‹ Éléments d'économie politique [microform]Chapitre 78 sur 161 · TOTAUX · texte numérisé non relu

TOTAUX

Nota. Les chilfres de iS7i-lS72-l873 ne contiennent pas les sorties de nu méraire puir paiement de l'indemnité de guerre.

jours supérieurs à un demi-milliard. Bref, en vingt-trois ans (1871-1893) on avait eu, toutes compensations faites, un excédent d’importations de 16.8.59 millions. Il était entré pour 92 milliards de marchandises en chiffres ronds, il n’en était sorti que pour 75 milliards. Différence: 17 milliards de francs.

Si le préjugé populaire était fondé, il faudrait donc que nous eussions tiré de nos porte-monnaies dix-sept milliards de francs pour les envoyer à l’étranger, et la presque totalité de ces dixsept milliards aurait été en or, puisque nombre des pays vendeurs n’auraient pas accepté notre argent. Or, nous n’avons jamais eu pour dix-sept milliards de métal précieux ; nous en avons encore plus de huit milliards à l’état de monnaie, c’est-à-dire plus que n’en possède aucun pays du monde; et — chose plus singulière encore — il y a eu un courant entrant de monnaie, en même temps qu’un courant entrant de marchandises.

Les sept années où la balance du commerce fut le plus défavorable (1879-1835) équilibrèrent une entrée de marchandises de 8.942 millions avec une entrée de 13 millions de numéraire, toutes compensations faites de part et d’autre. «]

Par le mot technique de numéraire que nous venons d’em- • ployer, la douane embrasse, tant à l’entrée qu’à la sortie : 1® les monnaies quelconques, même les monnaies de cuivre.. Mais ces dernières sont en quantités insignifiantes; 2" l’or et l’argent en barres, lingots ou poudre; 3» les bijoux brisés, n’ayant de valeur que comme matière à refondre. C'est donc bien toute la monnaie ou tout ce qui peut devenir de la monnaie : on n’excepte que la bijouterie et l’orfèvrerie ouvrées.

Volontiers conclurait-on que l’équilibre était à peu près assuré entre les entrées et les sorties de métal précieux, entre 1879 et 1885, quand la balance du commerce nous était défavorable de 1.200 à 1.400 millions, et que depuis lors il l’est à peu près quand elle nous est défavorable de 800 millions à 1 milliard. Ce serait là ce que l’on pourrait appeler la puissance moyenne d’achat de la France.

Et encore, avec cette puissance d’achat, s’exerçant sur des marchandises constatées à la douane, il y a certainement une autre puissance d’achat ou de prêt, qui s’exerce en valeurs de bourse, en fonds d’Etat étrangers ou en titres industriels quelconques. Car, en même temps que l’on estime encore à près d’un milliard la puissance annuelle d’épargne delà France *, il est hors de doute qu’une assez notable partie de cette épargne française est attirée par les placements à l’étranger.

Le prétendu principe qu’un courant de marchandises dans un

' P. Leroy-Beaulieu, Economiste français, n» du 20 janvier 1894, p. cO.

sens provoque un courant de numéraire en sens inverse, est donc bien jugé. S il fallait d’autres réfutations par l’absurde, nous citerions encore l’exemple de l’Angleterre.

La balance du commerce y est annuellement défavorable de 2 milliards et demi de francs. C’en serait presque assez pour drainer en une année toute sa monnaie métallique, estimée seulement à un peu plus de trois milliards. Et il y a vingt ans que

ce régime-là dure toujours, avec une régularité que rien ne décourage!

L expérience inflige donc un brutal démenti au préiuffé. Celui-ci était faux :

1“ Parce que la balance du commerce n’est qu’un des éléments de la balance internationale des comptes, et que cette dernière peut être en équilibre sans que celle du commerce le soit. En effet, pour que deux totaux soient égaux entre eux, il n’est nullement nécessaire que chacun d’eux soit fait de chiffres parallèlement égaux deux à deux;

2 Parce que, en admettant que la balance internationale des comptes ne soit pas en équilibre, il peut arriver que la différence . soit acquittée autrement qu’avec du numéraire.

Première proposition. — Lgj balance du commerce n'est qu'un des éléments nombreux de la balance des comptes.

A I’actif de cette balance on trouve :

1® La valeur des marchandises exportées, telle qu’on la constate à la douane de sortie ;

2° Le prix du transport de cette marchandise, quand le pays exportateur la rend lui-même à destination. Ainsi, quand des marchandises françaises sortant à destination de l’Amérique sont transportées sur navire français jusqu’au port de débarquement, la France, par l’organe d’un armateur français, est créancière’ non seulement du prix qui a été calculé à la douane du Havre ou de Saint-Nazaire, mais encore de toute la valeur ajoutée par le

transport, soit — plus exactement — de tout le montant convenu du fret.

Cette remarque suffit à donner la clef d’une énigme. Puisque les marchandises arrivées ne peuvent pas être supérieures en quantité aux marchandises parties, et puisque, au contraire, elles leur sont certainement inférieures par le fait des naufrages et risques de mer, comment se fait-il que le total des importations relevées par les douanes soit très sensiblement plus élevé

que le total des exportations constatées également par les douanes? On connaît maintenant l’explication de ce fait.

LE COMMERCE INTERNATIONAL

Mais il ne faut pas compter au crédit de la nation expéditrice le bénéfice du négociant vendeur : ce bénéfice doit être réputé compris dans l’estimation faite à la sortie de la marchandise ’ ;

3“ Le prix du transport exécuté entre deux ports étrangers. Ainsi les navires anglais chargeant des blés à New-York pour les amener au Havre.

On estime que l’Angleterre, qui fait toutes ses exportations et une très grande quantité de transports entre tierces puissances, peut avoir, du chef de ces deux articles, une créance de 1.200 millions de francs venant atténuer d’autant l’écart soi-disant défavorable de sa balance du commerce ;

4® Les souscriptions des places étrangères à des emprunts nationaux ou à l’émission de valeurs nationales. Il faudrait y assimiler tous emprunts contractés par des nationaux auprès d’étrangers, les reventes de valeurs étrangères que des étrangers auraient laissé émigrer une première fois, etc., etc.

En 1871 et 1872 les souscriptions de l’Angleterre, de la Belgique et de l’Allemagne à nos grands emprunts de libération ont contribué puissamment à atténuer le défaut d’équilibre de notre balance des comptes dérangée par le paiement de l’indemnité de guerre. Dans certains cas, des Etats émettent à dessein des emprunts extérieurs qui ne peuvent être souscrits qu’à l’étranger ;

5® L’intérêt des capitaux que les nationaux ont précédemment placés à l’étranger. Par exemple, la France a des quantités importantes de rente italienne, d’emprunts russes, de valeurs industrielles espagnoles, etc., etc., etc. M. Léon Say estime que la France peut être créancière, en capital d’une vingtaine de milliards, et en intérêts d’un milliard chaque année. 11 est vrai que dans un certain nombre de ces placements les intérêts ont cessé d’être servis ces dernières années ;

6® Le recouvrement, en capital, des placements que les nationaux ont faits jadis à l’étranger, par exemple l’amortissement par tirage au sort des obligations lombardes, autrichiennes, russes, espagnoles, etc.

T Les dépenses faites dans le pays par des étrangers. C’est là une source très importante de revenu pour la Suisse, pour l’Italie, pour la France même avec Paris, Nice, Cannes, Vichy, etc. Pour la France, cet article est estimé entre 350 et 400 millions de

* M. Gide, qui avait émis cette opinion dans ses premières éditions, l’a ensuite retirée.

* Le.s laits de ce genre sont très nombreux et pjssent inaperçus. Cilonsen un entre mille ; dans le seul mois de janvier 1890, les Allemands rachetèrent environ 25 millions de leurs valeurs houillères allemandes sur la seule place de Lyon.

5 C.KL''iʫ.

francs par an. Les dépenses faites dans les ports de mer par les équipages des navires étrangers rentrent dans cette catégorie ;

8" Les ventes de navires à des étrangers. Au fond, c’est une véritable exportation de produits fabriqués, seulement la douane ne la constate pas ;

9® Les commissions que les banquiers nationaux peuvent gagner dans les opérations de change entre places étrangères.

-Vu PASSIF de chaque nation, on trouve les éléments inverses : par exemple, la valeur des marchandises importées, les souscriptions des nationaux aux emprunts étrangers, les intérêts dus par les nationaux pour les emprunts qu’ils ont contractés à l’étranger, le remboursement de ces derniers emprunts, les dépenses des nationaux à l’étranger, etc.

M. Léon Say estime à 7 milliards environ les capitaux dont les Français sont comptables envers l’étranger, avec un rendement annuel de 375 millions.

Il n’y a pas lieu d’invertir au passif deux des articles correspondants de 1 actif d importation, frets perçus par l’étranger ou

par des tiers. Ces frets sont compris dans la valeur d’entrée calculée par la douane.

Deuxième proposition. — U équilibre de la balance des comptes peut être obtenu autrement qu'avec des mouvements de marchandises, numéraire, profits et revenus.

G est la ce qui résulte du simple exposé que nous venons de taire. En effet, dans cette longue énumération des créances actives et passives que les nations ont entre elles, il y avait autre chose que des prix de marchandises et de services, autre chose que des compte.-? de revenus et de produits. Il y avait de vrais mouvements de capitaux. Rappelons a ce sujet ce qu’une nation envoie à une autre pour libérer le.s titres d’un emprunt qu’elle a souscrit sur des places étrangères, ou bien ce qu’elle envoie pour éteindre en capital une dette qu’elle avait elle-même contractée. Elle s’enrichit dans l’un et l’autre de ces deux cas ; mais celle qui emprunte ou qui est remboursée, s’appauvrit si elle ne dirige pas vers des entreprises fécondes et productives les capitaux qui rentrent entre ses mains.

Ce n’est pas tout encore. Sans que la douane le constate, il peut y avoir une émigration de valeurs nationales déjà classées. Ensuite le pays s’étonnera quelque jour de voir que des étrangers sont à peu près les uniques possesseurs de ses industries, les uniques cn^anciers de son Trésor et de ses chemins de fer. Et comme ce sont là des titres productifs d’intérêt, cette sortie du

capital, qui aura servi à payer des dettes ou des achats à l’étranger, va occasionner sans fin d’autres sorties pour solder les intérêts

Même les acquisitions territoriales, surtout des acquisitions de maisons de rendement dans les villes, auront pu accompagner une émigration des titres au porteur. Les maisons et les terres n’auront pas pu sortir, mais leur propriété aura émigré quand même, en dépit de toute la vigilance des douaniers.

L’axiome de Jean-Baptiste Say : « Les produits s’échangent contre les produits », n’exprimait donc qu’une tendance. Il est très vrai qu’une partie des produits peut s’échanger contre du capital, de la même manière que les individus, s’ils vivent ordinairement des revenus de leurs capitaux ou de leur travail, peuvent aussi, quand ils sont paresseux, infirmes ou prodigues, vivre en mangeant peu à peu leur avoir patrimonial.

Il faut même convenir que sous ce rapport les conditions de l’équilibre d’une balance internationale des comptes ont bien changé en ce siècle, à mesure que les Etats ont abrogé les lois qui empêchaient les étrangers d’acquérir des immeubles et surtout à mesure que les capitaux se sont mobilisés par la création des valeurs mobilières, à mesure que les emprunts d'Etat se sont multipliés et que les bourses se sont de plus en plus ouvertes à un nombre incalculable de valeurs étrangères. La terre fut jadis presque toute la fortune et la terre était nationale. On a fait un capital cosmopolite, dont nulle statistique douanière ne peut constater les déplacements.

Toutefois ce n’est point notre cas en France. Le taux soutenu de notre cliange avec tous les pays du monde, et nos importations

* L’exemple tle l’Espagne est un des plus instructifs à cet égard. «Le centre métallifère de Huelva .a été relevé par des capitaux, des ingénieurs, des métallurgistes pour la plupart étrangers. Les vingt-huit fabriques de sucre de la vallée de Orenade ont été installées et mises en marche par des Français et des Belges. Ce sont des négociants anglais qui préparent, coupent, logent et expédient les plus fameux crus espagnols. Les travaux publics eux-mêmes sont bien souvent entrepris en Espagne par des étrangers. Ainsi les chemins de fer, construits dans la plupart des cas par des ingénieurs du dehors, sont exploités aussi par des Compagnies étrangères

Souvent aussi les étrangers trouvent prolit à exporter les richesses* minérales de l’Espagne à l’état brut, pour les utiliser chez eux. C’est ainsi que les minerais de fer de Bilbao sont expédiés chaque année par centaines de milliers de tonnes et vont surtout en Angleterre » {Voinsard^ Libre-échange et protection^ p.!^84, d’après les Bulletins consulaires des consuls de France et de Belgique en 1S91).

Et ce n’est pas l’abus du libre-échange qui en est la cause. «Les entrepreneurs étrangers viennent volontiers se substituer à la race indigène pour exploiter les richesses que celle-ci délaisse. Us sont d'autant plus nombreux que le régime protectionniste est plus accentué, parce qu'alors leurs prolUs sont plus certains » {ibid.^ p. 2S3).

mrM^ ^-nrvov^ . ^

continues de numéraire dissuadent absolument de croire que nous exportions nos capitaux pour vivre.

La balance du commerce n’en demande pas moins toujours à être lue. Seulement il faut la lire avec intelligence; il faut s’afîranehir des préjugés qui en faussent les enseignements; il faut être pénétré de deux vérités aussi nécessaires que méconnues : à savoir, que cette balance n’est que la partie d’un grand tout et que ce grand tout échappe à une connaissance véritablement exacte. « La statistique des importations et des exportations ignore les transactions en titres étrangers. Les pays pauvres empruntent sans cesse à leurs voisins plus riches. L’Italie exporte des obligations de chemins de fer aussi bien que des vins; la République argentine exporte des cédules en même temps que de la laine et des conserves. La véritable balance internationale demeurera toujours un secret pour nous*. »

Le mercantilisme.

Le système mercantile est de tous les systèmes celui qui a été formulé et adopté le plus anciennement. Il se lie aux anciennes erreurs sur la monnaie, qu’on avait le tort de regarder comme la richesse par excellence et dont la possession abondante paraissait assurer la prospérité des peuples. Il se lie également aux fausses explications de la balance du commerce.

En résumé, il s’agit d’avoir beaucoup de métaux précieux. On y arrivera : 1“ en favorisant les exportations; 2» en entravant les importations, et au besoin : 3“ en interdisant les sorties directes du numéraire.

Ce système porte le nom de mercantile parce que le pays, considéré comme un marchand, est censé, de même qu’un marchand, ne pouvoir faire de bénéfices, à la fin de son année, qu’à la condition d’avoir vendu plus qu’il n’a acheté.

L’assimilation est inexacte. Le pays n’est pas un marchand. Il est tout à la fois un consommateur et un producteur. Sa richesse consiste à avoir beaucoup de denrées qu’il puisse consommer; il les aura, les unes en les produisant, les autres en les achetant.

< George Clare, le Marché monétaire anglais, traduction de M. Giraud, 2e partie, les Changes étrangers, ch. v, p. 160.

LE COMMERCE INTERNATIONAL 399

Qu’il puisse, soit en produire, soit en acheter beaucoup, voilà ce qui est nécessaire et suffisant.

Inutile d’insister sur la réfutation de l’erreur qui consistait à regarder les métaux précieux comme la richesse par excellence*.

De plus, jamais l’excédent défavorable d’une balance du commerce ne pourra dépouiller entièrement un pays de sa monnaie. En effet, cette monnaie, en devenant plus rare, prendra une puissance d’achat plus grande, qui la retiendra et l’empêchera d’émigrer. Il n en serait autrement que dans le cas où l’Etat permettrait en même temps à la loi de Gresham de fonctionner; et c’est ce qui arriverait si, à coté d’une monnaie métallique relativement bonne, il mettait en circulation une monnaie fiduciaire dépréciée.

Et ce serait là, non pas un effet d’une balance défavorable du commerce, mais tout simplement de la loi de Gresham.

Cependant la plus ou moins grande abondance de la monnaie, envisagée, non pas d’une manière absolue, mais eu égard aux usages commerciaux de la population et par conséquent à ses besoins, n est pas sans exercer une influence sur l’économie nationale. La monnaie trop rare abaissera les prix des marchandises et risquera de décourager la production. On aura aussi toujours à craindre un resserrement de l’industrie et une hausse de 1 intérêt (puisque c’est sous forme de monnaie que les capitaux sont prêtés). Enfin, le pays à monnaie trop rare et par conséquent à monnaie dépréciée devra donner davantage de ses produits, davantage aussi de son travail, pour acquérir une égale quantité de produits étrangers. En effet, les comparaisons de produits et de monnaies vont s’effectuer — autrement dit, les piix vont se calculer — à l’intérieur sur une monnaie à pouvoir exagéré, à 1 extérieur sur une monnaie à pouvoir normal ou moyen, c’est-à-dire à pouvoir relativement réduit.

Quant à l’interdiction directe des exportations de numéraire, elle est forcément impuissante, vu la trop grande facilité de le faire sortir. Dans les trente dernières années du règne de Louis XI\ . les altérations de la monnaie française avaient fait diminuer de moitié, à ce qu’on croit, les existences monétaires de la France. Les édits qui prohibaient directement la sortie, étaient donc sans force contre les autres édits qui la provoquaient indirectement.

Dans l’Espagne du xvi® et du xvii» siècle, le mercantilisme se combina avec d’autres procédés économiques non moins erronés, qui concoururent à précipiter ce pays dans la misère.

* Supra, p. 276.

iUÜ DEUXIEME PARTIE — CIRCULATION OU ÉCHANGE

Là comme ailleurs, ce fut Tabondance des métaux précieux que Ton considéra comme le signe et la mesure de la richesse. Mais les arrivages considérables d’or et d’argent du nouveau monde avaient fait éclater une véritable révolution économique. Le métal déprécié achetait moins; tout paraissait hors de prix, et d’autant plus que le pays, mal gouverné, écrasé d’impôts, appauvri par l’expulsion de la classe la plus industrieuse de la population, les Morisques, voyait sa production diminuer, ses campagnes laissées en friche, ses cultures céder la place aux pâturages, ses oliviers meme et ses mûriers arrachés pour échapper au fisc. Les marchandises, étant rares, étaient chères, non moins que le métal était avili. Philippe II et ses successeurs ne se contentèrent pas de recourir au grand procédé de la taxation des matières premières et des salaires. L’exportation fut entravée : elle fut parfois même complètement interdite, ainsi qu’il arriva pour les soies par l’édit de 1552, puis un peu plus tard pour les laines et les cuirs. Les fabricants de toile de Tolède reçurent défense d’exporter leurs produits, à peine de confiscation générale de leurs biens. Ce fut la ruine de l’industrie espagnole, qui avait marché auparavant de pair avec celle de la plus grande partie de l’Europe et qui aurait dû trouver dans la découverte des Indes et de l’Amérique des ressources nouvelles pour se développer L On peut signaler dans cette politique un des exemples les plus terribles du mal, parfois irréparable, que la méconnaissance des vérités économiques est capable de causer.

* Maurice Ansiaux, Histoire économique de la prospérité et de la décadence de VEspagne aux xvio et xviro siècles. Revue d'économie politiquei

de juin et décembre 1893. — Dom Soubeii (bénédictin de l’abbaye de LigugéX les Causes de la décadence espagnole au xvi« et xviie siècles^ dans la Controverse et le contemporain, no du 15 septembre 1886, p. 68. « L'histoire démontre, dit dom Souben, que la grandeur politique et la prospérité matérielle d’une nation résultent du concours de diverses causes secondes. Loin de moi la pensée de vouloir exclure la religion de ces causes; mais il ne faut pas exagérer son action. La religion n'a pas été instituée par Dieu pour donner à l’homme la plus grande somme possible de félicité temporelle, mais pour le guider ici-bas et le conduire à sa fin dernière. Sans doute elle peut contribuer puissamment à son bonheur même temporel, par exemple en inspirant à ceux qui gouvernent l’esprit de justice et de modération, en préservant les multitudes de la soif insatiable des jouissances matérielles, mais elle ne saurait suppléer à l’absence de sagesse politique, au défaut de prévoyance dans le gouvernement. Evitons avec soin de confondre l’ordre naturel et l'ordre surnaturel : cette confusion en entraînerait bien d’autres. Donc, si la religion est mauvaise et le gouvernement excellent, la nation pourra jouir d'une prospérité matérietle considérable et développer largement ses facultés intellectuelles et artistiques. Le fait s’est vu plus d'une fois.... mais la réciproque n’est pas moins vraie. Si la religion est excellente et le gouvernement mauvais, la civilisation matérielle s’affaiblira peu à peu, et la nation perdra sa prépondérance politique. Or, précisément ce fait s’est reproduit en Espagne» Uoc. cit.. p. 68).

LE COMMERCE INTERNATIONAL

Le libre-échange.

LIBRE-ECHAXGE PUR *

Le mercantilisme a vécu : il n’appartient plus qu’à l’histoire. La lutte est concentrée aujourd’hui entre le libre-échange et la protection, qui peut s’appeler également le système du travail national.

Le principe du libre-échange était contenu dans les axiomes des physiocrates et des économistes du xviii® siècle. En France, en voyant le pays souffrir des multiples barrières intérieures que des considérations fiscales avaient introduites et que la routine avait conservées sans oser rompre avec les précédents féodaux qui y avaient donné naissance, les physiocrates travaillaient à faire passer dans l’opinion et dans les lois le fameux : Laissez faire, laisser passer de M. de Gournay. Ils avaient raison sur ce terrain-là. Nul doute que la liberté du commerce, comme Turgot, entre autres, la défendait dans ses Lettres sur la liberté du commerce des grains, &\xTsài encouragé la production et pourvu plus avantageusement à la satisfaction des besoins. Des considérations ultra-libérales, humanitaires même et cosmopolites se mêlaient à des arguments d’économie pure, le tout sous l’inffuence de cet esprit classique et simpliste du xvm® siècle, dont le triomphe aurait ruiné peut-être les idées de nationalité et de patrie si les terribles et sanglantes réalités de l’histoire ne les avaient pas réveillées au travers d’un quart de siècle d’une guerre de géants.

Adam Smith, en Angleterre, puis J. -B. Say en France assirent le libre-échange parmi les principes économiques.

« Si toutes les nations, disait Adam Smith, venaient à suivre le noble système de la liberté des exportations et des importations, les diflTérents Etats entre lesquels se partage un grand continent, ressembleraient à cet égard aux différentes provinces d’un vaste empire. De même que parmi les provinces d’un grand empire, suivant les témoignages réunis de la raison et de l’expérience, la liberté du commerce intérieur est non seulement le meilleur palliatif des inconvénients d’une cherté, mais encore le plus sûr préservatif contre la famine, de même la liberté des importations

et des exportations le serait entre les différents Etats qui composent un vaste continents »

Les free-traders formèrent un puissant parti en Angleterre. Cobden fonda à Manchester, en 1838, une ligue pour la suppression des droits sur les céréales (Anti-cornlaw-Leagué), et ce premier but fut atteint en 1846. En France, le grand champion de la cause fut Frédéric Bastiat, qui entra en campagne en 1845 avec son volume Cobden et la Ligue, et qui, depuis lors .jusqu’à sa lin prématurée, dépensa dans ses pamphlets, ses volumes et ses articles de journaux tout ce qu’un homme ardent et convaincu peut avoir de verve et de force de pénétration.

Trois arguments généraux peuvent être invoqués :

1® Le caractère inviolable et sacré do la faculté d’échanger entre toutes personnes. « L’échange est un droit naturel comme la propriété. Tout citoyen qui a acquis ou créé un produit, doit avoir l’option ou de l’appliquer immédiatement à son usage ou de le céder à quiconque, sur la surface du globe, consent à lui en donner l’objet qu’il préfère ^ »;

2® La théorie des débouchés. Ce sont les produits qui servent de débouchés aux produits ; ce sont eux et eux seuls qui donnent de la valeur aux produits. 11 faut donc que les produits étrangers pénètrent, si l’on veut que les produits nationaux prennent de la valeur

3® La théorie de la spécialisation des aptitudes. Chaque pays a de la supériorité pour certaines productions, de l'infériorité pour certaines autres. Il faut qu’il se consacre par préférence aux branches où il excelle relativement, sauf à demander aux autres pays, moins bien doués que lui sous ces rapports, mais mieux doués sous d’autres, les produits que ces pays étrangers obtiennent avec moins d’efforts et pour lesquels ils n’ont pas besoin, comme lui, de faire violence à leurs qualités naturelles L

Fr. Bastiat a rajeuni ce dernier argument, avec la théorie nouvelle de la valeur mesurée sur les services.

En résumé, dit-il, la valeur d’échange des richesses dépend du travail qu’elles représentent, c’est-à-dire de la quantité d’utilité onéreuse qui réside en elles, abstraction faite de la proportion d’utilité gratuite. Tout peuple a intérêt à se procurer les ri-

1 Richesse des nations, 1. IV, ch. v, t. II, p. 144, in fine, — Cependant nous aurons l’occasion de faire remarquer qu’Adani Smith est loin de sacrifier les intérêts nationaux à un faux esprit de cosmopolitisme doctrinaire (In'ra, pp. 413, 414, 436).

* Déclaration de l’Association française du libre-échange, en 1847.

* Supra, p, 252.

* Supra, p. 253.

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chesses qu’il veut consommer en les important du pays où elles représentent le moins d’utilité onéreuse et le moins de valeur d échange, parce qu’alors il donnera, pour les payer, moins de

travail qu’il ne lui aurait fallu en donner pour se les faire à luimême.

Deux peuples qui pratiqueront entre eux la liberté des échanges, s’économiseront réciproquement du travail: mais au lieu de profiter de cette économie d’efforts pour moins travailler, comme ils seront poussés par la loi psychologique de l’élasticité indéfinie des besoins, ils en profiteront pour diriger ces efforts rendus inutiles vers la satisfaction de besoins nouveaux précédemment inaperçus ou laissés sans satisfaction. Donc, sans travailler davantage, la nation aura davantage. « L’utilité du libre-échange consiste précisément en ceci, qu’il permet à un pays de se procurer certaines richesses avec moins de travail que s’il avait dû les produire directement. Il économise donc ou rend inutile une certaine quantité de travail, et s’il ne le faisait pas, il n’aurait pas sa raison d’être'. »

Par conséquent, tout peuple aurait intérêt à laisser libres et à encourager les importations :

1® Pour se procurer des richesses qu’il ne peut pas produire, par exemple, pour l’Europe entière, le café, le thé, le cacao, le coton, etc.; pour l’Italie, la houille; pour l’Angleterre, le vin, l’huile d’olive, etc. (Remarquons en passant que l’Angleterre a des droits très élevés sur les vins : elle est donc pratiquement en révolte contre la théorie économique, sauf à se justifier en invoquant les arguments d’ordre fiscal) ;

2“ Pour se procurer des richesses que le pays peut bien produire, mais qu’il ne peut produire qu’avec plus de travail ou, en d’autres termes, à des prix de revient plus élevés. Ainsi le blé, quand le pays, pour en obtenir en une certaine quantité, est obligé de mettre en culture des terres qui, épuisées par une longue série de siècles, demandent plus d’engrais ou qui, naturellement peu fertiles, ne peuvent atteindre à aucune condition le rendement de certaines autres situées en pays étranger;

3® Pour se procurer des richesses que le pays peut bien produire à meilleur marché que ses vendeurs, mais dont la production, en absorbant les bras, l’empêcherait de se consacrer à d’autres

travaux, dans lesquels il aurait une supériorité plus considérable sur l’étranger.

Ricardo avait déjà signalé ce dernier cas ; a Ce n’est pas, dit-il, la différence qui existe dans le coût absolu de production qui

* Gide* PyHncipes d'économie politique^ Iro édition, p. 187*

détermine l’échange, c’est la différence du coût relatif. Nous pouvons avoir un avantage à nous procurer du fer de Suède en échange de nos cotons, lors même que les mines et les usines à fer de l’Angleterre seraientplus productives que celles de Suède; car, si nous avons un avantage d’un demi sur les cotons et seulement un avantage d’un quart sur les fers, et si nous vendons nos cotons à la Suède au prix auquel la Suède les payerait si elle les fabriquait elle-même, nous aurons les fers à un demi de bénéfice aussi bien que les cotons ^ »

Le travail n’est qu’un moyen, il n’est pas un but. On ne le veut pas et on ne doit pas le vouloir pour lui-même. Il ne doit être accepté ou subi que pour les richesses qu’on se procure avec lui : pourquoi donc refuser la liberté des échanges et vouloir se condamner à une peine inutile? Ce serait travailler pour travailler et non pas travailler pour consommer, pour atteindre un but, en jouir et se reposer; ce serait travailler comme le Sisyphe de la Fable, qui, au Tartare, remontait éternellement sa pierre sur le sommet de la montagne. D’où le nom de sisyphisme ironiquement donné par Bastiat aux systèmes protectionniste et mercantile, qu’il affectai de confondre.

Tel est le libre-échange absolu ou unilatéral, qui ne se préoccupe pas de la réciprocité de la liberté des échanges. Aucun traité de commerce ne sera nécessaire. Nous ouvrirons nos portes à tous les produits étrangers sans distinction d’origine : les pays qui fermeront les leurs à nos marchandises ou qui soumettront celles-ci à des droits, seront seuls lésés en privant leurs produits du débouché que nous aurions été heureux de leur ouvrir.

On en est venu jusqu’à dire que celui qui, dans un pays, consomme des articles étrangers, encourage l’industrie nationale autant que celui qui ne consomme que des articles nationaux En effet, s’adressant à l’industrie étrangère et faisant venir des produits étrangers, il donne un débouché aux produits nationaux et permet à l’industrie nationale de se tourner vers des branches où elle a sa supériorité. Userait donc illogique d’insérer dans des marchés de fournitures passés par l’Etat la clause que ces fournitures seront demandées, à moins d’impossibilité véritable, à la seule industrie nationale.

1 Ricardo, Principes d'économie politique, ch. viï. — Item, Sluart Mill, Principes d'économie politique, 1. lU, ch. xvn, § 2, t. II,p. 108.— Demi, parce que. au quart que nous aurions toujours économisé sur les fers, nous ajoutons un second quart gagné sur les cotons (supposés égaux en valeur aux fers) que nous expédions en Suède et que nous nous faisons payer par les Suédois d’après leurs frais de prctduction.

s C’est la thèse de Mac-Culloch, dans ses Principes d*économie politique^ t. I, p. 169.

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LIBRE ÉCHANGE TRANSACTIONNET.

Ainsi envisagé, le libre-échange donne lieu à trois ordres d’objections, qui doivent nous acheminer tout au moins à en modifier profondément la formule.

Ces objections viennent:!' de l’inégalitédeses avantages entre les deux nations qui le pratiqueraient entre elles ; 2® de la préférence qui doit être donnée au développement de certaines industries plutôt qu’au développement de certaines autres ; 3“ des conséquences qui peuvent en résulter au point de vue des déplacements de population.

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