Inégalité des avantages que confère le libre-échange
Tout le monde en profite : voilà du moins la thèse de tous les économistes. Mais entre deux peuples qui le pratiquent, quel est celui qui en tire le plus d’avantages ? Ici l’on se divise. Les uns avec Bastiat concluent en faveur du peuple le plus arriéré ; d’autres au contraire, avec Stuart Mill, concluent en faveur du plus avancé *. Stuart Mill applique ici la loi de l’offre et de la demande, en mêlant à une théorie quelque peu subtile sur la valeur internationale le principe que les produits du pa.ys avancé doivent être beaucoup demandés, et ceux de l’autre pays, très peu : ce qui aurait pour effet naturel, ce semble, d’assurer de gros profits au premier et presque aucun bénéfice au second.
Dans le sens de Bastiat il apparaît bien que le pays le plus intéressé à recevoir de l’autre doit être normalement le pays le plus arriéré dans les industries de transformation. Effectivement, s’il a la supériorité en un ou deux genres de fabrication, il aura l’infériorité dans tous les autres : son coéchangiste aurait beaucoup de facilités pour s’outiller en vue de ces genres isolés de travail ; lui, au contraire, dépenserait beaucoup d’efforts pour se procurer par lui-même ce qui lui manque en tant d’autres.
Mais l’inconvénient qui en résultera, c’est que le pays arriéré au point de vue de l’industrie et resté économiquement le plus faible sera empêché de se développer; l’initiative industrielle n’y sera pas encouragée, et l’habitude d’acheter à l’étranger tous les produits fabriqués arrivera à créer un véritable monopole au profit du pays vendeur. Or, c’est un fait qu’entre pays très éloi-
i Stuart Mill, Principes d'économie politique, I. Ill, ch. xvm u Des râleurs entre nations ».
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gnés les relations commerciales sont très facilement soustraites à l’action de la concurrence : le pays fort qui fera de l’exportation pourra tenir des prix de vente très élevés et exiger par conséquent une beaucoup trop grande quantité de travail en échange de celui qu’il fournira. Ce résultat sera atteint sans peine, soit par des syndicats d’exportation, soit par 1e groupement de quelques maisons de commerce général. L’abus aurait été réprimé par la concurrence de l’industrie nationale, si celle-ci était née : par malheur elle ne l’est pas, et elle n’est plus à temps de naître et de grandir de ses propres forces.
IL — Préférence à donner à certaines industries.
La thèse du libre-échange absolu, demandant la suppression immédiate et radicale des douanes et des frontières commerciales, ne se préoccupe nullement de la nature des marchandises échangées.
Cependant, et si vraie que puisse être la théorie des débouchés, la distinction par catégories de marchandises importe à divers points de vue :
1® Selon qu’il s’agit de marchandises dont le débouché soit pour ainsi dire illimité et dont le prix de revient puisse baisser par l’intensité plus grande de la production. Par exemple, si nous produisons un certain article à 100 fr. et qu’en en produisant une quantité plus considérable, par suite d’une exportation portée à 50 millions, nous arrivions à le produire à 80 fr., il y aura double avantage, d’une part, en ce que les 50 millions exportés pourront être payés en richesses de consommation fournies à nos nationaux, d’autre part, en ce que ces mêmes nationaux trouveront cette même marchandise à plus bas prix que par le passé en ce qui concerne leur propre consommation. Au contraire, une exportation de 50 millions sur une marchandise dont le prix de revient serait indépendant des quantités fabriquées, ne produirait que le premier de ces deux profits ;
2“ Selon qu’il s’agit de marchandises qui, à valeur égale, occupent un plus grand nombre de bras. En effet, l’Etat y trouvera le profit d’une force militaire plus considérable et d’un armement plus facile de la nation, non moins que l’avantage de pouvoir augmenter le chiffre total des consommations publiques sans être obligé d’augmenter le quotient moyen de chaque contribuable.
Ces réserves faites, on voit que le libre-échange ne doit pas être décrété par une loi, mais négocié par des traités, de telle sorte que le pays qui veut y arriver obtienne la réciprocité et que cette réciprocité lui soit accordée avec les solutions pratiques qui peuvent lui être le plus avantageuses. De la doctrine du libre-
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échange pur ou absolu, nous arrivons donc à celle d’un libre- l
échange transactionnel basé sur des clauses de traités de com- 'j
merce. ]
Mais la plus grosse difficulté n’est pas encore abordée.
ni. — Déplacements éventuels de population. — Ici, ce que nous devons envisager, ce sont les conséquences, soit momentanées et transitoires, soit peut-être définitives, que l’avènement du libre-échange pourra amener dans le pays qui s’y soumettrait.
Du travail va être rendu inutile : c’est même le premier but que l’on recherche. 11 y aura des industries qui disparaîtront, ou tout au moins dans lesquelles certains industriels — producteurs moins favorisés — seront obligés de disparaître parce qu’ils ne pourront pas supporter la concurrence des pays étrangers. Ce sera le struggle for life du darwinisme ; la concurrence opérera la sélection forcée entre des industriels comme entre des individus ou des espèces de règnes naturels. Bastiat envisageait froidement cette solution, et il concluait à une mort nécessaire plutôt qu’à une vie artificielle qui n’aurait pu être soutenue qu’à force de protection.
Voilà-donc du travail supprimé chez les uns et peut-être moins rémunéré chez les moins éprouvés de leurs anciens concurrents.
Eh bien, ce travail va t-il être seulement déplacé et va-t-il se porter sur d’autres branches de la production ?
C’est possible et c’est même probable. La métallurgie, je suppose, sera fort éprouvée parce qu’elle a le minerai et la houille à des prix trop élevés ; le tissage de la soie, de la laine ou du coton se développera parce que la quantité de combustible qui lui est nécessaire est beaucoup moindre, et que, jouissant de l’égalité de prix de ses matières premières qui sont en grande partie exotiques, il pourra racheter quelques infériorités, soit par le travail un peu plus prolongé ou un peu moins rétribué de ses ouvriers, soit par la supériorité de ses procédés de fabrication.
11 y aura eu des souffrances momentanées et locales ; il y aura eu des déplacements forcés de main-d’œuvre et de capitaux, avec consommation subjective' et même matérielle d’une partie de ceux-ci ; mais il y aura eu un progrès général pour la nation et un développement de son pouvoir de consommer sans qu’il y ait eu augmentation correspondante de ses efforts de produire. C’est peut-être le résultat des traités de commerce de 1860 que nous venons ainsi d’esquisser en quelques mots.
1 Infra, 4c partie, chap. i, sur le sens du mot économique : consommation subjective.
Si tout en restait là, il en serait de l’avènement du libre-échange comme de l’introduction des machines. Des crises momentanées se feraient sentir, mais la nation y gagnerait d’avoir désormais plus de richesses à égalité d’efforts ou bien égalité de richesses avec infériorité d’efforts.
Mais ce résultat n’est pas certain, et l’assimilation entre l’introduction de la machine et l’introduction du libre-échange est fort inexacte.
Qu’arrive-t-il, en effet, par la machine? C’est que, une fois inventée, elle peut être installée pour ainsi dire partout ; c’est que le développement de la consommation qu’elle provoque, accroît la demande de travail dans le pays même où la transformation s’est produite ; c’est que les revenus des consommateurs, laissés libres par la réduction du prix des objets manufacturés, n’ont aucune raison spéciale et nouvelle pour émigrer et que, à ce titre, ils sont invités à s’engager sur place dans les voies industrielles qui leur sont ouvertes.
En est-il de même avec le libre-échange ? Et ces déplacements de travail et de capital, par conséquent ces déplacements de population et d’instruments de production auront-ils toujours lieu dans l’enceinte des frontières nationales ?
Si oui, nous avons des maux particuliers que d’autres biens particuliers rachètent ; et pourvu que la somme des seconds dépasse celle des premiers, la liberté du commerce aura réalisé un bien général. Voilà pourquoi les barrières intérieures, telles qu’il en existait sous l’ancien régime, devaient être renversées. Il a bien pu en résulter, de province à province ou de ville à ville, des déplacements d’industrie et même de population ; mais la prospérité nationale n’en était pas atteinte, puisque les moyens de produire ne pouvaient se déplacer que dans l’enceinte des frontières nationales.
Si non, si cette dernière condition n’est pas remplie, l’équilibre ne s’en rétablira pas moins ; le travail supprimé ici n’en sera pas moins remplacé quelque part ailleurs; mais ce quelque part ailleurs pourra être de l’autre côté de la frontière. Aujourd’hui les machines et l’avènement de l’industrie manufacturière font émigrer les capitaux et les bras de la campagne à la ville ; supposez qu’entre la campagne et la ville il y ait une frontière politique, supposez que ville et campagne constituent deux nationalités différentes, et vous avez l’exemple de ce que le libre-échange aura pu opérer entre deux Etats.
Alors, le problème que nous avions supposé jusqu’ici être fait surtout de conflits d’intérêts particuliers, va être élevé à la hauteur d’un problème national. Ne dites pas que l’Etat doive se
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désintéresser des querelles de libre-échangistes et dé protectionnistes; ne dites pas qu’il doit se faire une philosophie humanitaire et libérale dont il laisse les axiomes planer au-dessus de la lutte des négociants ou des armateurs, des agriculteurs ou des industriels. Dites au contraire que sous ce total d’intérêts particuliers, qui demandent plus ou moins intelligemment à être satisfaits, il y a autre chose qu’une simple majorité électorale à contenter ou à flatter, autre chose que de simples différences à peser dans la balance de l’opinion : dites qu’il y a ou peut y avoir un intérêt politique et national de premier ordre.
C’est celui de la population à conserver ou à accroître : car il est très exact d’admettre que le « libre-échange, en cas de concurrence inégale, modifie la distribution du capital et du travail entre les nations*. »
Voici l’hypothèse de M. de Laveleye.
La Belgique, suppose-t-il, peut acheter à l’Allemagne pour 5 millions la toile qui lui en coûtait 10 quand elle la fabriquait elle-même. Elle envoie donc 5 millions à l’Allemagne pour se libérer de ce qu’elle doit ; il lui en reste 5 autres que le libreéchange a économisés et qu’elle emploiera à d’autres usages.
Que deviennent les producteurs de chanvre et les tisserands ? Trois partis s’ouvrent à eux : mourir, émigrer, ou se livrer à une autre profession.
Nous voudrions écarter les deux premières solutions, qui seraient une ruine pour la Belgique. Reste la troisième. Mais celle-ci n’est pratique que pour la moitié des ouvriers : car il n’y a plus que 5 millions qui puissent désormais être dépensés en Belgique, et encore faut-il « que les consommateurs belges trouvent dans le pays même d’autres produits auxquels ils veuillent consacrer leur surplus, condition qui peut très bien ne pas se réaliser ».
Voilà la population belge diminuée au moins de la moitié de son nombre de producteurs de toile. Puis, étant donné que les produits s’échangent contre les produits, il faudra que la Belgique envoie des marchandises en Allemagne jusqu’à concurrence de la valeur des 5 millions de toile qu’elle en reçoit. Ce sera facile. Avec 10 millions jadis, elle nourrissait ses producteurs de chanvre et ses tisserands : puisqu’elle n’en a gardé que la moitié, elle a disponible la moitié des aliments qu'ils consommaient chez elle. Elle envoie donc cette moitié à l’Allemagne, afin d’y nourrir les ouvriers émigrés.
« Le commerce international sera en équilibre. L’échange se
* Cauwès, Cours d'économie politique, 4® édition, p. 474.
fera sur le pied de l’égalité. Les consommateurs pourront satisfaire de nouveaux besoins ; leur bien-être sera augmenté comme par le progrès de la machine. Seulement il y aura cette différence que la Belgique aura perdu la moitié de ses habitants *. »
On le voit, rien ne disparaît de l'argumentation de Bastiat. L’économie de 5 millions réalisée par les Belges sur leur consommation de toile leur a parfaitement permis d’avoir plus de jouissances. D’autre part on a fait intervenir une considération à laquelle les libre-échangistes restaient étrangers : celle de savoir si le travail déplacé franchit ou ne franchit pas la frontière.
Les économistes classiques d’autrefois ne paraissent pas avoir envisagé cette face du problème; mais les milieux dans lesquels ils vivaient, expliquent bien le silence qu’ils ont gardé.
Les dangers, que nous venons de signaler, sont en effet beaucoup plus à craindre qu’autrefois. Les communications sont devenues infiniment plus faciles ; l’attachement au sol natal a partout diminué et le sentiment national s’est lui-même affaibli. Quant aux capitaux, ils sont apparus toujours plus mobiles et plus cosmopolites et le taux de leur rendement a tendu à s’égaliser davantage.
Bref, quand les conséquences du libre-échange solliciteraient le travail à se dénationaliser, il arriverait actuellement de deux choses l’une : « ou bien que le capital déplacé dans les pays pauvres s’y dissiperait en pure perte et que la population laborieuse s’y éteindrait dans la misère; ou bien que l’un et l’autre émigreraient vers les pays riches »
Voilà l’objection la plus grave au libre-échange absolu. C’est par là et par là surtout que chaque Etat, gardien des intérêts nationaux, est amené à prendre parti dans le débat et à négocier avec les autres nationalités. Qu’il emprunte le plus possible aux principes et aux pratiques du libre-échange, c’est bien ; mais il il faut aussi que les débouchés qu’il obtiendra procurent un surcroît effectif de travail à ses nationaux ou tout au moins qu’ils leur assurent, en travail nouveau, garanti contre toutes les éventualités, une compensation aux suppressions de travail actuel dont cette concurrence étrangère pourrait menacer la population.
Est-ce assez et faut-il reviser la formule même du système?
Telle est la dernière question à envisager.
1 De Laveleye, Ktudes sur la liberté du commerce internaiio)ial, ls37,
Victor de Broorlie, le Libre-échange et l'impôt, p. 184.
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La protection et le travail national.