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CHAPITRE IX

LE COMMERCE INTERNATIONAL

SECTION I

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Notions préliminaires.

L INTERVENTION DE l’ÉTAT

Nous abordons ici une des questions les plus délicates de l’économie politique, une de celles qui, se heurtant à plus d’intérêts, soulèvent aussi le plus de discussions.

Mais d’abord cette question existe-t-elle? On l’a niée, et on a soutenu que le commerce extérieur ou international ne saurait avoir de règles spéciales. « Le commerce de pays à pays, disait M. Gide, n est-il pas de tous points semblable au commerce de particulier à particulier ? N’est-il pas tout comme celui-ci une forme ordinaire et normale de l’échange, et dès lors à quoi bon une théorie spéciale pour le commerce international? Si l’échange en lui-meme est un bien, d’ou vient qu’il pourrait présenter quelques dangers par suite de cette circonstance tout extrinsèque que les deux coéchangistes se trouvent séparés par le poteau d une ligne frontière ? Tel est précisément le point de vue de l’économie politique. Elle n’admet pas que le commerce international soit soumis à d’autres règles qu’un commerce quelconque. F’our elle cette célèbre question n’en est pas une : elle doit être rayée de nos préoccupations. L’utilité de l’échange est absolument indépendante de la question de savoir si ceux qui échangent appartiennent à un même pays ou à des pays différents '. » Il s’en-

' Principes d'économie politique, 2® édition, p. 27.5.- M. Gide ayant changé d’avis depuis lors, prête à d’autres, dans sa t® édition, l’opinion qu’il a soutenue dans les précédentes. « Puisque nous avons admis que la concurrence entre individus peut produire de funestes effets et que l’Etat a le droit d intervenir pour protéger les faibles, il serait illogique de notre part de raisonner autrement quand il s’agit de la concurrence entre nations... La nn de non-recevoir qu’oppose l’école libérale kioxxie intervention de l’Etat etc. » (4® édition, p. 283.) — Et quand M. Gide reproduit à la page 277 de sa'

» if

suivrait que le commerce extérieur devrait être entièrement libre et que ni frontières commerciales ni douanes ne devraient exister*.

En faveur de cette thèse, on trouve, tantôt sous-entendus, tantôt formulés expressément, deux arguments distincts : 1“ l’échange international est de droit naturel et supérieur à l’Etat; 2® toute intervention de l’Etat dans cet ordre d’idées et de faits s’inspire du socialisme. Quant aux avantages effectifs de la liberté du commerce extérieur, nous n’avons pas à les examiner ici ; car, une fois reconnus, ils prouveront, non point que la question n’existe pas, mais qu’elle doit être résolue dans un certain sens plutôt que dans un autre.

1. — Le droit d’échange de peuple à peuple, dit-on, est un droit naturel, sacré, imprescriptible, supérieur à toutes les restrictions que la loi et l’intérêt national bien ou mal compris essayeraient d’y apporter.

Voilà la formule qui était en substance dans le fameux manifeste libre-échangiste que la ligue de Manchester publia le 10 mai 1846, au plus fort de la lutte que l’économie politique anglaise soutenait alors pour la suppression des droits d’entrée sur les céréales. « L’échange, y était-il dit, est un droit naturel comme la propriété. Y porter atteinte pour satisfaire la convenance d’un autre citoyen, c’est légitimer la spoliation ; c’est méconnaître la pensée providentielle manifestée par l’inflnie variété des climats, des forces naturelles et des aptitudes; c’est contrarier le développement de la richesse publique, en contraignant tel ou tel à donner une fausse direction à ses efforts, à ses travaux et à ses capitaux ; c’est compromettre la paix des peuples. »

Toute question de libre-échange soigneusement réservée, la thèse est insoutenable. Elle mènerait à la ruine de l’esprit national, à la perte de l’idée même de patrie. Ce serait le pire aboutissement de l’économie politique humanitaire et cosmopolite.

Le droit d’aller et de venir, d’agir à son gré, de disposer de ses mouvements et de sa personne, ne peut jias être plus sacré que le droit d’acheter, de vendre et de commercer. Or, toutes les écoles, hors le socialisme international, reconnaissent bien à l’Etat, représentant et défenseur de la nationalité, le droit d’im-

4® édition quelques phrases de la page 275 de sa 2®, il a eu le soin de substituer aux mots « économie politique» (sans épithète) ceux de «économie politique classique », à laquelle il a déclaré bien haut (pp. 23, 39 et -10) n'appartenir ni de près ni de loin. — Son résumé était d’ailleurs inexact.

' Dans le même sens. M. .Iules Rambaud. Traité d'économie politique, 1892, p. 1(>5:« La distinction du commerce en intérieur et étranger est arbitraire; la nationalisation du commerce, inutile. »

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poser aux citoyens les obligations du service militaire. Pourquoi donc la liberté de céder ou d’acquérir une richesse serait-elle plus intangible et plus sacrée que la liberté de se mouvoir, de choisir son lieu de séjour, son travail et son genre de vie? Est-ce que l’une et l’autre de ces deux libertés ne peut pas être obligée ^ de se prêter à certaines exceptions que les circonstances justifle-

j raient et que l’intérêt national réclamerait ?

II. — Toute intervention de l’Etat dans le régime du commerce f extérieur constitue une intrusion du socialisme.

I Mais la distinction des principes sur lesquels l’intervention de

i l’Etat s’appuie dans les deux cas, fait aisément justice de l’ar-

I* gutie. L’Etat douanier agit comme représentant de la nation ; l’Etat

socialiste agit comme répartiteur des biens, niveleur des fortunes, il organisateur de la société. Il y a donc une profonde différence

j dans les buts qui sont poursuivis.

I Ce qui est seulement vrai, c’est qu’une intervention abusive de

l'Etat dans le commerce extérieur pourrait aboutir à certains résultats du même ordre que ceux que les socialistes veulent atteindre, quoique dans un sens bien différent. Il en serait ainsi I si l’Etat perdait de vue l’intérêt national pour ne voir que l’in-

térêt d’un petit nombre de privilégiés; il leur donnerait alors un ^ • véritable monopole; la loi de la concurrence intérieure ne fonc-

tionnerait plus ; les conditions normales des échanges seraient faussées et les lois naturelles sur la répartition des richesses verraient leur action entravée dans un but, non pas d’intérêt national, mais d’intérêt privé. Ce serait, par le principe, la même erreur que celle du socialisme ; toutefois, dans le fait, ce seraient très probablement des résultats diamétralement opposés. Les jouissances et les fortunes ne seraient pas alors égalisées, elles seraient au contraire dénivelées davantage.

Il est difficile de dire que ce résultat n’ait pas été atteint par les corn-laios anglaises (lois sur les céréales avant la réforme douanière de 1816) et par certaines mesures d’un protectionnisme exagéré que les États-Unis ont adoptées depuis quinze ans. Les corn-laios servaient l’intérêt des grandes fortunes territoriales

î du Royaume-Uni; le protectionnisme américain servait quelques

■ ^ grands manufacturiers, devenus les arbitres de la politique et

■I ■ des élections.

t Ecartons donc la question préalable : il ne saurait être admis

I que les pouvoirs publics n’eussent aucune compétence et aucune

I mission pour résoudre le problème, car ils existent avant tout

f comme représentants et gardiens de la nationalité, selon la juste

; formule que « l’essence d’un Etat est d’être une nation politique-

! ment organisée».

Mais, ce premier point résolu, la question est doublement confuse. Elle l’est par le conflit des principes et par la compétition des intérêts.

Au point de vue des intérêts, en eflfet, chaque industrie, chaque branche de travail défend les siens ; et elle lutte tout à la fois contre celles des autres industries dont les intérêts ne sont pas les mêmes, et contre celles des formules économiques dont l’application lui paraît défavorable.

Au point de vue des principes, quoique la généralité des économistes tiennent pour la liberté du commerce extérieur et voient en elle le meilleur moyen d’assurer la plus grande somme de richesse, il n’y en a pas moins conflit entre des formules qui sont radicalement opposées et qui ont présenté chacune leurs côtés vrais ou spécieux.

Faut-il adopter en matière de commerce extérieur l’axiome que de Gournay voulait faire appliquer au commerce intérieur : « laissez faire, laissez passer » ? Voilà le libre-échange absolu.

Faut-il voir la richesse dans la possession de l’or et de l’argent et chercher à les multiplier par l’extension des ventes et par la restriction des achats à l’étranger? Voilà le mercantilisme.

Faut-il chercher l’idéal du bonheur dans un régime où le pays se fournirait lui-meme de tout ce qui lui est nécessaire et réserverait ainsi à ses ouvriers la production de tout ce que réclament ses consommateurs * ? Voilà le protectionnisme, élevé, sous couleur de défendre le travail national, jusqu’au niveau d’un prohibitionnisme absolu.

Faut-il enfin, en abandonnant ce qu’il y aurait de faux et d’extrême dans chaque théorie, s’en tenir à un régime mitigé, où les avantages ordinaires de la liberté commerci'\le seraient associés aux exigences particulières d’un pays et d’un temps? Ici c’est l’art de la politique et la connaissance du contingent qui paraissent l’emporter sur les formules abstraites de la science, mais il n’en est pas moins vrai que cette science aura dû tout d’abord pénétrer la complexité indéfinie des phénomènes économiques, pour apprécier et indiquer les meilleurs moyens d’en amener quelques-uns et d’en éviter quelques autres.

' C’était la formule de la Chambre de commerce de Rouen, dans une pétition adressée à Louis XVIII au mois de mai 1814. « La prohibition, disaitelle, est de droit politique et social. Depuis le labricant qui a employé tous ses moyens pécuniaires à former un établissement, jusqu’à l’ouvrier qui y trouve un moyen d’existence pour lui et sa famille, tous réclament, et avec raison sans doute, le droit de fournir exclusivement à la consommation du pays qu’ils habitent » (cité par M. Amé, dans son Étude sur les tarifs de douanes, 1876),

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