PRINCIPE ET RI T DE EA PROTECTION
« Le système de la protection rationnelle des industries nationales, dit un de ses meilleurs défenseurs, tend à développer d’une manière harmonique les forces productives et à garantir l’indépendance nationale, à augmenter les emplois productifs au profit du travail national, à constituer une production mieux équilibrée et à éviter les inconvénients des monopoles industriels ou maritimes*. » 11 n’est point inconciliable avec des vérités que les économistes les plus autorisés avaient mises en lumière.
Deux objections tout d’abord lui sont faites. On l’accuse de s’inspirer de principes socialistes, et on affecte de le confondre avec le mercantilisme.
C’est du socialisme, dit-on d’abord, parce que ce serait une intervention de l’Etat dans le domaine des intérêts privés, et parce que l’Etat, en intervenant, se mêlerait de répartir plus justement des biens en avantageant une certaine catégorie de producteurs aux dépens d’une autre catégorie, par exemple les agriculteurs aux dépens des manufacturiers, ou bien les producteurs d’une denrée aux dépens de ses consommateurs.
Mais ce n’est pas de certains intérêts privés que l’Etat se préoccupe, c’est bien plutôt et exclusivement d’un intérêt national, pour lequel il a une compétence indiscutable. Le socialisme, pour ceux qui admettent qu’il soit ailleurs que dans la négation directe de la propriété, exige tout au moins l’empiètement de l’Etat sur les fonctions des individus : or, l’Etat ne commet aucune usurpation dans le domaine des fonctions individuelles ou domestiques, quand il entreprend de défendre la nation contre des concurrences extranationales. Son intervention peut être maladroite et mal conduite ; elle peut être une faute économique, comme son administration pourrait être, en d’autres ordres d’idées, mêlée de fautes diplomatiques, politiques ou militaires; mais cette intervention sur le terrain d’une politique économique nationale n’est pas par principe et par définition un excès de pouvoir.
* Cauwès, Co^'TS d^économie politique^ 4« édition, t. II, p. 480.
On dit que l’Etat s’occupe d’une répartition des biens entre les citoyens, et que, fixant d’une manière indirecte le prix des marchandises par les droits de douane, il commet le même abus que s’il fixait le minimum des salaires ou ressuscitait les lois révolutionnaires du maximum
Là encore, selon nous, on fait une confusion. L’Etat ne répartit aucune richesse; il ne détermine aucun prix; il n’empêche aucune loi économique de s’appliquer à l’intérieur de la nation; il n’affaiblit pas le ressort de l’activité individuelle; il laisse libre jeu a la concurrence, sous la seule réserve qu’une certaine concurrence extranationale soit empêchée de nuire, non pas à des intérêts particuliers plus ou moins respectables, mais à l’intérêt national lui-même.
L’assimilation avec le système mercantile n’est pas mieux justifiée.
Ce qui donne l’illusion d’une ressemblance, c’est que les mesures de protection vont se résoudre par la force des choses, comme nous le verrons plus loin, en facilités d’exporter ou en difficultés d’importer, c’est-à-dire en mesures que le système mercantile aurait préconisées.
Mais ce n’est là qu’une analogie toute superficielle. Le système mercantile visait à une possession abondante des métaux précieux considérés comme la richesse par essence; les mesures de protection viseront tout simplement à la production des richesses par le travail, abstraction faite de tout rapport direct entre la richesse et les métaux précieux. C’est en augmentant l’abondance, les existences de l’or et de l’argent, que le système mercantile voulait développer la prospérité nationale: au contraire les mesures de protection, s’il y a lieu d’en prendre, y tendront par l’augmentation du pouvoir de produire et par conséquent du pouvoir d’échanger. Les défenseurs du travail national ne s'effrayeraient donc pas, de parti pris, d’une balance défavorable du commerce.
t C'était déjà l’argument que le comte de Cavour développait en 1851 au Parlement de Turin. « Je dis. soutenait-il alors, que l’allié le plus puissant du socialisme, dans l’ordre intellectuel bien entendu, c’est la doctrine protectionniste. Elle part absolument du même principe ; réduite à la plus simple expression, elle affirme le droit et le devoir du gouvernement d’intervenir dans la distribution, dans l’emploi des capitaux; elle affirme que le gouvernement a pour mission, pour fonction, de substituer sa volonté, qu’il tient pour la plus éclairée, à la volonté libre des individus. Si ces affirmations venaient à passer à l’état de vérités reçues et incontestées, je ne vois pas ce qu’on pourrait répondre aux classes ouvrières, à ceux qui se font leurs avocats, quand ils viendraient dire aux gouvernements: « Vous croyez « qu’il est de votre droit et de votre devoir d’intervenir dans la distribution « du capital et d’en réglementer l’action ; pourquoi donc ne vous mêlez- « vous pas de la protection du salaire? Pourquoi n'organisez-vous pas le a travail? p
LE COMMERCE INTERNATIONAL 413
Le protectionnisme suppose qu’il peut exister une économie politique nationale, non pas certes que les vérités économiques, en tant que vérités, ne soient pas les mêmes en tout pays, mais en ce sens que des circonstances de temps et de lieux — de nationalité par conséquent — puissent inspirer telles ou telles mesures économiques, différentes de celles qui conviendraient à d’autres T: peuples.
, Le libre-échange absolu était forcément cosmopolite, quand il
I partait de l’axiome que la libre facilité des échanges internatio-
: naux est un droit sacré et incoercible. Cependant le libre-échange
constituait bien une économie politique nationale, lorsque d’absolu il devenait transactionnel et demandait des traités diplomaj tiques et des clauses réciproques. Bien plus, c’eût été à titre
I d’économie politique nationale que l’Angleterre aurait dû soutenir
la cause du libre-échange, si elle n’avait pas eu la bonne fortune de pouvoir masquer son intérêt particulier sous le couvert d’un intérêt général et d’une loi économique universelle.
Les Anglais, outillés les premiers, pourvus de combustible industriel comme ne l’était aucune nation du monde, maîtres du commerce des mers depuis que l’Acte de navigation de Cromwell, acte éminemment protectionniste’, puis les succès de leur poli- l
tique sous Georges III et Georges IV leur eurent donné l’erapire de l’Océan, avaient un intérêt tout pratique à bénéficier de la liberté des échanges pour écouler leurs produits manufacturés.
Leur avantage y aurait été tout aussi grand, quand même d’aventure la maxime n'aurait pas été un principe absolu et surtout quand même les autres peuples auraient perdu à l’accepter pour eux-mêmes
• Adam Smith défend l’Acte de navigation {Richesse des nations, 1. IV, ch. Il, t. II, p. 47. Item, (p. 49) : «l’Acte de navigation est peut-être le plus sage de tous les règlements de commerce de l’Angleterre ». — Nous ferons , plus loin le résumé de l’Acte de navigation, en traitant de la marine mar-
chande (même chapitre, sect. ii, 3).
’ « Il ne faut pas se faire illusion sur le caractère de la réforme anglaise.
Si, depuis, des économistes anglais ont érigé le libre-échange en doctrine cosmopolite, les hommes d’Etat anglais ont tenu au Parlement un tout i autre langage : « Le fer et le charbon, disait Robert Peel, ces nerfs de la
I « manufacture, nous donnent l’avantage sur tous nos rivaux dans la
I « grande lutte de l’industrie. Notre capital l'emporte de beaucoup sur celui
« qu’ils possèdent. En esprit d’invention, en habileté, en énergie, nous ne « le cédons à personne. Notre caractère national, les libies institutions sous « lesquelles nous vivons.se réunissent à nos avantages naturels et physiques « pour nous faire placer à la tête de ces nations qui s’enrichissent par le I « libre-échange de leurs produits. » Le libre-échange a été pour l’Angle-
! terre une réforme inspirée par l’intérêt national, et l’on peut dire avec
Boldwin : « Il en est du liore-échange comme de la plupart des produits « des manufactures anglaises, qui ont été fabriqués beaucoup moins pour « la consommation du pays que pour l’exportation » (Cauwès, Cours d'e- I conomie politique, 4« édtion, t. II, pp. 632-633).
ni
Parler d’économie politique nationale, ce n’est donc nullement mer l’universalité des principes économiques. Bien plutôt c’est soutenir que ces principes sont plus variés et plus complexes qu’on ne le suppose à première vue ; c’est a.lmettre du même coup qu’ils peuvent conseiller des mesures pratiques qui ne soient pas toujours et partout les mêmes.
M. Cauwès, qui est dans la doctrine un des rares défenseurs du protectionnisme, lui assigne comme buts à chercher ou à atteindre, et invoque comme arguments en sa faveur :
« 1® Le développement des forces productives dans les pays neufs. » C’est la théorie des droits éducateurs, sur lesquels nous reviendrons un peu plus tard et qui a de hautes autorités pour elle. « Il peut se faire, avait dit Adam Smith, qu’à l’aide de ses règlements un pays acquière un genre particulier de manufactures plus tôt qu’il ne l’aurait acquis .«ans cela, et qu’au bout d’un certain temps ce genre de manufactures se fasse dans le
pays à aussi bon marché ou à meilleur marché que chez l’étranger ' » ;
« 2“ Le maintien de l’indépendance nationale par la défense des industries qui y sont nécessaires.» On invoque également en ce sens l’autorité d’Adam Smith : « La sécurité est pour un pays de plus grand prix que la richesse : en conséquence, il convient d’encourager par de certains avantages toute industrie domestique qui paraît nécessaire à la défense de l’Etat ^ »;
« 3® La solidarité des industries de production et la supériorité de l’état économique complexe. »
Une industrie unique ou presque unique présente en effet pour un pays le grand danger de crises que rien ne pourrait compenser ou atténuer. Les troubles amenés par une surproduction eu égard aux besoins ou aux facultés de consommer; la fermeture des principaux uiarchos étrangers qui servaient auparavant de débouchés ; les succès d’une concurrence nouvelle mieux servie par la nature ou par l’art : en un mot, toutes les causes de chômage ou d’arrêt d’une industrie seront d’autant moins sensibles dans l’ensemble du pays, d’autant moins funestes à sa prospérité économique, que l’industrie frappée aura dans le pays, par le fait de la complexité du régime, une prépondérance moins absolue et moins exclusive. Là encore par conséquent et comme s’il existait une économie politique nationale, les conseils de l’économie politique universelle devront être éclairés par une connaissance judicieuse des ressources naturelles et du milieu local. Ainsi
< Richesse des nations, l. IV, ch. ii, t. II, p. 37. * Ibid.
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LE COMMERCE INTERNATIONAL
« une agriculture exclusive sera fatalement rabougrie, parce que la valeur du sol et la somme des profits agricoles augmentent à proximité des centres manufacturiers, et parce que l’agriculture dirigée en vue de l’exportation seule appauvrit le sol en ne lui restituant pas les principes fertilisants enlevés par la culture »... Inversement « l’absence d’une production normale de matières premières et de denrées alimentaires serait pour une nation continentale un risque considérable si le commerce extérieur était intercepté. L’instabilité du crédit, la fréquence des crises industrielles pèsent beaucoup plus lourdement sur les classes laborieuses dans un pays qui est obligé d’acheter à l’étranger une partie de son approvisionnement en matières premières ou en subsistances ' » ;
« 4® L’activité du travail national, grâce au développement harmonique des forces productives qu’il favorise » ;
Enfin « 5® l’affranchissement du pays, à l’égard des monopoles industriels et maritimes. Ces deux derniers arguments, si nous les développions, nous ramèneraient à exposer ce que nous disions plus haut^ sur le déplacement des capitaux et de la population, ainsi que sur le danger des syndicats étrangers d’accaparement
J. -B. Say, chez lequel la doctrine libre-échangiste semble être moins mitigée que chez Adam Smith, en fait lui-même la remarque à propos des guerres de la Révolution et de l’Empire : « On peut conclure, dit-il, qu’en tout pays c’est la consommation intérieure qui fait la prospérité de la production. Pendant plusieurs années, en France, toutes nos communications avec l’étranger ont été interceptées, notre marine a été détruite, nos colonies ont été perdues ; et malgré tout cela, lorsque notre administration intérieure n’a pas été trop mauvaise, lorsqu’il n’y a pas eu des confiscations, des réquisitions, des levées d’hommes et d’argent exagérées, la France n’a cessé de prospérer; et — ce qui en est une preuve — sa population n’a pas cessé de croître. Nous verrions bien autre chose encore si les communications intérieures étaient plus faciles et les transports rendus très peu coûteuxL »
* Cauu ès, Cours d: économie politique, t. II, p. 4SD-491.
* Supra, p. 409.
^ Pour les syndicals d’accaparement, signaioas une divergence. M. Claudio Jannet, qui tient pour le libi*e-échange transactionnel, les croit facilites et encouragés par la politique protectionniste (i'apital, spéculation et finance, pp. 17 et 18) et il cite l’exemple des Etats-Unis. M. Cauwès, qui est protectionniste, en montre d^analogues en Angleterre sons le régime du libreéchange (Cours d'économie politique, 4^ édition, t. II, p. 498, en note). A ce point de vue, il y a entre les deux pays surtout des différences de mesure, qui se rattachent à des différences de caractère.
^ J.-B. Say^ Cours df économie politique. II« partie, ch. xv, t. I, p. 325.
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DEUXrÈME PARTIE — CIRCULATION OU ÉCHANGE