I.A I.OI DE DRESHAM
On formule ainsi cette loi : « Dans tout pays où deux monnaies légales sont simultanément en circulation, la mauvaise cliasse toujours la bonne».
G est là, sans conteste, une des remarques les plus judicieuses et une des lois les plus certaines de l’économie politique.
Aristophane en avait fait déjà l’observation dans sa comédie des Grenouilles :
« Nous nous gardons de faire usage, avait-il dit, si ce n’est dans l’intérieur de nos maisons ou au dehors de nos frontières, des pièces de bon aloi, des plus belles, des seules qui soient bien frappées et bien rondes, mais nous n’employons nous-mêmes que de mauvaises pièces de cuivre revêtues de la plus vilaine empreinte. »
La loi a pris le nom de loi de Gresham, de sir Thomas Gresham* , qui expliqua ce phénomène à la reine Elisabeth, en l’engageant à retirer de la circulation les mauvaises pièces qu’Henri VIII y avait mises : sinon, disait-il, ces mauvaises pièces allaient suffire à chasser les bonnes que la reine voulait y mettre.
‘ Sir Thomas Gresham (1519-1579), grand marchand de Londres de la compagnie des merciers, fut chargé, sous Edouard VI, Marie Tudor et Elisabetli, de négocier sur la place d’Anvers — alors le grand marché llnancier de l’Europe — les emprunts que l’Angleterre émettait. Ce fut lui qui inaugura en 1.570 le premier emprunt national anglais.
Assurément, l’énoncé de la loi a une forme paradoxale. Comment se fait-il que les hommes, qui de deux choses sont irrésistiblement portés à choisir pour eux la meilleure et à donner la moins bonne aux autres, soient au contraire, en fait de monnaie, irrésistiblement enclins à garder la plus mauvaise et à donner la meilleure ?
La raison, la voici.
Entre pays placés sous un régime monétaire différent, les pièces de chacun d’entre eux n’ont chez l’autre qu’une valeur commerciale. Par conséquent, si l’un de ces deux pays a deux monnaies, l’une bonne et l’autre mauvaise, les nationaux ne pourront imposer aux étrangers que la bonne monnaie, laquelle sera prise pour sa valeur marchande de métal, et ils seront contraints d’accepter la mauvaise, laquelle leur sera donnée pour sa valeur légale. Après un certain laps de temps, il est clair que toute la bonne monnaie sera sortie et que toute la mauvaise sera rentrée. Voilà pourquoi Aristophane parlait très justement de paiements « au dehors de nos frontières ».
Quand la différence de la monnaie provient de la dépréciation relative de l’un des deux métaux et quand l’émission de la monnaie en métal déprécié n’en reste pas moins libre (ce qui n’est plus notre cas en France depuis fort longtemps), il y a une autre cause qui peut agir encore bien plus puissamment pour faire sortir le bon métal et faire entrer le mauvais. C’est la spéculation sur la fonte et la refonte de la monnaie.
Supposons que la loi ne s’y oppose pas, comme elle s’y oppose en ce moment en France par la suppression de la frappe de la monnaie d’argent. Qu’arrive-t-il? J’emporte à Londres un kilo d’or en pièces d’or françaises — soit 3.100 francs — et je les échange contre de la monnaie anglaise sur le pied de leur valeur marchande. Avec le prix que je reçois, j’achète de l’argent en lingot aux cours actuels. Celui-ci perd actuellement 530 oo sur le pair de 200 francs le kilo. On me le vend donc environ 95 francs le kilo. J’ai ainsi plus de 32 kilos d’argent. Je repasse la Manche, je les rapporte à la Monnaie de Paris, qui — si la frappe de l’argent n’est pas suspendue — doit les frapper en pièces de 5 francs taillées à raison de 40 pièces par kilo. Je recevrai donc 6.400 fr., et le bénéfice, par chaque opération, sera supérieur à ma première mise de fonds. J’aurai plus que doublé mon avoir, parce que le rapport légal est plus que le double du rapport marchand.
Il est bien clair qu’avec un tel régime peu de jours suffiraient pour faire émigrer tout l’or de France et le remplacer exclusivement par de la monnaie d’argent.
La loi de Gresham fonctionne dans trois cas différents :
^-.»*iH«ÉÉÉ0L
1** Quand il y a concurrence entre une monnaie neuve et une monnaie usée. C’était le cas que sir Thomas Gresham expliquait à Elisabeth. On voit que le gouvernement doit entretenir les monnaies nationales en un état suflisant d’intégrité et de bonne conservation, pour que la loi de (îresliam soit empêchée de s’appliquer. C’est la question du frai et du renouvellement des pièces:
2® Quand il y a concurrence entre la monnaie d’un métal apprécié et la monnaie d’un métal déprécié, comme sont actuellement l’or et l’argent. A ce cas se rattache l’iiypothèse que nous avons faite, il y a un instant, sur l’exportation de notre or monnayé en Angleterre et sur l’entrée possible de l’argent venant se faire monnayer en France. C’est la question du bimétallisme dans les relations internationales. Dans ces conditions, le système de 1 étalon double ne donne en fait que l’étalon alternatifs constitué toujours avec celui des deux métaux qui est le rebut de la circulation monétaire des autres pays;
Enfin : quand il y a concurrence entre une monnaie métal-
lique et une monnaie de papier dépréciée. Là est la plus grosse dilficulté que les nations aient à vaincre lorsque leur papier monétaire de crédit (billets de banque ou autres) n’est pas au pair. Une mise en circulation de monnaie métallique ne suffit pas a remédier au mal, si le papier déprécié n’est pas en meme temps retiré de la circulation et si l’impression en demeure facultative ou va toujours en s’augmentant. Dans ces cas, en effet, la monnaie métallique, étant toujours en concurrence avec du papier déprécié, sera drainée fatalement hors du pays par la loi de Gresham.
Le régime monétaire de la France.
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LE 3IOYEN AGE
L’histoire des monnaies au moyen Age est fort difficile et fort obscure, à raison du grand nombre de souverainetés politiques qui en émettaient, et des altérations non moins dissimulées que variées et fréquentes que subissaient ces monnaies.
Quand on veut lire une somme du moyen Age ou de l’ancien régime, il y a trois opérations à faire : 1® rechercher la quantité de métal fin qu’elle renfermait (c’est le plus difficile): 2° traduire
cette quantité en francs actuels; 3® augmenter le résultat dans le rapport de la décroissance du pouvoir de l’argent.
Partout la monnaie d’or fut d’une apparition postérieure à celle de la monnaie d’argent. En France, on la fait remonter à saint Louis; en Angleterre, à Edouard 111, en 1345, après une tentative insignitiante qu’Henri 111 en avait faite vers 12.57. Ce retard se comprend fort bien, étant donné le moindre nombre des transactions et le pouvoir beaucoup plus considérable de la monnaie.
L’émission n’était pas libre. La fabrication était une marque de souveraineté et d’indépendance politique. De là est venue la locution battre monnaie^ prise comme un indice de toute-puissance.
Les princes tenaient beaucoup à ce privilège, soit à cause de l’honneur qui y était attaché, soit à cause du protit qu’ils en tiraient par le moyen de la traite. La traite comprenait ; 1° te brassage, qui correspond à un travail industriel de transformation et qui s’est conservé, au moins en France ; 2® le seigneurtage, qui était un véritable impôt. Sous saint Louis, nous trouvons la traite à 7 ® o environ ‘ ; sous Jean II, le mandement du 23 novembre 13.56 la porte à 40 ® o, celui du E5 mai 1350, à 75® o
Le droit de battre monnaie emportait en fait le pouvoir de spéculer sur les altérations des monnaies. Ce ne fut pas là un des avantages les moins considérés ; et les rois de France à dater de Philippe le Bel ont largement recouru à ce moyen de relever les finances royales.
Mais pour comprendre les procédés de falsification des monnaies dans cette période, il est indispensable de connaître les pratiques qui étaient alors en usage.
On a toujours distingué :
1® Des monnaies de compte, avec lesquelles on exprimait, soit la valeur légale des monnaies réelles, soit les sommes et prix énoncés dans les contrats;
2® Des monnaies réelles ou effectives, telles qu’un écu d'or ou un écu d'argent, monnaies que les édits royaux obligeaient les particuliers à recevoir pour un certain nombre de livres, de sols et de deniers. Par exemple, je viens d’acheter une terre pour un prix de mille livres. Combien d’écus faudra-t-il que je livre à mon acheteur pour m’acquitter envers lui ? Cela dépendra de la quantité de livres qui. au moment du paiement, seront exprimées
* Louis IX payait par exemple 5'i sous 7 deniers un marc d'argent fin, qui produisait 5S sous d’argent de valeur monétaire.
s Michel Chevalier, Monnaie, 1850, p. 9. — Leber. la Fortune privée au moyen âge, pp. SJ27-255,
àOO DEUXIÈME PARTIE — CIRCULATION OU ÉCHANGE
et représentées par un écu. Autrement dit : je contracte en monnaies de compte, je paye en monnaies réelles ou effectives.
Mais le nombre de livres, sols et deniers représenté par un écu n’était pas empreint, comme maintenant, sur la pièce elle-même. C’était le l’oi qui le déterminait par voie d’édits ou d’ordonnances. De là une bien plus grande facilité pour les altérations monétaires.
En eflet, actuellement, pour altérer la monnaie, il serait indispensable de la retirer de la circulation et de la refondre, soit en lui donnant un poids total moindre, soit en y mettant une proportion plus forte d’alliage. Autrefois, sans avoir besoin d’aller jusque-là, on pouvait édicter que telle pièce, reçue jusqu’alors pour une certaine somme, serait reçue dorénavant pour une somme plus élevée. Ainsi le louis d’or circule pour 10 livres : on décrète qu’il va circuler dorénavant pour 10 livres 10 sous ou pour 11 livres. Ce moyen fut employé à plusieurs reprises, comme nous le verrons, jusque sous le règne de Louis XIV.
On disait qu’il y avait faiblissement ou amenuissement de la monnaie, quand on se mettait à tailler un plus grand nombre de pièces d’or ou d’argent dans une livre de métal. Venf or cis cernent consistait au contraire à relever la quantité effective de métal qui se trouvait dans les pièces de monnaie. Les derniers rois de la première branche et les Valois au temps de la guerre de Cent ans usèrent très largement de l’amenuissement, mais le secret le plus absolu était exigé et toutes les précautions étaient prises « pour qu’ilz (les changeurs) ne saichent la loi (le titre) par vous, à peine d’estre déclarez pour traistres ' ».
La guerre de Cent ans nous offre les plus douloureux exemples de cette politique financière, particulièrement sous le règne du roi Jean. « Il y eut ainsi une époque où le rapport entz'e le prix qu’on donnait du marc pesant des métaux précieux à l’Hôtel des monnaies et le nombre des pièces qu’on en frappait, changeait plusieurs fois dans le courant d’une année et même d’une semaine »
On a conjecturé que la livre-monnaie d’argent avait dû être jadis une livre-poids de ce métal, soit 407 grammes. Il en aurait été ainsi du temps de Charlemagne ; ce seraient des amenuissements successifs qui auraient fait progressivement tailler sous Louis XIV jusqu’à quarante-huit pièces d’une livre-monnaie dans
* Mandement de septembre 1351.
> Chevalier, la Monnaie, p. 25. — Voir sur toutes ces questions •
Leber,la Fortune privée au mo>/en âge ; - Le Blanc, Traité historique des
monnaies de France. - Vuitry, Etudes sur le régime financier de la France, t. I et III.
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un lingot d’une livre-poids, et sous Louis XVI, jusqu’à quatrevingt-sept (alliage non compris)’. « Quand on veut mesurer le dommage que la falsification des monnaies a causé au public, Une faut pas se dire seulement que le nom d’une livre s’est appliqué définitivement à une quantité d’argent qui ne représenterait plus que la quatre-vingt-septième partie du poids primitif ; il faut se souvenir que la monnaie a fait plus d’une fois le chemin qui sépare ce point d’arrivée du point de départ -. »
Comme la consommation de la monnaie est naturellement fort longue par suite de la résistance à l’usage, les souverains usaient du décri et de la réquisition.
Décrier la monnaie, c’était lui enlever sa force libératoire et son cours forcé. Les détenteurs des espèces étaient donc obligés de rapporter aux Hôtels des monnaies celles qu’ils avaient entre les mains. On leur en rendait d’autres pour une somme réputée équivalente, mais après prélèvement d’une certaine quantité de métal précieux au profit du trésor royal. Cette somme équivalente qu on leur rendait, était représentée, soit par un nombre de pièces nouvelles égal à celui des pièces anciennes, s’il y avait seulement altération de 1 alliage ou du poids ou de tous les deux ensemble, soit par un moindre nombre de pièces nouvelles, s’il y a\ait changement de valeur légale de la pièce en même temps qu’altération de son titre ou de son poids
Dans la réquisition, le roi ordonnait qu’on apportât le métal précieux non monnayé, tel que la vaisselle de table. Celle-ci était prise sur le pied des valeurs légales précédentes, et cette valeur était rendue ou payée en monnaie nouvelle frappée d’altération.
On voit que l’ancien système monétaire prêtait à des fraudes nombreuses et qu’il cachait trop facilement le vol organisé. Mais ce vol, il faut bien le dire, était excusé dans une certaine mesure par l’idée fausse que les légistes de la fin du moyen âge se faisaient de la monnaie, voyant en elle un signe légal et non pas une marchandise : et il n’est pas non plus bien sûr que la Politique d’Aristote ne leur eût pas donné raison.
Est-ce Inen certain ? Il est quelque peu étonnant que l’unité monétaire
eut été un poids d argent correspondant en pouvoir à 1000 fr. au moins de
notre monnaie d’argent actuelle et à 1200 fr. au moins de notre monnaie
H» parait acquise, c’est que le sou d’argent carolingien
était de 20 à la livre-poids d’argent. Serait-ce lui qui aurait fait l’unité de compte ? uiiutr ue
Michel Chevalier, la Mo^inaie, p. 24.
3 L’échange d’anciennes monnaies contre des nouvelles autrement oue par 1 intermédiaire de changeurs publics est resté défendu jusqu’à la Révolution. - Pothier le conûrme {du Contrat de change, § 1), en 00005^01 le change manuel ou monétaire au contrat de change proprement d/t ^
Quelles étaient les conséquences économiques et financières de ces altérations de monnaies?
Pour répondre, distinguons : 1» l'altération efifective et matérielle, par le faiblissement ou l’amenuissement: 2® l’altération nominale, par le changement de la puissance libératoire.
Avec le faiblissement ou amenuissement, l’Etat gagnait tout 1 écart entre les quantités anciennes et les quantités nouvelles de métal fin dans les pièces, et cela sur toute la monnaie qui lui passait entre les mains, par voie de recouvrements spontanés, de decri ou de réquisition. C’était l’essence même de l’opération.
En ce qui concerne les particuliers, le prix des marchandises en general tend à se régler sur la valeur commerciale des quantités effectives d’or et d’argent qui sont dans les pièces. Les prix tendaient donc à monter, puisque la même marchandise, si elle persistait a exiger pour son échange le même poids effectif d’or ou d argent, était obligée de le chercher dans un plus grand nombre d’ecus. Le pouvoir de chaque écu diminuait donc, de meme que la quantité de métal qui y était contenue. Mais il faut bien noter que ces changements n’étaient pas instantanés: il faut noter aussi que les troubles monétaires et politiques engageaient a cacher la monnaie plutôt qu’à la faire circuler, et que cette rarete avait pour conséquence naturelle de relever le pouvoir d’achat du métal fin qui restait dans la composition des pièces nouvelles. Ces deux causes agissaient en des sens diamétralement opposés. Il pouvait se faire qu’elles fussent neutralisées 1 une par l’autre et que les prix des marchandises ne montassent pas; il pouvait même se faire qu’ils baissassent; mais il est bien plus probable que la tendance à la haus.se par la diminution de
métal dans chaque écu l’emportait sur la tendance à la baisse par la rareté générale du métal.
Dans le règlement des dettes anciennes, le débiteur pouvait payer moins qu’il ne devait, et le créancier, recevoir moins qu’il ne lui était dû En effet, la puissance d’achat des espèces qui
«onnoyes causoit de grands derangemens dans les avofent fait ^ naissoient ou qu elles haussoient, ceux qui
ceux miftn entre eux, ceux qui avoient preste de l'argent,
nroL^MonV ’ des perles ou faisoient des galL. à
S lorsqu’ils avoient contracté, et du prix
oreliet «iv ^ payeiuens. Ainsi un homme qui. pour
SoTtU nS a'’"*' eè prix.
Inin ? a qu il avoit donné, si on le pavoit lorsque l’aro-ent
russi il°“a"®nôïïT ^ ne loyrendoit qu’un deiniAnarc d’argent. Mais aussi il „a„noit le double, s il avoit fait ce prest lorsque l’argent étoit li
douze livres et qu’on le payasl lorsqu’il ne valoit plus que six livres ’ c’estoit collection des Ordonnances des rois de France,
servaient au paiement, se réglait sur ce que nous avons vu plus haut. Normalement, par conséquent, le créancier devait y perdre, comme perdirent plus tard ceux qui, dans la période révolutionnaire, furent payés en assignats pour des dettes, soit antérieures a la Révolution, soit contractées à une période intermédiaire et sous une moindre dépréciation de l’assignat.
L’altération nominale produisait, à l’égard des particuliers, les mêmes effets que l’altération effective. Quant à l’Etat, il n’y gagnait qu’en sa qualité de débiteur et dans la mesure où un particulier y eût gagné à sa place. Par exemple il pouvait éteindre une dette de 100.000 livres, avec la quantité de métal précieux qui la veille en aurait éteint seulement une de 90.000.
Mais 1 effet le plus certain ei le plus sensible de tous ces remaniements, c était le trouble dans toutes les relations commerciales. Une altération ne garantissait pas d’une autre, au contraire, et la confiance était interdite. Combien les pertes n’eussent-elles pas été encore plus épouvantables si la société avait travaillé davantage pour l’échange monétaire au lieu de travailler, comme
elle faisait alors, pour la consommation directe ou le simple troc des produits !
L’enforcissement produisait des effets inverses: 1® la baisse des prix, une fois l’équilibre obtenu entre eux et les quantités effectives de métal contenu dans les pièces; 2® une spoliation relative des débiteurs, puisque, pour éteindre une dette, ils étaient obligés d’aliéner plus de denrées et transféraient également aux créanciers le pouvoir d’en acheter davantage.
Le ^faux-monnayage, puni avec une rigueur impitoyable, pouvait être très lucratif, même si l’on se fût contenté de fabriquer des pièces au titre et au poids des ordonnances royales. La tradition de sévérité contre les faux-monnayeurs s’est perpétuée dans nos lois: le Code pénal de 1808 a maintenu la peine de mort, qui ne fut supprimée pour le crime de faux-monnayage que dans la réforme de 183’2. Même aujourd’hui, en opérant sur le métal déprécié, on pourrait réaliser d’énormes bénéfices, sans falsifier le plus légèrement la monnaie et en se contentant tout simplement de la contrefaire. En 1891, par exemple, on découvrit à Barcelone une fabrique clandestine d’excellents écus de cinq francs, français, belges et italiens. L’écart entre la valeur marchande des deux métaux était alors de 1 à 22 ; c’était suffisant pour laisser à ces honnêtes industriels, pour les frais de fabrication et les profits, une marge de l fr. .">0 par chaque écu fabrique.
Des altérations semblables furent plus ou moins pratiquées sur tous les marchés monétaires de l’Europe. En Angleterre, l’an-
TT
oOl DEUXIÈME PARTIE — CIRCULATION OU ÉCHANGE
cienne livre d’argent entra au commencement du quatorzième siècle dans la période des altérations. Elle s’arrêta cependant à une perte des deux tiers, ou plutôt elle remonta à cette proportion sous Edouard VI, après une dépréciation momentanée et plus forte qu’Henri VIII y avait imprimée. La monnaie anglaise est de toutes les monnaies des anciennes monarchies de l’Europe celle qui a été le moins faussée. En Ecosse, à partir de 1296, la livre-monnaie fut réduite des 35/36. En Espagne le maravédis,
pièce d or qui vaudrait de 17 à 18 francs, tomba à un centime et demi'.
Les incertitudes sur la valeur effective de la monnaie courante gênaient trop les besoins du commerce et surtout du commerce international, pour qu’on ne cherchât pas les moyens d’y remédier. Dans ce but, les sommes énoncées aux contrats étaient assez fréquemment exprimées en monnaies idéales à poids et titre invariables, dites monnaies de compte (avec un sens de ce mot autre que celui que nous en avons donné plus haut). La monnaie idéale était un certain poids absolu d’or ou d’argent, qui exigeait, selon les pays et les temps, un plus ou moins grand nombre de pièces effectives de monnaie pour être contenu en elles. On peut citer, comme principales monnaies de compte en ce sens, le marc-banco de Hambourg, la livre-tournois 2, la pistole, le shilling en Angleterre, etc. 3
Mais l’usage trop répandu des obligations formu(ées en monnaies de compte aurait entravé quelques-uns des effets voulus de l’altération des monnaies. Aussi l’ordonnance du régent Charles V du 12 map 1356 prohiba ces expressions d’une manière absolue.
« II est défendu, y était-il dit, de faire des marchez et des contrats au denier d’or, au mouton, ni à d’autres monnoyes d’or et d’argent; ains seulement à sols et livres, payables en monnoyes qui
Ce sont les faits cités par lord Liverpool dans son Traité sur les monfîmes. — Lord Liverpool fut Tinstig’ateur de la réforme anglaise de 1816.
* Le gros tournois d’argent de Louis IX.
^ « Pour remédier à ces inconvénients, le public s’estoit accoustumé à ne plus contracter a livres et à sols, mais à marcs d’or ou d’argent, à florins ou autres especes; c’est-à-dire on ne disoit pas: « je vous preste cinquante li- « vres en monnoyes courantes, et vous me rendrez dans un certain temps U cinquante livres en monnoyes qui auront cours alors»; mais ; « je « vous preste tant de marcs d’or et d’argent et vous m'en rendrez autant; je « vous preste une certaine quantité de florins ou de bons gros tournois, et <( vous m en rendrez le même nombre en nature ». Ces sortes de contrats estoient une des raisons pour lesquelles le public conservoit dans le commerce les monnoyes décriées; car on en avoit besoin pour remplir les engagemens que Ion avoit pris lorsqu'on empruntant une certaine quantité
a especes courantes, on s'estoit obligé de les rendre en nature» (Secousse, toc. cit,i. ’
auront cours, si ce n’est dans le cas de prêts sérieux et véritables dépôts (c’est-à-dire dans le cas de restitution de corps certains). » Les articles 1895 et 1896 du Gode civil rappellent cette origine historique et cette distinction ; « S’il y a eu augmentation ou diminution d’espèces avant l’époque du paiement, le débiteur doit rendre la somme numérique prêtée, et ne doit rendre que cette somme dans les espèces ayant cours au moment du paiement.
La règle portée à l’article précédent n’a pas lieu si le prêt a été fait en lingots. »
l'ancien régime
Obligés de nous borner, ce n’est que depuis Colbert que nous suivrons vraiment Thistoire monétaire de la France^.
A ce moment-là, comme monnaies réelles, on possédait :
1" Le louis dor, qui circulait légalement pour 11 livres et qui avait la même quantité d’or que 21 fr. 31 de notre monnaie actuelle. La livre, comme monnaie de compte, était donc de 1 fr. 93;
2“ Le louis d'argent ou écu d'argent, qui circulait pour 3 livres* avec un poids d’argent correspondant à 1 fr. 86 de notre monnaie courante. De là l’expression conservée dans certaines campagnes : un ecu, pour signifier trois francs.
Le rapport monétaire était fixé à 14,95. Ce rapport, malheureusement, devint un peu plus tard l’objet de changements fréquents. Ainsi, sans toucher aux écus d’argent, Lepelletier, contrôleur general des finances, porte, le l'*- août 1686, le louis d’or à 11 livres 10 sous, ce qui fait monter le rapport de valeur respective (les^deux métaux de 1, 14,95 à 1, 15,64; puis, dès le 20 octobre 1687, il ramène le louis d’or à 11 livres 5 sols, et du même coup le rapport bimétallique descend à i, 15,30.
On estimait alors le stock monétaire de la France à 500 millions
de livres, qui auraient correspondu à 950 millions de francs de notre monnaie.
Lepelletier avait donné le signal des altérations monétaires, qui furent une des calamités publiques de la fin du règne de
de loSx\v désordre financier à la fin du régne
et,15 janviei l’sSL Deux-Mondes, no. des 15 décembre 1883
Louis XIV. Voici les premières d’entre elles, présentées en un tableau :
Tileur Iffil* Talrnr légale
ds looii d’er da laois d'argeat.
Depuis Colbert
le‘‘ août 1686
11 livres
3 livres
20 octobre 1687
12 décembre 1680. . . .
1*^ août 1692
l®"" janvier 1693
1*' juillet —
1®'' août —
28 septembre —
Ajoutons que l’édit du 12 décembre 1680 avait ordonné une refonte aux mêmes titres et poids que les anciennes monnaies, avec décri définitif de ces dernières le 13 décembre 1692.
Voilà des exemples. Il nous est impossible de suivre ces variations incessantes. Bornons-nous à dire qu’entre 1686 et 1715 il n’y eut pas moins de quarante-trois variations en des sens diflerents; que la valeur de la livre en monnaie de compte passa du maximum de 1 fr. 86, au début de cette période, au minimum de 1 fr. 24 en 1709; et que le rapport légal de valeur des deux métaux ne varia pas moins de trente-six fois, passant du minimum de 14,96 qui avait existé originairement, au maximum de 15,87.11 y eut quatre altérations matérielles de la monnaie, ordonnées en 1693, 1701, 1704 et 1709.
Ces trente dernières années du règne de Louis XIV sont un des chapitres les plus tristes de notre histoire nationale, au point de vue de la probité financière de l’Etat. Impossible de s’imaginer le désarroi qui en résultait dans les rapports privés. Parfois aussi, les variations étaient systématiquement préparées et conduites, de manière à produire leur maximum d’eftet : c’est ce qu’on doit penser des améliorations progressives de 1692-1093, se suivant en quelque sorte de mois en mois, pour aboutir à l’ordonnance du 28 septembre 1693, qui monte brusquement à 14 livres et à 3 livres 12 sous le cours légal du louis d’or et du louis d’argent, qu’on avait, depuis un an, fait progressivement descendre, le premier, de 12 livres 10 sous à 11 livres 10 sous, le second, de 3 livres 6 sous à 3 livres 2 sous.
Après 1713 on revint à un peu plus d’ordre dans le système monétaire. Peu à peu l’écu d’argent fut abaissé de 5 livres à 3 livres 10 sous, valeur qu’il reçut par l’édit du l®"" septembre 1715. Inversement la livre nominale remontait de 1 fr. 24 en poids et valeur de nos pièces actuelles, jusqu’à 1 fr. 78,
LA MONNAIE 3û7
Les deux réformes monétaires du cardinal Fleury en 1726 et de M. (le Galonné en 1785 furent les dernières.
En 1726, d’abord, fut faite une refonte générale, qui donna des louis d’or de 24 livres, à la taille de 30 louis au marc, et des écus d’argent de 6 livres, au rapport légal de 1 à 14 5/8. La livre de compte était abaissée à 1 fr. 26. Elle le fut encore davantage à la suite de la déclaration royale du 30 octobre 1785, qui adopta le rapport légal de 1 à 15 1/2, en faisant reprendre pour 25 livres nouvelles les anciens louis d’or qui circulaient jusque-là seulement pour 24. La livre tombait à 1 fr. 02 environ. Le monnayage malheureusement, se ressentait toujours des anciennes traditions d improbité financière : témoin la circulaire du directeur des Monnaies, du 2 avril 1779, reprochant à ses subordonnés « de ne pas fabriquer des pièces assez faibles pour qu’il en pût résulter un plus grand bénéfice pour le roi ». Il est incontestable cependant que les saines notions économiques et financières commençaient
a se répandre dans la nation, et l’exemple de l’Angleterre n’v était pas étranger.