois régulatrices des prix des marchandises commandent de la même manière au prix de la monnaie. C’est la loi de l’offre et de la demande, combinée avec celle des frais de production. Mais comme les métaux s’usent très peu et se conservent très bien, comme les quantités qui sont en circulation persistent longtemps sans altération sensible, il faut admettre qu’une diminution ou un arrêt de la production n’agirait pas sur la valeur de la monnaie dans une mesure immédiatement considérable.
L’offre de la monnaie comprend :
1° La masse de monnaie déjà fabriquée qui est en circulation ou qui est prête à y entrer;
2® Les lingots ou objets d’or etd’argent destinés au monnayage;
3° La production concomitante des mines, pour toute la part qui peut en être dirigée vers le monnayage.
La demande de la monnaie comprend :
1® L’ensemble actuel des marchandises destinées à être échangées contre de la monnaie ;
2® Les travaux et services offerts contre de la monnaie ;
3® Les transformations de monnaie en lingots pour les usages industriels ou de jouissance proprement dite
Mais la loi de l’offre et de la demande exprime un rapport, et celui qui nous occupe en ce moment, ne doit pas être envisagé seulement du côté de la monnaie : il faut le voir aussi du côté des marchandises. Or, plus les marchandises seront rares et plus elles seront onéreuses ou difficiles à obtenir, plus grand aussi sera leur pouvoir d’échange à l’égard de la monnaie. On dira alors qu’elles sont chères : il faudra avoir une grande quantité de métal pour n’obtenir qu’une petite quantité de richesses. Le passé nous en avertit. « Les prix hausseraient, si les conditions de la production devenaient plus chères. Cela semble impossible dans notre temps ; mais cela a eu lieu aux époques de grandes calamités, dans la décadence de l’Empire romain et après la guerre de Cent ans-. »
Il faut observer à ce propos ;
1® Que les usages de monnaie sont loin d’absorber toutes les existences et toute l’extraction des métaux précieux. La bijouterie, la vaisselle de table, les vases d’église en prennent des quantités considérables. On estime que la production générale de l’or et de l’argent va à ces usages pour les trois cinquièmes environ ; et encore cette proportion doit-elle à l’avenir beaucoup s’augmenter pour l’argent, dont les emplois monétaires vont toujours en diminuant ;
2® Que, pour un même nombre de transactions commerciales, la quantité nécessaire de monnaie diminue, d’une part, avec un usage plus perfectionné et plus répandu des papiers de crédit et surtout des chèques ; d’autre part, avec la rapidité des affaires, parce qu’une pièce qui fera vingt paiements dans sa journée sert autant qu’une pièce qui n’en fait qu’un, de même qu’un vagon circulant à 30 kilomètres à l’heure possède la même puissance de transport que six charrettes qui ne parcourraient que 5 kilomètres.
* Levasseur, la Question de Voi% t. TIL ch, ir : « Lois qui régulent la valeur des métaux précieux. »
• Claudio Jannet, la Question monétaire en iS92^ § iii.
A la fin (le 1801, on estimait aux quantités suivantes les existences monétaires des grandes puissances' ;
Or
Argent
Total
millions
millions
millions
France.... ..
Etats-Unis
Allemagne. . .
Angleterre . . .
L Angleterre, qui a un mouvement commercial beaucoup supérieur à celui de la France, ne venait donc qu’au quatrième rang, avec un stock inférieur de plus de moitié au stock correspondant de la France.
S ensuit-il que la monnaie doive moins acheter là od elle est plus abondante ? Par exemple, puisque le quotient par chaque tête d’habitant est deux fois plus élevé en France qu’en Angleterre, faudrait-il supposer à priori que les prix des marchandises dussent varier du simple au double d’un cc'ité à l’autre de la Manche ? Pas le moins du monde, puisque les besoins de monnaie, pour une même quantité d’échanges, sont profondément affectés par les usages du commerce, plus ou moins habitué à restreindre ses demandes de monnaie. On peut donc avoir et l’on a elfectivement une parité approximative entre deux pays dont l un celui qui fait le plus d’affaires — n’a qu’un quotient d’une centaine de francs par tete, tandis que l’autre arrive à la proportion de 225 fr. par habitant.
On cite dans l’histoire certaines perturbations brusques des marchés, causées par des accroissements soudains des quantités de métaux précieux en circulation. Ce fut le cas de la Grèce après les conquêtes d’Alexandre, le cas de Rome et de l’Italie après la conquête de la Macédoine et de la Grèce.
Mais de ces révolutions, les plus remarquables, dues uniquement au développement de la production minière, furent celle qui commença de se produire au cours du xvi« siècle, à la suite
* Rapport du directeur de la Monnaie de \ew-York, publié dans l'Economiste franrais àn 2t février IS92. Les chiflres de M. de Foville s’écartent assez peu, pour qu il ne soit pas utile de les donner.— Depuis lors les quantités d or ont diminué aux Etats-Unis, par suite delà crise monétaire et commerciale. Dans l’intervalle du 1er janvier 1S')2 au 31 mai 1894, l’encaisse or de la Banque d’Angleterre a augmenté de 340.717.470 fr.; l’encaisse de la Banque (le France a augmenté en or de 43Û.771.797 fr.. en argent il a diminué (le 2'i-b7i).573 fr. Ensemble, l’encaisse or des deux principales banques d’Europe a augmenté de 777 millions en un peu plus de deux ans.
de la découverte des mines' du Mexique et du Pérou puis celle du XIX® siècle, après la découverte et la mise en exploitation des mines de l’Oural, de la Californie, de l’Australie et du Cap.
Toutes ces dernières découvertes auraient amené une dépréciation bien autrement considérable des métaux précieux, par surabondance d’offre, si elles n’avaient pas coïncidé avec un accroissement de la demande par suite du développement du commerce et de l’industrie.
Inversement une autre cause atténuait l’effet que cet essor des affaires aurait dû entraîner. En même temps que les règlements de ces transactions plus nombreuses auraient dû exiger plus de monnaie, on apprenait davantage à se passer du métal, grâce à l’usage de plus en plus perfectionné du crédit et des papiers de crédit.
Telles sont, en effet, selon les Allemands, les phases de l’ascension sociale. A l’origine, dans les régimes d’économie naturelle, chacun produit surtout pour sa propre consommation; plus tard, on produit surtout pour l’échange et l’économie est devenue monétaire; enfin, au terme du développement, c’est par le crédit et l’échange des créances que se règlent et se payent les échanges des richesses : c’est la Creditioirthschalt. Ingénieuse théorie, qui, exacte pour les deux premiers termes, n’a guère à invoquer en faveur du troisième que l’argument assez puéril d’une symétrie tripartite.
La recherche du prix de la monnaie à diverses époques nous ramène à ce que nous avons appelé Yévaluation des sommes historiques. L’étude en est difficile : 1® parce qu’on est rarement bien renseigné sur le titre et le poids exacts des pièces de monnaie mentionnées par les auteurs ; 2® parce que le rapport de valeur entre l’or et l’argent a varié à travers les siècles, ordinairement dans le sens d’un abaissement de la valeur de l’argent par rapport à l’or; 3® parce que, si Ton opère sur une marchandise donnée — fût-elle de première nécessité comme le blé, et obtenue tou-
* Ce fut l’occasion d’une curieuse dispute economique entre M. de Malestroit et Jean Bodin, l’auteur de la République. Malestroit avait soutenu que renchérissement n’était que fictif et tenait tout entier aux altérations des monnaies depuis deux siècles' et demi. «La principale cause qui enchérit toutes choses en quelque lieu que ce soit, répond Bodin en 1508, est l’abondance de ce qui donne estimation et prix aux choses. Plutarque et Pline témoignent qu’après la conquête de la Macédoine sur le roi Persée, le capitaine Paul-Emile apporta tant d’or et d’argent que le peuple fut affranchi de payer tailles, et le prix des terres en la Romagne haussa des deux tiers en un moment. Ce n’était donc pas la disette des terres (qui ne peuvent croître ni diminuer), ni le monopole, qui ne peut avoir lieu en tel cas, mais c’était l’abondance de l’or et de l’argent, qui causa le mépris de ceuxci et la cherté des choses prisées » (cité par M. Baudrülart, Bodin et son temps^ p. 169).
jours par les mêmes procédés — on ignore à peu près toujours quelles variations de valeur cette marchandise a subies par rapport aux autres'.
On estime que sous les Antonins la monnaie en circulation dans le vieux monde civilisé pouvait bien atteindre 9 milliards de francs en poids de monnaie actuelle, A la suite des guerres et des invasions germaniques, slaves, sarrasines et normandes, ce stock aurait été progressivement abaissé à 1 milliard^ Cependant on avait découvert de nouvelles mines assez productives, et le stock reprenait à augmenter. La découverte du Nouveau-Monde lui donna brusquement une ampleur inattendue. En monnaie, il atteint probablement à cette heure une somme approximative de 3.Ô milliards, non compris une quarantaine de milliards en usages d’industrie ou de jouissance.
On peut se demander si l’aliaissement du pouvoir de la monnaie va continuer, G est assez probable, a raison de la production toujours très active des mines de métaux précieux ; cependant l’effet de l’offre pourrait être neutralisé par la demande de pays
• M, Levasseur, entre autres, a essayé de retracer les mouvements du prix de la monnaie comparativement au blé. Voici en substance ses conclusions. Sous Piine et les Antonins, le kilogramme de pain aurait valu Ofr. 46 cent., très sensiblement le même prix qu’actuellement en France. Dioclétien établit, tout comme la Convention, un tarif du maximum : tout est cher, parce que les sources de la richesse sont taries. Avec les premières invasions des barbares, Tor et l’argent se cachent, leur pouvoir monte, et sous Valentinien 1 hectolitre de froment descend à 67 gr. L2 d’argent (13 fr. 50 de notre monnaie).
Les premiers siècles du moyen âge accentuent ce mouvement : les mines ne produisent plus, et beaucoup de trésors enfouis ont été perdus. En 794 on constate l’hectolitre de blé à 12 gr. 37. (2 fr. 50), ce qui met le pain à 4 cent, c. est Je plus bas. Le pillage du camp des Avars par les Francs en 796, l’exploitation des mines de Hongrie au viiie siècle ; celle des mines du Harz au celle des mines de Schneeberg (en Saxe), de Brixen (en Tyrol), et de quelques autres en Bohême, en Hongrie, en Espagne, etc., augmentent sensiblement les existences de métal aux xiiie et xive siècles.
On calcule que l’hectolitre de blé, entre 1202 et 1322, Hausse de 16 er 73 (3 fr. 35) à 35 gr. 44 (7 fr. 09). ^
Nouveau recul avec la guerre de Cent ans et l’épuisement des anciennes mines. L hectolitre redescend en Uii2 à 9 gr. 54 (soit 1 fr. 9l).
Mais on touche à la découverte de l’Amérique, au pillage de Mexico (1519) aux riches prises des rançons et des butins. Trois opérations à elles seules donnent, disent les historiens, 40 millions en or. On exploite rapidement les mines. La révolution monétaire commence par l'Espagne. En France ce sont des plaintes universelles sous Charles L\. Les denrées usuelles et les salaires sont tarifés. A Paris, le blé monte au prix moyen de 15 fr. sous Charles TX et Henri III. La baisse reprend sous Louis XIII et persiste sous Louis XIV et Louis XV, parce que le commerce se développe avec rapidité et fait apparaître plus rare la monnaie.
Les mines d’Amérique avaient donné jusqu’en 1804 21 milliards de francs en argent et 7 milliards en or (Levasseur, la Question de Vor^ pp. 4-30).
^11 va sans dire que ces conjectures sont tout ce qu'il y a de plus problématique. ** J t
qui, étrangers encore au grand commerce international, entreraient rapidement et pour une plus large part dans le courant d’affaires de notre monde européen et nord-américain. De plus il faut aussi toujours compter avec les éventualités des grandes crises politiques ou sociales, qui se traduisent fatalement par des destructions de capitaux et une réduction de la productivité générale.
Pour déterminer les variations actuelles de ce pouvoir moyen de la monnaie, les économistes anglais établissent annuellement Vindex-numher^ chiffre purement idéal qui est fait des prix combinés de vingt-deux marchandises choisies parmi les plus usuelles. Vindex-numher ou chiffre-index varie autour de 2.200. Une baisse de V index-numher peut théoriquement s’expliquer de quatre manières : l°par un accroissement des existences de monnaie; 2“ par un perfectionnement des instruments de crédit et de règlement des créances ; 3® par un perfectionnement considéral)le réalisé dans les moyens de produire; 4“ par une stagnation des affaires et un ralentissement de l’activité commerciale, de telle sorte que les marchandises autant offertes et moins demandées réclament moins de monnaie et se laissent donner pour une moindre quantité de celle-ci. Mais de ces quatre causes, les trois premières ne peuvent agir qu’avec une assez grande lenteur : il n’y a donc que la quatrième qui puisse expliquer d’une année sur une autre la baisse du chiffre-index. Une hausse de ce chift’re se prête en sens inverse aux mêmes explications.
Les variations du pouvoir de la monnaie doivent être suivies avec soin, à une foule de points de vue. Par exemple, si de période en période nous n’en tenons pas compte, les statistiques des douanes sur les entrées et les sorties de marchandises nous induiront très facilement en erreur. De même l’étude comparée des budgets. Outre l’accroissement de la richesse générale et les différences dans les facilités de payer l’impôt, on ne saurait prétendre que nos budgets de plus de trois milliards soient le triple des budgets de 1830 et le sextuple de ceux de Louis XVI.
La question du pouvoir de la monnaie, très intéressante au point de vue de l’estimation des fortunes, est d’une importance extrême quand il s’agit de remboursements à longue échéance et de contrats de rente, parce que le débiteur, si ce pouvoir a baissé dans l’intervalle, remplit son obligation en transférant au créancier un pouvoir de produir e ou de consommer très sensiblement inférieur à celui qu’il en a reçu. Cette différence mérite d'être prise en considération par les Etats, qui trouvent de beaucoup plus grandes facilités à rembourser le capital et même à servir les arré-
A%s;g-Bfi«,^,
286 DEUXIÈME PARTIE — CIRCULATrON OU ÉCHANGE
rages, à mesure que le pouvoir de la monnaie diminue et qu’ils peuvent augmenter le rendement nominal des impôts sans augmenter le sacrifice effectivement exigé des contribuables, tout en
diminuant très effectivement ce qu’eui-mômes payent à leurs anciens prêteurs.
Il y a ainsi, par l’affaiblissement du pouvoir de la monnaie, une diminution graduelle des patrimoines en rentes d’Etat et en creances anciennes.
Comme l’expose très justement M. Claudio Jannet, «on put dire, apres la crise monétaire du xvff siècle, que Christophe Colomb avait rapporte du nouveau monde la libération des dettes de l’ancien, tant les fortunes et les fondations anciennes qui reposaient sur des rentes, furent réduites à rien. De nos jours, les familles qui ont conserve le même revenu nominal dérivé de rentes qu’en 18d0, peuvent a peine se procurer la moitié des objets qu’elles pouvaient acquérir alors. Les salaires et la rémunération des services de toute sorte ont au contraire augmenté généralement en proportion de la diminution de la puissance d’acquisition de a monnaie... L’action de toutes ces causes rend au moins inutiles es révolutions et les cataclysmes auxquels font appel les sociaistes philosophes pour empêcher l’accroissement indéfini du capital » Ajoutez que les Etats débiteurs profitent de toute baisse ransitoire du taux de l’intérêt pour réduire définitivement les revenus, par les conversions; et vous comprendrez qu’une famille qui, en 1789, aurait eu 6.000 livres de rentes en consolidés anglais, aura subi, en 1902, une perte de 57 »/o en revenu nominal et probablement de 75 -'/o en pouvoir d’achat.
Du monnayage.
On distingue rémission et la fabrication.
V émission consiste dans la faculté de faire transformer un lingot en monnaie.
La fabrication consiste dans cette transformation elle-même.
II est bon que l’émission soit libre, c’est-à-dire que toutdétenteur dun lingot puisse le faire transformer en monnaie. Cette liberté assure un équilibré moyen entre les besoins et les exist^ences de monnaie, eu égard aux existences des métaux monnayables. En effet, si la monnaie manquait sans que le métal fît
' Claudio Jannet, le Capital, la spéculation et la finance, p. 92.
défaut pour la fabriquer, le lingot serait relativement déprécié. La monnaie, comme on dit, ferait prime sur le lingot. A ce moment le détenteur serait averti par cette dépréciation et il viendrait de lui-même accroître ce stock insuffisant. Inversement, si le lingot faisait prime sur la monnaie, il y aurait une tendance à la refonte de la monnaie et à l’exportation du lingot — opérations qui étaient interdites autrefois, sous les régimes où la monnaie était prise comme l’équivalent absolu de la richesse.
Théoriquement la monnaie doit etre an pair, sous réserve d’un écart égal au plus aux frais de fabrication. Lorsque la spéculation des détenteurs de lingots voulant les faire monnayer devient trop active, l’Etat peut la décourager en délivrant à une échéance plus ou moins éloignée des bons de monnaie et en faisant perdre ainsi un plus ou moins long temps d’intérêts.
Au contraire, la fabrication ne doit pas être libre. Le monopole doit appartenir a 1 Etat. Telle est, a ce qu’il semble, la meilleure condition pour empêcher les fraudes sur la monnaie. L’Etat doit au public de lui assurer une monnaie d’un poids et d’un titre certains et le monopole est le moyen pratique de fournir cette garantie. 11 faut se rappeler surtout que la monnaie a une force libératoire indépendante de sa valeur commerciale, et l’on ne concevrait guère que ce pouvoir fût institué et garanti autrement que par la loi.
Un Hôtel des monnaies n’est pas autre chose qu’une usine métallurgique d’une certaine sorte, jouissant d’un monopole pour la fabrication des pièces. Mais il ne spécule pas ; il reçoit les lingots à raison de la valeur de monnaie que le métal prendra, et abstraction faite de leur valeur commerciale'. *
Ce monopole de 1 Etat pour la fabrication de la monnaie peut être, soit exercé directement, soit concédé et affermé. Dans le premier cas, c’est le système de la régie ; il est suivi en Angleterre et aux Etats-Unis depuis fort longtemps, et nous l’avons adopté en France par la loi du 31 juillet 1879. Dans le second cas, c’est le système de l’entreprise. ’
Le métal précieux, or ou argent, est allié d’un métal vulgaire, le cuivre ordinairement, qui en augmente la résistance à l’usage! En France l’alliage, depuis la Convention, est à la proportion dé 1/10. En Angleterre il est de 1/12, et l’or est allié d’argent. La proportion des deux métaux s’appelle le titre.
1 II en était autrement aux Etats-Unis, sous le nom de seigneuriage. pour cc que le gouvernement fédéral faisait ou aurait fait frapper avec les lingots d argent que le Trésor avait achetés en exécution des bills Bland et Sherman. Alors le Trésor pouvait bénéficier de l’écart entre la valeur léaale ‘^°™“®rcial d’achat du lingot. — C’était l’application de la^loi du 28 février 1878 réservant à l’Etat l'émission de la monnaie blanche.
L Hôtel des monnaies aiürefoit un Hnn.^+ a
voulu peu, retenir „„e’di,Tér:, rp ”^^
tion. Cette retemio oot ^ transforma-
brassage. appelait autrefois le droit de
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lui conseille de la retirer de la circulation. Ainsi avons-nous toujours procédé en France.
Un système monétaire est un ensemble convenablement gradué de types de monnaie, se prêtant à être l’équivalent d’une quantité quelconque de marchandises et à payer une dette antérieure quelconque.
Un système monétaire implique :
1" Qu’il y ait une monnaie frappée et en pièces d’une valeur déterminée;
2» Que cette monnaie ait reçu cours obligatoire pour payer des dettes antérieures ;
3° Que la loi ait pris une certaine pièce comme unité et qu’elle lui ait donné des multiples et des sous-multiples.
Ici une question toute nouvelle se dresse devant nous. Va-t-on décider que ces pièces de monnaie ayant cours obligatoire pour payer des dettes anterieures de sommes quelconques seront toutes d’un seul et même métal — par exemple, toutes d’argent, ou bien toutes d’or? Au contraire, se peut-il qu’elles soient de l’un et l’autre métal et que le débiteur puisse à son choix obliger son créancier à recevoir le paiement, soit en or, soit en argent, quelle que soit 1 importance de la somme ? Si le paiement pour toutes sommes quelconques peut être imposé en or ou bien en argent, au choix du débiteur, nous avons le bimétallisme : c’est le système suivi en France. Dans le cas contraire, c’est-à-dire si le créancier peut exiger, au moins au-dessus de certaines sommes, tel métal à 1 exclusion de l’autre, c’est le monométallisme, lequel se subdivise naturellement en monométallisme d’or et monométallisme d’ar<rent.
Valeur relative de l’or et de l’argent.
l-Eïi VARIATIONS DE VALEUR DES DEUX MÉTAUX
^ Nous avons vu les peuples employer couramment deux métaux, 1 or et l’argent, et nous les avons toujours vus attribuer à l’or une valeur supérieure à l’argent, ce qui a eu pour effet de faire
les pièces d’argent plus pesantes et plus grosses que les pièces d’or, à égalité de valeur.
Mais ce rapport de supériorité de l’or sur l’argent n’a pas été lixe. Au cours des âges, il a constamment varié; et malgré quelques reprises passagères de valeur, le sens général de ce mouvement a été vers renchérissement de l’or et vers l’avilissement de
l’argent, avec certaines ondulations momentanées. Voici un aperçu de ces écarts Un gramme d’or valait probablement en va-
leur commerciale ;
En Grèce, au temps des guerres médiques. 12 gr. d’argent. A Rome, au commencement de l’Empire. . . 11 gr. 5 —
Sous Justinien (vi<= siècle) 15 gr. —
Sous Charlemagne (viii® et IX® siècles) 12 gr. —
Pendant la guerre de Cent ans (xiv® siècle). 11 gr. —
Sous François I" 10 o-r. 7 —
Sous Louis XIII 12 gr. 2
A la fin du règne de Louis XIV 14 gr. 7 —
Mais aucun siècle n’a présenté de variations aussi brusques et aussi violentes que le xix® et surtout que les vingt-cinq dernières années ; alors les variations ont dérouté toutes les conjectures, elles se sont jouées de tous les moyens qu’on proposait pour les enrayer, et elles constituent sans conteste un des phénomènes économiques les plus curieux qu’il puisse être donné d’observer.
Dans la première moitié du xix® siècle, le rapport oscille autour de 15 1/2, chiffre auquel la loi française avait prétendu le Axer. Entre 1850 et 1872, nous constatons un avilissement passager de l’or, dont la puissance décroît entre 15 et 15 12. Mais la hausse de l’or prend une rapidité vertigineuse après 1872. Les chiffres de 18, 20, même 22 sont franchis avant 1892. Au début de 1894, le rapport avait bondi à 29, soit une hausse de plus d’un tiers dans les deux dernières années. La cote du :il mai 1894 donne le rapport de 1/.33. Au résumé, l’argent comparé à l’or ne vaut pas la moitié de ce qu’il valait il y a vingt-cinq ans, et pas le tiers de ce qu’il valait sous Auguste ou sous le roi Charles V.
Des écarts quelconques sont inintelligibles pour ceux qui s’imaginent que les lois civiles peuvent commander aux lois économiques, et pour ceux qui pensent que la monnaie frappée par l’Etat est tout simplement un signe de valeur.
' On accepte volontiers les chiffres proposés par M. Soetheer {Matériaux pour éclaircir et apprécier les rapports réels de valeur des métaux précieux, Berlin, 1885). Mais on est loin d’être unanime (voir encore de Laveleye. la Question monétaire; l'Economiste français, no du 13 février 1886 p I9inos des 30 janvier et 13 février 1892, etc., etc.). ’ ’ ’
M. Leroy-Beaulieu pense que le rapport a pu être chez les Romains de 1/6 à 1/7. M. Levasseur (la Question de Vor, p. 266 et suiv.) donnait le rapport de 1/10 pour Athènes et 1 Orient. 1/11,5 pour Rome. Ce qui est plus certain, c’est la période de hausse de 1 or vers la lin de l'Empire romain (selon M. Levasseur: 15,6 sous Constantin en .325; 14,5 à la mort de Théodose en 395; 18 sous Théodoric en 422; 15,1 à 1 avènement de Justinien, en 527). La hausse se maintint en partie sous les Méroving'iens. Les troubles politiques et sociaux durent contribuer à renchérissement de l’or, qui est beaucoup plus facile à cacher et à conserver.
Toutefois, nous avons considéré comme marcliandises les métaux précieux, même monnayés. En partant de là, nous pouvons trouver une explication toute naturelle dans la loi de l’offre et de la demande.
Ici, le rapport de l’offre et de la demande de chaque métal par rapport à l’autre est influencé par deux causes : 1® les variations de rendement des mines de chaque métal ; 2“ les variations d’emploi et surtout les variations d’emploi à titre de monnaie chez les divers peuples. Xénophon, chez les anciens, est à notre connaissance le seul qui ait signalé cette mobilité de la valeur des deux métaux avec sa cause exacte. Il exhortait ses concitoyens à exploiter plus activement leurs mines d’argent. « Mais, dira-t-on, l’or n’est pas moins utile que l’argent. Je n’en disconviens pas. Je sais toutefois que Vor, quand il paraît en grande quantité sur le
marché, perd lui-même une partie de son priœ et donne plus de valeur à V argent »
A la vérité, comme les quantités extraites subsistent longtemps et comme la production d’une année considérée isolément est assez peu considérable eu égard aux existences en circulation, il faut encore admettre que les variations de productivité des mines
de l’un et de l’autre métal n’agiront que si elles présentent une assez grande amplitude.
^ Autrefois, chez les Romains, les mines d’or de l’Espagne et de 1 Afrique étaient relativement productives, ainsi que l’exploitation de certains sables aurifères, d’un traitement très facile. L’or était donc moins cher relativement à l’argent.
Après la découverte de l’Amérique, l’exploitation des riches mines d’argent do Mexique avança la dépréciation de ce métal. De là un déclin continu.
Puis, au XIX® siècle, les extractions d’or et d’argent furent extrêmement variables, et l’on vit chaque métal alternativement passer du quart aux trois quarts de la production totale des deux métaux. Voici du reste ces variations. Sur toute la production des mines, on trouve les chiffres approximatifs suivants, si l’on réduit tout en francs sur le rapport de valeur de 1 à 15 12 :
Vers 1804
De 1850 à 18G4 De 1871 à 1875
De 1885 à 1890,
' Xénophon, Revenus de VAttique, ch. iv, SS 9-io.
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4\)l DEUXIEME PARTIE — CIRCULATIÜiS OU ÉCHANGE
L’abondance momentanée de l’or commença vers 1840 par la découverte et la mise en exploitation des mines de l’Oural, qui donnèrent un moment jusqu’à 80 millions de francs par an. Puis vinrent la Californie d’abord et ensuite l’Australie. Entre 1850 et 1864, la production annuelle de l’or atteignit une moyenne de 675 millions de francs de notre monnaie, tandis que celle de l’argent tombait à 196 millions. On craignit alors de manquer d’argent.
Mais bientôt les mines d’or commençaient à s’épuiser; leur extraction se maintenait péniblement, dans ces dernières années, entre 500 et 550 millions de francs de notre monnaie. Les mines d’argent au contraire redevenaient très productives : de moins de 200 millions entre 1850 et 1855, on voyait leur extraction remonter progressivement jusqu’à 640 millions de francs de notre monnaie en 1883 et même à 791 millions en 1890.
C’est donc plus que jamais l’invasion de l’argent que l’on redoute et non sans motifs. Déjà l’argent, au lieu de valoir 200 francs le kilo à 9 10®* de tin comme le suppose notre système monétaire, ne vaut plus que 95 francs environ.
Cependant, il ne semble pas encore que les usages industriels ou de jouissance puissent, à la faveur de cette dépréciation, en absorber d’immenses quantités. Quant aux usages monétaires, ils ont beaucoup diminué. L’Angleterre en 1816, l’Allemagne en 1873, la Suède, la Norvège et le Danemark en 1875 ont retiré à la monnaie d’argent sa puissance libératoire, si ce n’est pour de faibles sommes. En 1893, le gouvernement britannique a suspendu aux Indes la frappe des roupies d’argent. En France, nous en avions fait autant pour les écus par la loi du 5 août 1876 L
Abstraction faite de la règle que la dépréciation bien constatée d’un métal conseille nécessairement aux Etats de ne plus lui reconnaître la force libératoire ou tout au moins d’en suspendre la frappe, il faut bien avouer aussi que l’abaissement général du pouvoir de la monnaie ne devait pas être favorable à la cause de l’argent. En effet, ce qu’on reproche à ce métal, c’est d’être lourd et encombrant pour des sommes même assez peu considérables. Or, puisque le pouvoir d’achat de la monnaie était plus fort du double au siècle dernier, probablement de six fois au xiii® siècle et de dix fois au vni®, il s’ensuit que nous avons besoin aujourd’hui de 1.000 francs comme nos ancêtres avaient besoin de 500 fr. sous Louis XVI, de 170 francs sous saint Louis et de 100 francs sous Charlemagne, outre que nos opérations commerciales sont
* AUX Etats-Unis, la loi du 2S février 1878 a donné à l’Etat le monopole de rémission de monnaie blanche.
dix, vingt ou trente fois plus fréquentes. Raison de plus pour que nous préférions l’usage habituel de l’or, puisqu’une même opération, identique dans le fond, mais exprimée en sommes différentes, demande actuellement une somme nominale beaucoup plus considérable, et cela, même sans tenir compte de ce que les négociations commerciales sont devenues d’une bien autre fréquence que dans les siècles précédents.
En résumé, le métal blanc que l’on n’accepte plus comme monnaie, ou bien que l’on voudrait, mais que l’on ne peut pas faire monnayer, reflue sur le marché du lingot et en provoque une nouvelle dépréciation. Il y a là, a-t-on dit, comme un cercle vicieux: on ne veut plus de l’argent comme monnaie parce qu’il est déprécié, et il est encore bien déprécié davantage parce qu’on n’en veut pas comme monnaie.
A cela y a-t-il un remède et vaut-il la peine d’en chercher un? C’est ce que nous verrons par la suite.
.AlONOMÊT.AU.ISME OU HIMKTAI.LIS.ME
Il y a monométallisme, quand un seul des deux métaux a force libératoire pour paiement de sommes quelconques; il y a himétallisme quand tous deux ont simultanément cette force libératoire pour toutes sommes et qu’il dépend du débiteur d’employer l’un ou l’autre à son choix.
On appelle encore assez fréquemment le monométallisme système de l'étalon unique-, le bimétallisme, système du double étalon, quoique ces nouvelles expressions ne soient pas rigoureusement synonymes des premières.
La question est de savoir s’il est raisonnable et pratique d’avoir simultanément le cours forcé de deux métaux, dont le rapport de valeur légale serait fixe et dont le rapport de valeur commerciale serait incessamment variable.
Il faut convenir que cette question a pris une importance toute nouvelle depuis qu’on a vu l’écart entre ces deux valeurs légale et marchande passer en quelques années à peu près du simple au double, c’est-à-dire de 15 1/2 à 33, avec une perte sur l’argent, par rapport à l’or, qui se cote actuellement à .530 oo. Est-il possible que les lois courent sans cesse à la suite de cette mobilité, pour s’harmoniser d’année en année avec elle? Serait-il sage qu’elles restassent elles-mêmes immobiles quand la force des
choses accomplit de tels chanjfements dans ce qu’elles ont essayé d’estimer et de lixer? Tel est le problème.
; Contre le bimétallisme, il semble d’abord qu’on puisse invo-
quer un argument pratique de justice. Avec ce système, avonsnous vu, le débiteur aura le choix de celle des deux monnaies ^ qu’il prendra comme instrument de paiement. Donc il choisira
la moins bonne : actuellement par exemple, en France, il fera tous ses paiements en argent.
I* Mais cet argument ne porte pas, au moins entre débiteurs et
ciéanciers dune meme nation et sous le même régime monétaire. En ellet, le créancier payé reçoit toujours le même pouvoir d’achat ou de libération, qu’il soit payé en l’une ou l’autre monnaie; en France, par exemple, qu’il reçoive 2.000 écus de cinq francs, ou bien qu’il touche 500 pièces d’or de vingt francs. Il n est donc nullement lésé, et s’il n’y a pour lui aucun désaj vantage à recevoir de l’argent, sauf l’ennui d’avoir à porter un
J poids plus lourd, le débiteur n’a eu non plus aucun intérêt à
choisir de prétérence le métal déprécié pour en faire l’instrument du paiement.
^ La plus grave objection contre le bimétallisme est l’objection
1 rationnelle, ainsi formulée par Locke: « Prendre pour mesure de
, la valeur commerciale des choses, des matières qui n’ont pas
; « entre elles un rapport fixe et invariable, c’est comme si l’on
; choisissait pour mesure de la longueur un objet qui fût sujet à
r s’allonger ou à se raccourcir. Il faut donc qu’il n’y ait dans chaque
pays qu un seul métal qui soit la monnaie de compte et la mesure des valeurs. »
? Théoriquement l’argument nous semble irréfutable.
I Cependant, si les écarts entre la valeur légale et la valeur com-
f merciale des deux métaux doivent être renfermés dans des limites
£ assez étroites, comme il est arrivé jusque vers 1874, et si des me-
l sures législatives interviennent pour empêcher le débordement
t du métal déprécié, nous ne voyons pas en pratique que l’absurdité
j. signalée par Locke doive entraîner de graves inconvénients.
‘j Peut-être même la coexistence des deux métaux aura-t-elle
J certains avantages pratiques. Ce serait : 1» l’accroissement du
j stock monétaire total; 2» l’atténuation des écarts trop brusques,
! que la stérilité ou l’extrême productivilé des mines de l’un ou de
I l’autre métal entraînerait dans le pouvoir de la monnaie, ainsi
^ ^ ii arriverait si le métal qui devient trop abondant ou trop rare
était le seul employé.
En premier lieu, il y a plus d’avantages que d’inconvénients à avoir un stock monétaire total qui soit élevé. Les variations de
LA MONNAIE 29o
prix, par suite de la hausse ou de la baisse du pouvoir de la monnaie, seront d’autant moins fréquentes ou sensibles, elles auront d’autant moins d’étendue qu’elles auront à porter sur une quantité plus considérable de monnaie et qu’elles auront pour ainsi dire à en soulever un poids total plus élevé; 100 millions de plus ou de moins sont appréciables sur une existence monétaire de 1 milliard et le sont moins sur une existence de 3 milliards. De même, dans le grand commerce de spéculation, les cours des marchandises seraient d’autant plus fixes, d’autant moins sujets à être faussés par des manoeuvres à la hausse ou à la baisse, que les existences de ces marchandises constitueraient des totaux plus considérables.
Il faut prévoir également que des pays neufs, non encore saturés de monnaie et non encore initiés à la rapidité et à la multiplicité des échanges, peuvent entrer dans le courant commercial et absorber, pour le monnayage, des quantités importantes de métaux précieux.
En second lieu, si l’on a donné concurremment cours forcé aux deux métaux, il peut arriver que des variations dans la production annuelle de l’un d’entre eux soient compensées par des variations en sens inverse dans la production de l’autre. « On ne peut empêcher, disait Jevons, les deux métaux d’augmenter ou de diminuer de valeur relativement aux autres marchandises; mais on peut diminuer l’amplitude des variations en les étendant sur une surface plus considérable L » — « La monnaie d’or par rapport à la monnaie d’argent, et réciproquement, dit M. Cauwès, joue le rôle d’une marchandise similaire pouvant remédier àl’insullîsance de celle qui fait défaut. Si dans un pays il y avait disette de blé, mais qu’on eût récolté beaucoup de seigle ou de sarrasin, la cherté du pain serait moindre que si l’on n’y avait cultivé qu’une seule espèce de céréales » C’est donc à peu près, on le voit, la théorie du pendule compensateur pour les horloges, avec cette différence que la compensation est ici laissée aux hasards de l’industrie et des découvertes, au lieu d’être réglée d’avance par le calcul des dilatations linéaires de divers métaux.
On peut bien croire que les variations des prix auraient causé dans ce siècle le trouble économique le plus profond, si l’on n’avait pas eu l’abondance relative de l’or au moment où l’argent se faisait rare, et que nous éprouverions en ce moment une crise d’une intensité sans égale si nous n’avions pas d’autre monnaie
' Stanley .levons, la Monnaie et le mécanisme de l'échange, ch. xii, p. lie de la édition de la traduction française.
2 Gauwès, Cours d'économie politique, 4e édition, t. Il, p. 212.
que le métal blanc, si complètement déprécié à l’heure où nous sommes.
L’instinct général des peuples anciens n’a donc pas été trop mal inspiré quand ils ont adopté simultanément l’usage de deux métaux. Ils ont pu d’autant mieux le faire que les variations, quoique continues et généralement dans le même sens, étaient autrefois infiniment moins brusques qu’elles ne sont actuellement.
Au résumé, aujourd’hui encore on pourrait et l’on devrait conclure en faveur du bimétallisme à l’intérieur d’un Etat isolé. Le gouvernement laisserait le rapport fixe, s’il croyait que les variations sont des oscillations alternatives et passagères; il le réviserait à de lointains intervalles, s’il les croyait acquises et durables, en prenant alors pour lui le gain ou la perte de l’opération. Mais l’introduction d’un élément nouveau, celui des relations internationales régies par la loi de Gresham, va changer de fond en comble les données de la question à résoudre.