CAUSE DE LA VALEUR
Quelle est la cause de la valeur ?
Question bien ardue et bien subtile, sur laquelle nous ne nous arrêterions pas si les fausses déductions de Karl Marx et de tous les socialistes ne venaient pas nous y contraindre.
Première opinion. — La cause de la valeur est la gradation de nos besoins.
C’est là ce qui découle de tous les développements qui précèdent. Inutile d’insister.
Deuxième opinion. — La cause de la valeur est le travail que V acquéreur de la chose évaluée serait obligé de faire pour se la procurer, abstraction faite de celui qu'elle a coûté.
C’est la célèbre théorie de Frédéric Bastiat* sur la valeur définie le rapport de deux services. Bastiat, en effet, considérait la valeur comme liée indissolublemant à l’échange, avec cette particularité que selon lui l’échange, au lieu d’avoir directement des richesses pour objets, portait toujours immédiatement sur deux services, de manière à ne jamais atteindre que médiatement les choses. Ainsi, acheter du pain, n’est pas l’échange du pain contre la monnaie : c’est l’échange du service de recevoir du pain contre le service de donner une pièce d’argent. Analyse philosophique, un peu subtile peut-être, mais très susceptible d’être défendue*.
Ceci dit, voici le résumé de son argumentation sur la cause de la valeur.
L’eau, dit-il, nous est utile au plus haut degré; mais la nature nous la donne, la nature ne nous fait rien payer, l’eau n’a donc aucune valeur. En fait, j’habite un village où l’eau manque et je vais la chercher pour mon ménage à une heure de distance. Cette eau que je rapporte a-t-elle une valeur ? Pas encore, aussi longtemps que les termes de comparaison font défaut.
Mais je conviens avec un de mes voisins qu’il ira chercher l’eau à ma place et que j’apprendrai à lire à son enfant. Le service d’apprendre à lire mesure la valeur du service d’aller chercher
• Frédéric Bastiat, 1801-1850, député aux Assemblées de 1848 et 1849; sou livre les Harmonies économiques est resté malheureusement inachevé.
* Dans le même sens, il n’est pas rare dans la langue du droit d’entendre dire que les obligations de donner sont celles qui ont des choses pour objets. — C’est le même phénomène de métonymie.
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l’eau. La situation serait-elle changée, si, au lieu d’apprendre à lire à cet enfant, je convenais de donner cinq sous à son père et si tous les habitants du village faisaient le même arrangement avec mon voisin devenu porteur d’eau par profession ? Non sans doute; ce ne serait pas l’eau qui vaudrait cent sous, mais bien le service de l’apporter dans ce village.
Autre exemple. Le diamant passe pour avoir une grande utilité, non pas qu’il satisfasse une nécessité effective de la nature, mais parce qu’il satisfait un besoin tout factice de goût, de mode et de vanité. Me promenant, j’en trouve un par hasard et je le porte à un joaillier, qui m’en donne un grand prix, estimant que ce diamant a une grande valeur. D’où vient cette opinion du bijoutier? De ce que de grands efl’orts de recherches sont ordinairement nécessaires pour trouver les diamants, et que, en lui donnant celui que j’ai trouvé, je lui épargne la peine et la dépense de rémunérer ceux qui feraient ces recherches. Ainsi l’utilité réside dans la chose elle-même; la valeur réside dans l’importance relative du service que nous rendons en procurant cette chose — importance relative, disons- nous, c’est-à-dire par rapport à d’autres services — ; enfin l’importance du service se mesure, non pas à l’effort fait par celui qui le rend, mais à l’effort épargné à celui qui le reçoit.
De ce dernier fait résulte, sur un même marché, l’uniformité des prix pour des marchandises uniformes, encore que certaines d’entre elles — par exemple des blés venus déplus loin ou récoltés sur des terrains plus maigres — aient coûté beaucoup plus d’ efforts. Le gain plus considérable des producteurs plus favorisés n’est pas une injustice commise à l’égard des acheteurs, parce que le service que ces producteurs rendent aux acheteurs est égal au service que ces acheteurs recevraient en se fournissant chez des producteurs moins favorisés.
Reste à analyser pour quels motifs la rareté d’une richesse, toutes choses d’ailleurs égales, en augmente la valeur; pourquoi, par exemple, le propriétaire du Clos-Vougeot se fait paj^er son vin un prix beaucoup plus élevé en arguant de la rareté des crus semblables.
Qu’est-ce que l’acheteur consent à payer? Que doit-il, selon la justice? D’après Rastiat, c’est le service reçu, abstraction faite de ce que le service, pour être rendu, coûte à celui qui le rend. Or, la rareté est un obstacle de plus à surmonter, pour celui qui veut obtenir cette richesse ; par conséquent, le vendeur d’une chose rare, quelque soit l’effort qu’il lui ait fallu pour avoir cette chose, nous rend un plus grand service quand il nous la procure. « Toutes choses égales d’ailleurs, un service a d’autant plus
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? de valeur que nous aurions plus de difficultés à nous le rendre à
nous-mêmes et que, par conséquent, nous rencontrons plus d’exi- ; gence quand nous le réclamons d’autrui.» Le détenteur du Clos-
j Vougeot, au point de vue du droit qu’il peut avoir de vendre son
vin plus cher qu’un autre, est dans la même situation que l’inven-
teur d’un trésor ou bien — selon l’exemple de Rastiat cité plus
haut — dans le même cas que le passant qui a trouvé un diamant*.
Troisième opinion. — La cause de la valeur cCune richesse est le travail que la production de cette richesse a nécessité ou qu'elle aurait dû nécessiter.
C’est la doctrine de Ricardo ^ d’abord, remaniée ensuite et complètement défigurée par Karl Marx^, qui Ta exposée dans son livre Le Capital pour en faire la base du collectivisme.
Adam Smith avait surtout cherché la mesure de la valeur, Ricardo aborde le problème métaphysique de la cause.
Les définitions de Ricardo forment des titres de chapitres : « La valeur d’une marchandise,''.dit-il, ou la quantité de toute autre marchandise contre laquelle elle s’échange, dépend de la quantité relative de travail nécessaire pour la produire et non de la rémunération plus ou moins forte accordée à l’ouvrier *.... La valeur des marchandises se trouve modifiée, non seulement
par le travail immédiatement appliqué à leur production, mais encore par le travail consacré aux outils, aux machines, aux bâtiments qui servent à les créer ^ »
Toutefois, Ricardo ne donnait pas sa théorie comme universelle et absolue, puisqu’il présentait ailleurs les choses comme « tirant leur valeur échangeable de deux sources, de leur rareté et de la quantité de travail nécessaire pour les acquérir ^ », et puisqu’il déclarait au début de son œuvre « n’avoir en vue que celles des
< Harmonies économiques^ ch. V.
* David Ricardo, juif hollandais né à Londres en 1778, converti au protestantisme en 1798, auteur des Principes de Véoonomie politique et de Vimpôt qui parurent en 1817, membre de la Chambre des communes en 1819, mort en 1823.
3 Karl Marx, juif né à Trêves en 1818, mort à Londres en 1883. Il rédif^ea, en 1864, les statuts de V Association internationale des travailleurs et resta jusqu'à sa mort le principal inspirateur du socialisme contemporain. Son livre das Kapital^ paru en 1864, est Tœuvre doctrinale la plus importante de ce parti.
* Principes de Véconomie politique et de Vimpôt, ch. I, sect. i.
* Ibid., sect. III.
^ Ch. I., sect. I. « Il y a des choses dont la valeur ne dépend que de leur rareté.... Leur valeur est entièrement indépendante de la quantité de travail qui a été nécessaire à leur production première et elle varie avec la fortune et les goûts de ceux gui ont envie de posséder de tels objets. »
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marchandises dont la quantité peut s’accroître par l’industrie de l’homme, dont la production est encouragée par la concurrence et n’est contrariée par aucune entrave. »
On le voit : il y a un abîme entre la thèse de Ricardo et celle de Bastiat, quoi qu’on les ait parfois confondues en disant de l’une et de l’autre : « Voilà en germe tout le socialisme contemporain D.
Karl Marx a travesti plutôt que repris et rajeuni le système de Ricardo.
Selon lui, les échanges ont lieu sur le taux de la quantité de travail que chaque marchandise renferme. La valeur a donc pour principe une dépense de force humaine sans égard à la forme particulière (blé, vin, soie, or, etc.) sous laquelle cette force a été dépensée.
Toutefois, de quel travail s’agit-il ? De travail normal moyen, répond Marx, et il appelle ce travail travail social; c’est le travail qui a dû ou aurait dû être eflectivement dépensé d’après le degré de perfectionnement que les méthodes de fabrication auraient atteint. Donc les progrès industriels et l’organisation sociale abaissent la valeur de toutes choses.
Déjà, dirons-nous, ce concept de travail social a le grand inconvénient de détruire la séduisante apparence de justice que semblait renfermer la définition première. Il paraîtrait juste que chaque chose valût proportionnellement à ce qu’elle a coûté d’efforts : il ne l’est plus qu’elle vaille proportionnellement à ce qu’elle aurait dû ou pu en coûter si elle avait été obtenue par les procédés les meilleurs qui soient actuellement connus. Déjà, donc, l’ouvrier maladroit ou le pays mal outillé sont sacrifiés, tout comme avec le capitalisme qu’on s’apprête à foudroyer.
Revenons aux idées de Marx.
En apparence, ce n’est que de travail manuel qu’il s’agit avec lui. Aussi bien est-ce en faveur des travailleurs manuels seuls que son système a été conçu. Cependant Marx reconnaît que certains travaux qui exigent une instruction professionnelle plus développée ou une intelligence supérieure, pourront entrer dans le coût de production, sous le nom de travail comme plu-
sieurs unités de travail smpZe. Mais qui donc fixera ce multiple?
Le danger des sophismes de Karl Marx est de donner à conclure que la valeur du produit, étant causée tout entière par le travailleur manuel, doit lui être justement attribuée en totalité; s’il en est ainsi en droit et s’il arrive en lait que le propriétaire des instruments de travail — terre ou machines — en prenne une certaine part, ce fait ne peut s’expliquer que par les vices d’une
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organisation « capitalistique » qu’il est indispensable et urgent de réformer, mieux encore de détruire. Le travail ancien, matérialisé en quelque sorte dans la machine que ce travail a produite, peut bien compter dans la valeur de la marchandise, concurremment avec le travail présent, mais seulement aussi longtemps que l’un et l’autre travail, le nouveau et l’ancien, émanent du même travailleur, c’est-à-dire aussi longtemps que la machine est la propriété de l’ouvrieb.
Les critiques sont faciles, au moins pour tous ceux qui, allant au fond des choses, saisissent le fort ou le faible d’une argumentation à travers les longueurs et les subtilités du raisonnement. Comme l’a dit Jevons : « C’est une doctrine qui ne peut pas tenir debout un moment, étant en opposition directe avec les faits ».
En effet:
1" 11 y a des valeurs qui ne correspondent à aucun travail. Par exemple, la caravane qui trouve de l’eau dans le désert, lui attribue une grande valeur, à tel point que les voyageurs risqueront leur vie pour ne pas en être éloignés par quelque bande de pillards. Or, cette eau n’a coûté aucun travail à personne. Cette difficulté n’existait pas dans le système de Bastiat ;
2“ Karl Marx n’a envisagé la valeur que dans les marchandises susceptibles d’être produites à volonté (tissus, fer, etc.). Or, une foule de marchandises, dépendant de conditions naturelles variables (telles que le blé et à peu près tous les produits directs du sol), correspondent, d’année en année, à des quantités différentes de travail. D’ordinaire, il arrivera que ces marchandises, si le besoin en est impérieux, voient la valeur de chacune de leurs mesures (par exemple la valeur d’un hectolitre de blé) croître beaucoup plus rapidement que la quantité de travail qui a été nécessaire pour l’obtenir^ ;
3® De plus, la valeur peut croître ou décroître postérieurement aux transformations qui sont l’œuvre du travailleur. Ainsi le vin qu’on laisse vieillir dans la cave prend de la valeur sans aucun travail nouveau : tout au contraire, si le goût, si la mode changent et se déplacent, des objets fabriqués cessent d’être évalués autant, encore qu’aucun changement intrinsèque ne se soit accompli en eux et que les conditions de leur production soient restées exactement les mêmes.
Il est donc faux que la quantité de travail social simple ou qualifié soit la cause de la valeur. Du reste, la fût-elle, nous n’aurions rien autre chose qu’une formule de pure théorie, incapable de se prêter à des calculs pratiques: car nul ne sait et ne saura
' C’esl la loi de Gregory King, que nous aurons plu.s tard à signaler.
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jamais ce qu’un produit a coûté de travail actuel et ancien, ni surtout ce qu’il aurait dû coûter de travail social simple et qualifié.
Concluons.
La valeur a pour cause la gradation des besoins que nous ressentons ou que nous nous attendons à ressentir.
Ajoutons — et en ceci nous rentrons dans la thèse de Ricardo que la valeur provoque le travail : par conséquent, sous un régime de liberté et pour les produits dont les quantités peuvent croître ou décroître avec le travail, la valeur objective a une tendance a se rapprocher du coût de production, mesuré sur le travail ancien et nouveau.
Ainsi Gondillac a raison contre Karl Marx : « C’est parce qu’une chose a de la valeur et qu’elle est désirée par les hommes, qu’on lui consacre du travail. »
Mais le travail et la nécessité de le rémunérer — ou plus généralement le coût de la production — ne commandent pas immédiatement la valeur.
Regardez, en effet, ce qui se passe autour de vous. Le consommateur ne se préoccupe pas des frais et des difficultés du producteur, il ne pense qu’à ses propres convenances. Si le producteur a mal calculé le prix que les consommateurs veulent ou peuvent y mettre, il en sera pour ses fi-ais. Comment donc, si la valeur est inSuencee par la nature, qui permet de produire plus ou moins; par l’intelligence, qui permet de la dompter; par la rémunération do travail ancien et nouveau, qui se tournerait d un autre côté s’il jugeait devoir y être mieux récompensé ; enfin et surtout par le goût et le besoin du consommateur , comment donc, après tout cela, peut-on soutenir, avec Marx, que le travail et le travail seul soit la cause de la valeur?