LES VARIATIONS DES TAUX DE LOYER OU INTÉRÊT
L’analyse des éléments possibles du loyer ou intérêt, pour subtile qu’elle ait pu paraître, va nous servir pour apprécier le taux naturel du loyer ou intérêt, pour examiner la licéité de l’intérêt dans les prêts d’argent, enfin pour apprécier l’opportunité d’une limitation légale du taux de l’intérêt dans ces mêmes prêts.
Prenons la première question : Quel est le taux naturel du loyer ou intérêt ? et particulièrement quelles sont les causes qui font varier l’intérêt des prêts d’argent ?
Si le loyer ou intérêt est fait de deux ou trois éléments distincts, il est évident que toutes les causes qui agissent exclusivement sur l’un d’entre eux, agiront du même coup sur leur total. Donc, pour l’in térêt de l’argent en particulier, il faudra étudier séparément: l®lesvariations de l’indemnité pour privation de jouissance;
* C’est ridée fondamentale de la théorie de M. de Rœhm-Bawerk, dans son volume yfapiïÆ? und KapitaUins. Iiispruck, 1S80.
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2® les variations de la prime d’assurance pour défaut éventuel de restitution.
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Le taux de l’indemnité pour privation de jouissance des capitaux tend à monter quand les capitaux .sont peu offerts et beaucoup demandés ; inversement il tend à descendre quand ces mêmes capitaux sont beaucoup offerts et peu demandés. Voilà donc l’action de la loi de l’offre et de la demande en matière de loyer ou intérêt du capital. Mais il y a des limites nécessaires. Dans un sens, en effet, si le taux moyen de cette indemnité était par trop avili, les capitaux se refuseraient aux prêts ; du rôle de capitaux actifs, ils seraient sollicités de passer à l’état de capitaux morts, soit pour pouvoir profiter de meilleures occasions qui viendraient à s’offrir, soit pour être prêts à se transformer en puissances de consommation, au gré de leur propriétaire. Voilà pourquoi il est permis de traiter de chimères les conjectures de ceux qui s’attendent à voir tomber l’intérêt du capital à zéro ou à peu près, sinon même à voir les capitalistes servir un intérêt aux emprunteurs. Dans un autre sens, l’intérêt trop élevé par suite de la modicité de l’olî’re et de la surabondance de la demande devra accroître l’offre et surtout diminuer la demande, en rendant moins nombreuses les entreprises qui pourront donner le rendement nécessaire.
Pourtant la question, jusqu’ici, est plutôt posée que résolue, et si l’on n’allait pas au-delà, on se bornerait à une simple transformation de son énoncé. Qu’est-ce donc qui fait varier l’offre et la demande des capitaux ?
Ce n’est pas l’abondance ou la rareté de la monnaie métallique; ce n’est pas davantage l'abondance ou la rareté du billet de banque. La rareté efîective du numéraire n’influe sur le taux de l’intérêt que lorsque ce numéraire manque à ce qu’exigent les besoins ou les habitudes des transactions. Tous les capitaux circulants — papiers de crédit compris — concourent avec lui pour constituer la masse offerte des capitaux.
Quant à la demande, elle comprend : 1® les demandes d’emprunts de production ; 2® les demandes d’emprunts de consommation. Très habituellement on ne songe qu’au premier de ces deux éléments. C’est une appréciation incomplète : car le second peut exercer la même influence que le premier. Dans les temps d’activité manufacturière et commerciale, c’étaient les emprunts de production qui faisaient le taux ; ce furent, au contraire, dans d’autres périodes, les emprunts de consommation qui dictèrent la loi, parce que les autres manquèrent ou furent trop rares. Il en fut particulièrement ainsi dans le moyen âge. Bien plus, ces deux
causes réagissent l’une sur l’autre : l’activité économique du second Empire explique le taux élevé auquel les emprunts de consommation de l’Etat furent émis alors, de même que la fréquence des appels que les gouvernements adressent encore au crédit pour des emplois absolument improductifs, soutient un certain taux — fort avili du reste — et atténue les conséquences de la pléthore actuelle des capitaux. D’où cette formule — juste si Ton se place seulement du côté des emprunts de production : — que « le taux de l’intérêt dépend de la productivité moyenne des nouveaux capitaux créés dans le pays ou survenant dans le pays ». — Et pourquoi des capitaux nouveaux seuls ? Parce que les anciens sont pour la plupart incorporés au sol ou aux usines, et que leur productivité « contribue seulement à augmenter ou à diminuer la valeur vénale du fonds ». En ces termes, « c’est l’abondance ou la rareté des seuls capitaux circulants qui influe sur le taux de l’intérêt ; l’abondance ou la rareté des capitaux fixes n’a pas la même action L »
Au résumé, on voit que l’indemnité pour privation de jouissance obéit, dans ses variations, à des causes générales influant sur le marché tout entier.
Il va en être autrement des deux autres éléments possibles du loyer ou intérêt.
La prime d’assurance contre les éventualités de perte du capital varie : 1® à raison de causes générales, telles que la situation économique, sociale et politique du pays ; 2® à raison de causes particulières tirées de la personne de l’emprunteur, telles que la modicité de ses ressources ou le peu de probité que Ton peut espérer de lui.
Enfin la prime d’amortissement, élément exclusivement propre au loyer de capitaux fixes (ou d’objets de consommation quiysoient assimilables), n’est influencée que par des causes particulières à chaque cas d’emprunt, telles que l’usure plus ou moins grande du capital ou de la richesse prêtés, selon la nature de ce capital ou de cette richesse et selon l’usage que l’emprunteur doit en faire.
Il est évident que la science économique ne peut étudier, dans les variations du taux du loyer ou de l’intérêt, que les causes générales sans pénétrer dans l’examen des causes particulières.
Mais il y a une catégorie de causes que la science économique ne doit pas admettre : ce sont celles que Ton voudrait, en dehors
* P. Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses^ p. 243.
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TROISIKME partie — RÉPARTITION
es principes exposés ci-dessus, rattacher à la nature de l’industrie a laquelle les capitaux sont affectés. On entend dire, par exemple, que le capital doit rendre plus dans un commerce de detail que dans une grande industrie. 11 y a là une erreur, par defaut d analyse. Si le petit négociant veut tirer 20 »/„ du capital qu II affecte à son commerce, tandis que le grand industriel son voisin se contentera de tirer 0 «/o, il y a erreur en ce ifue le petit négociant compte dans l’intérêt du capital un bénéfice d’entrepreneur et un salaire implicite d’employé en chef de sa maison de commerce. Or, vu la modicité du capital engagé, ce défaut d analyse augmente le pourcentage du rendement apparent du capital, beaucoup plus qu’il ne pourrait augmenter ce même
pourcentage dans une grande industrie roulant sur plusieurs millions.
La baisse du loyer ou intérêt est-elle un bien ? première vue, on répond par l’afiirmative. sans l’ombre d'une hésitation. On se souvient de la comparaison si frappante de Turgot. Turgot comparait le taux de l’intérêt de l’argent au niveau d’une eau débordée qui couvrirait un pays. « 11 suffit, disaitil, que leau monte ou baisse d’un pied pour rendre à la culture des plages immenses. C’est l’abondance des capitaux qui anime toutes les entreprises , et le bas intérêt de l’argent est tout à la fois 1 effet et l’indice de l’abondance des capitaux. » Efi’ectivement, le taux bas de l’intérêt a pour résultat : 1® de faciliter ries entreprises qui n’auraient pas pu être tentées avec un taux trop e^ve ; 2® de rendre le capital — précisément parce qu’il est plus offert — moins exigeant dans les conditions de son partage avec le travail. Pour ces motifs, les classes ouvrières sont doublement intoresseGs a l’abondance des capitaux.
Mais il faut aller plus avant dans la question et analyser de près les causes de cette baisse du taux de l’intérêt. Cette baisse tientelle a l’abondance des capitaux ? Alors elle est un bien, parce qu une société qui est bien pourvue de capitaux possède une plus grande puissance de produire et par conséquent aussi une plus grande puisssance de consommer. Cette baisse tient-elle à la sécurité publique ? C’est un bien encore, comme est un bien cette sécurité elle-même. Au contraire cette baisse tient-elle à l’improductivité des emplois de capitaux, à ce qu’on appelle ordinairement la stagnation des affaires ? Alors elle est un mal ou pour parler plus exactement, tout en étant elle-même un bien, elle est
e symptôme et la conséquence d’un mal, qui est l’improductivité des emplois.
Par exemple, des temps oi\ le taux normal de l’intérêt a été
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élevé, peuvent, à égalité de sécurité sociale, avoir joui d’un bienêtre supérieur et peuvent nous révéler un état de plus grande prospérité. Le second Empire, avec un 3 ®/o d’Etat qui se cotait entre 00 et 65 francs, avait une activité industrielle et commerciale que nous ne connaissons plus avec notre 3 ®/o à des prix très rapprochés du pair. Pourquoi ? Parce que la construction des chemins de fer était alors en pleine activité et que les capitaux étaient demandés pour des emplois qui n’ont pas été moins productifs au point de vue du développement de la richesse nationale que rémunérateurs pour la petite épargne qui y a mis des millions et des milliards. Ce n’est pas même en ces temps d’activité industrielle raisonnable, sérieuse, soutenue, que les capitaux et 1 épargne sont le plus exposés à être perdus : ils le sont bien davantage quand les entreprises à la lois prudentes et rémunératrices font defaut et quand eux-mêmes, inquiets de ne trouver que des intérêts dérisoires, sont plus enclins à se confier à des entreprises incertaines, mais prodigues de promesses.
En fait depuis le commencement de ce siècle la baisse du taux de 1 intérêt a été considérable. Elle a été surtout très forte et très brusque dans les vingt dernières années. Aussi certains économistes et certains financiers en sont-ils venus à formuler une sorte de loi de l’abaissement progressif du taux de l’intérêt par 1 effet de la civilisation contemporaine.
La conclusion nous paraît le fruit d’une généralisation un peu précipitée. Nous assistons a des faits passagers, qui ont des causes historiques; rien ne nous oblige à croire au maintien ou a la périodicité de ces faits ; rien, par conséquent, ne nous permet d allirmer que « le loyer de l’argent », comme on a coutume de tlire^ doive continuer indefiniuient à J.tüisser,
De fait, depuis quatre-vingts ans il s’est peu détruit de capitaux, au moins en Europe. Les guerres de 1-S59, 1SG6 et 1870-1871 n’ont été que locales et relativement de peu de durée : elles n’ont rien présenté qui fût comparable à ces longues destructions de capitaux accumulées à peu près sans trêve entre 1780 et 1815. Au contraire, dans nos quatre-vingts dernières années, il s’en est consDtué beaucoup, grâce aux découvertes et aux applications de la science, grâce à la machine à vapeur et aux chemins de fer en particulier. Or — on le sait — une société a d’autant plus de focilite à faire du capital qu’elle en possède déjà davantage. Pourtant la baisse du taux de l’intérêt ne put pas s’accentuer, aussi longtemps que les capitaux restèrent beaucoup demandés et que les premiers qui se formaient, sollicités par la possibilité et le besoin d’en constituer d’autres, trouvaient devant eux des
emplois ahondants et productifs. Puis après 1870-l87t il fallut reconstituer les capitaux détruits et pourvoir aux dépenses non reproductives auxquelles la France était condamnée. La baisse du taux de 1 intérêt fut encore ajournée. Bref, elle n’eut vraiment leu que dix ans plus tard, lorsqu’on eut à constater « l’affaiblissenient de l’esprit d’invention et de découverte, le moindre champ des nouvelles applications industrielles, l’absence des vastes entreprises largement rémunératrices, cette disette d’emplois coïnciuant avec une épargne qui restait très abondante et qui ne savait plus sur quoi se porter m
Or cet état de choses est-il destiné à subsister sans se modifier ? Il est permis d’en douter. Sans supposer un réveil de l’esprit initiaüve que rien ne fait pressentir, et sans parler non plus de crises economiques violentes et de destructions stériles, telles qu un triomphe du socialisme dans un des grands pays de l’Furope ne pourrait pas manquer d’en déchaîner, nous devons reconnaître que des capitaux importants ont été perdus depuis dix ans dans nombre d’entreprises demeurées improductives et que le gaspillage des linances publiques dans beaucoup d’Etats rend imminentes de grandes demandes de capitaux, qui se résoudront en emprunts dépuré consommation. Ce n’est pas tout, et la France depuis dix ans semble avoir perdu sensiblement de sa puissance d épargné et de capitalisation 2.
Concluons. Il y en a assez pour permettre d’affirmer qu’à un
mouvement en un sens peut bien succédi^r un mouvement en un
sens contraire. Il n’y a donc pas de loi qui oblige de croire à la
continuité d une tendance quelconque. Bien plus, les causes de la
hausse ou de la baisse du taux de l’intérêt sont des plus multiples •
elles sont esclaves de la politique et de l’histoire, et elles .seraient
absolument rebelles aux lois civiles qui prétendraient leur cornmander.