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PRINCIPES ESSENTIELS DE LA THÉORIE DE RIC.ARDÜ

Dépouillons d’abord les idées que nous pouvons avoir sur la signification du mot rente. II revêt ici un sens technique. II ne désigne plus le droit à exiger une prestation périodique sans pouvoir exiger la restitution d’un principal, selon l’acception que la science juridique donne à ce mot dans les locutions de rente viagère ou rente perpétuelle, de rente foncière ou rente constituée. Il ne désigne pas davantage, selon la langue de la conversation, des revenus quelconques autres que la rémunération d’un travail actuel, comme il arrive quand nous parlons d’un rentier ou de quelqu’un qui vit de ses rentes.

Ici il désigne une certaine partie du revenu qu’un propriétaire foncier tire de ses terres en ce sens qu’il s’y agisse d’une portion de revenu n’ayant pas pour cause du travail présent ou passé.

D’où il suit que la rente ne doit exister que dans l’industrie agricole. Elle est donc essentiellement foncière : et les mots rente et rente foncière sont synonymes. Voilà encore, pour l’expression complète de rente foncière, un sens absolument différent de celui que donnait notre ancien droit et que donne encore l’article 530 du Code civil L On peut regretter que l’usage n’ait pas prévalu de dire rente économique., afin d’éviter toute amphibologie.

Le mot rente, en ce sens économique, vient de l’anglais rent, qui signifie fermage. ’

Mais il faudrait se garder de confondre la rente et le fermage. Ce fut précisément l’erreur des physiocrates. Pour eux, « la rente

• «Art. 1*30. foute rente établie à perpétuité pour le prix de la vente d'un immeuble ou comme condition de la cession à titre onéreux ou gratuit d’un fonds immobilier.. .>» ,

est le produit net de l’industrie agricole; c’est le profit du propriétaire après qu’il a remboursé tous les frais de culture; c’est, par conséquent, ce qu’il pourrait demander au fermier s’il n’exploitait pas lui-même : en un mot, c’est le fermage'. »

Non, la rente n’est pas le fermage. Même aux yeux de ceux qui veulent en faire un titre spécial et distinct de répartition, elle n est qu une partie possible et nullement nécessaire de ce fermage, de même qu’avec le propriétaire travailleur autonome elle

n’est qu’une partie possible de ce qui reste après le calcul de son salaire implicite.

Précisons davantage ces distinctions de la rente et du fermage. - Première phase : Un. émigrant, arrivé dans un pays neuf, occupe, défriche, cultive. Ce qui lui reste du produit brut, après le salaire dépgé de ses travailleurs s’il en a, après son propre salaire implicite si on le déduit et après le loyer des capitaux, constitue un profit, sans aucun mélange de rente -^. — Deuxième phase : Il donne à ferme. Trouvera-t-il un prix de ferme qui lui rapporte plus que le loyer ou intérêt des capitaux qu’il a incorporés dans la précédente période? C’est peu probable, parce que le fermier, qui veut pour lui-même un bénéfice plus ou moins élevé, ne consentira pas à payer quelque chose au-delà de ce loyer ou intérêt que réclament les capitaux précédemment incorporés. En effet, si ce fermier était contraint de donner davantage, il préférerait,^ avec le concours d’autres capitalistes, s’adonner au défrichement et à la culture des terres voisines, parmi lesquelles nous devons admettre qu’il en reste encore de vacantes. — Troisième phase : Toutes les terres sont occupées sur ce point-là. Les propriétaires en ont un véritable monopole. Dans ces conditions, le fermage pourra monter, parce que le fermier, dût-on lui demander, pour la terre dont il s’agit, un fermage plus élevé que le loyer ou intérêt des constructions et de la fertilité artificielle, n’aura plus le moyen d’aller occuper des terres vacantes, en y appliquant ou faisant appliquer des capitaux. Donc, à dater du début de cette troisième phase, il y a ou peut y avoir une rente; et la fertilité simplement naturelle du sol commence à avoir, dans la distribution des richesses, une part qu’elle donne au propriétaire foncier détenteur avec d’autres d’un véritable monopole territorial Telle est, en substance, la théorie célèbre de la rente, beaucoup plus fondée, il faut bien le dire, sur des hypothèses à priori que sur des constatations expérimentales.

* Jourdan, Cours analytique d'économie politique^ p. 194,

* A moins qu’on ne veuille y voir de la rente altsolue, dont’nous parlerons

^ la plus ordin^airement

variations de rendement des terres, en voyant les Maures se presser dans les plaines de l’Andalousie, de plus en plus resserrés sur ce qui leur restait de leur admirable domaine. Les physio-

crates du xvm® siècle ont entrevu aussi des phénomènes et des lois de rente.

Adam Smith voyait dans ces augmentations de rendement la forme d’un prix de monopole ou prime de rareté.

Jacques Anderson, dans ses Recherches sur la nature des lois sur les céréales, énonça la formule fondamentale de ce qui devait être le système de RicardoL Enfin, après Malthus - que ses inquiétudes sur l’accroissement delà population devaient amener à croire à la fatalité d’un prix toujours croissant des denrées et d’un revenu toujours plus élevé des propriétaires fonciers 2 — Ricardo, dans ses Principes de l'économie politique et de l'impôt, donna une telle ampleur à ce sujet, que la théorie de la rente est apparue tout entière comme son œuvre. Lui-même aimait à dire de son livre « qu’il n’y avait pas en Angleterre vingt-cinq personnes capables de le comprendre ». Que la doctrine en soit juste ou fausse, elle a « valu à Ricardo l’immortalité et le renom

d’une des plus fortes têtes scientifiques dont puisse se glorifier réconomie politique-^ ».

Commençons en résumant et en analysant les pages gu’il y consacre.

Il définit d’abord la rente « cette portion du produit de la terre que l’on paye au propriétaire pour avoir le droit d’exploiter les facultés productives et impérissables du sol ’« ». Ici c’est de la rente absolue qu’il s’agit; aucune comparaison ne s’impose; chaque terre peut donner une rente, encore qu’elle soit la seule qui existe au monde, et l’on conçoit qu’aucune terre ne puisse

‘ Anderson (1740-1808), auteur de An inquiry into the nature of the

S Tuéf^^e Anderson^Texiste

terres aouees de fertilité différente... Si le grain qui germe dans les terrec

les plus fertiles ne suffît pas à satisfaire les demandes du marché le prix

haussera naturellement de manière à indemniser de leurs dépenses ceux’îrûi

ÏÏèrfertiLVS

tenes lertiles, satisfaits de donner une certaine prime pour avoir le privi-

cultiver. Cette prime varie naturellement selon la ferouiuoins grande du sol :et c’est elle qui constitue ce que nous appelons maintenant la rente. » ^

Ip! son Principe de population (1803) qu’il faut chercher

les idees de Malthus sur la rente : il les expose dans ses Rechercher rur tn nature et les progrès de la rente., publiées en 1815.

! T; Essai sur la répartition des richesses, p. 80.

/ rincipes de l'économie politique et de l'impôt, ch. ii.

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exister qui n’en donne une. C’est une équivoque dont Ricardo va bientôt se dégager. En outre, cette définition, jusqu’à présent, a le tort de donner à croire que la rente suppose essentiellement une mise en fermage. Ce serait également faux.

Ricardo signale ensuite la confusion habituelle entre la rente et le fermage, dont la rente n’est qu’une partie ; il critique cette confusion chez Adam Smith, qui prend alternativement le mot dans les deux sens; il compare deux fermes de même étendue et de meme fertilité, l’une pourvue de bâtiments, haies, clôtures, etc., l’autre dépourvue de tous ces moyens de produire et se louant nécessairement beaucoup moins cher; et il établit que l’idée d’une rente est inséparable d’une limitation d’emplacement. « Lorsque les hommes, dit-il, font un premier établissement dans une contrée riche et fertile, dont il suffît de cultiver une très petite étendue pour nourrir la population ou dont la culture n exige pas plus de capital que n’en possèdent les colons, il n’y a point de rente : car qui songerait à acheter le droit de cultiver le terrain, alors que tant de terres restent sans maître et sont, par conséquent, à la disposition de quiconque voudrait les occuper ? )> On le sent déjà : c’est de rente différentielle qu’il va s’agir.

Trois causes ensuite peuvent donner naissance à la rente: 1® l’inégalité de fertilité ; 2° l’inégalité de proximité ; 3® les inégalités de rendement des capitaux additionnels.

1 Inégalité de fertilité, — « C’est uniquement, dit Ricardo, parce que la terre varie dans sa force productive, et parce que, dans le progrès de la population, les terrains d’une qualité inférieure ou moins bien situés sont défrichés, qu’on en vient à payer une rente pour avoir le droit d’exploiter... A chaque accroissement de population qui force un peuple à cultiver des terrains d’une qualité inférieure pour en tirer des subsistances, le loyer des terrains supérieurs haussera. »

On perçoit déjà le lien entre la théorie de Ricardo et les inquiétudes de Malthus sur la densité croissante des populations : surtout on perçoit déjà très bien, chez Ricardo, la croyance à une hausse indéfinie du prix des denrées et du revenu des propriétaires fonciers.

2® Inégalité de proximité. — Pratiquement les résultats sont les mêmes, si, au lieu de cultiver sur le même point des terres moins fertiles, on est oblige d’aller cultiver des terres plus éloignées. L obstacle de la distance aura les mêmes conséquences économiques que celui de la stérilité.

Suivons jusqu au bout l’hypothèse. Au début, on cultive d’abord

un numéro 1 — ainsi raisonne Ricardo — très fertile et très bon

Tout est loyer ou profit: pas de rente. Mais l’accroissement de la

population oblige à mettre en culture un numéro 2, (|ui est moins 1

lertile ou plus éloigné. Il en résulte forcément que les denrées '

et le blé en particulier, puisque Ricardo raisonne sur le blé coii- '

teront davantage, rendues au marché, si elles viennent du n“ 2 i

que du n“ 1. Or, elles s’y vendent le même prix, à qualité égale.

Donc le propriétaire du n“ 1 gagnera davantage s’il cultive lui- -

meme, et il louera un prix plus élevé s’il prend un fermier. J

Rh bien, cette ditTérence de rendement entre deux domaines qui J

sont supposés avoir absorbé le même capital pour leur création i

voila la rente. ’ ’

« Supposons, dit Ricardo, que les terrains n“‘ 1, 2, 3 rendent J

moyennant l’emploi d’un même capital, un produit net de lOo' - ^

90, 80 boisseaux de blé... Aussitôt que la population aura augmente au point qu’on soit obligé de cultiver le n® 2, qui ne rend ;

(les salaires des laboureurs déduits) que 90 quarters, la rente '

commencera pour les terres n® 1. Car il faut, ou bien qu’il y ait deux taux de rendement du capital agricole, ou bien qu’on enlève du produit du n® 1 dix boisseaux de blé ou leur équivalent pour es consacrer à un autre emploi que le loyer de ce capital. Que ce I

soit le propriétaire ou une autre personne qui cultive le n® l.ces dix boisseaux en constitueront toujours la rente, puisque le cul- ' '

tivateur du n® 2 obtiendrait le même résultat avec son capital '

soit qu’il cultivât le n» 1 en payant dix boisseaux de blé de rente,’ i *

soit qu 11 continuât à cultiver le n® 2 sans payer de rente » ' ■

Poursuivons. Quand le n» 3 rend 80 à égalité de capital et de travail le n® i a une rente de 20, et le n® 2, une rente de 10. Si ^

I on abordait un n® 4 qui ne rendît que 70 boisseaux, la rente du n® 1 serait portée à 30; celle du n® 2, à 20, et le numéro 3 débuterait avec une rente de 10. « Qu’il s’agisse de catégories par S

t egres de fertilité ou par zones, les rentes se multiplieront et I

s accroîtront au fur et « mesure qu’on attaquera des qualités ou des zones nouvelles; et la somme des rentes sera égale à la somme des différences de qualité et de proximité

3® Inégalité de rendement des capitaux additionnels. — Ici le :

raisonnement est plus difficile à suivre. C’est du reste la partie

CT L analytique d'économie politique, n 107 aussi les

de Londre^'^^u xyiirsTècle

la plus faible du système et elle fournit, comme nous verron s plus loin, un argument qui peut le ruiner.

« Il arrive assez souvent, dit Ricardo, que, avant de défricher les n“® 2, 3, 4 ou les terrains de qualité inférieure, on peut employer les capitaux d’une manière plus productive dans les terres déjà cultivées. 11 peut arriver: 1° que, en doublant le capital primitif employé dans le n“ t, le produit, quoi qu’il ne soit pas doublé ou augmenté de 100 boisseaux, augmente cependant de 85; 2® que cette quantité surpasse ce que pourrait rendre ce capital additionnel si on le consacrait à la culture du n® 3. »

En cet état, le n® 1 donne 100 -j-85; le n® 2 donne 90. Où est la rente ? Elle est dans le premier rendement du n” 1 et elle y est de 15 ; elle accompagne aussi le rendement du n° 2, et elle y est de 5. Le second capital du n® 1 joue donc exactement le rôle d’un n® 3, car il n’a pas de rente et il est la mesure sur laquelle on calcule la rente des fonds supérieurs.

Puis on aborde le n® 3, qui donne 80. A ce moment, le premier rendement du n® 1 voit sa rente monter à 20; le n® 2 voit la sienne monter à 10, et le second rendement du n® 1 débute dans l’échelle des rentes avec une rente initiale de 5. Il en serait de même si, au lieu d’avoir mis en culture le n® 3, on avait affecté au n® 2 un capital additionnel qui eût été égal au premier et qui eût donné un rendement additionnel de 80.

Dans tous ces cas, la rente est toujours, selon la formule de Ricardo, « la différence entre les produits obtenus par l’emploi de deux quantités égales de capital et de travail » ; elle tient à l’infériorité de rendement des nouveaux capitaux consacrés à la culture intensive au-delà de certaines limites ; elle se lie à la loi du rendement non proportionnel en agriculture, loi que Stuart Mill et l'agronome allemand de Thünen ' ont développée plus tard, mais dont Turgot déjà^ et tous les économistes anglais avaient une conviction en quelque sorte innée.

La théorie, toutefois, est ici assez abstraite pour qu’un exemple, sous une forme très concrète, soit nécessaire.

Sur le n® 1, avec une dépense en capital de 10.000 fr., j’ai un produit net de 100 hectolitres qui, à 18 fr., me donnent un revenu net de 1.800 fr. Avec une dépense additionnelle égale de 10.000 fr., j’obtiens 90 hectolitres. Etant donné que le second capital doive être aussi bien rémunéré que le premier, il faut que les 90 hec-

* De Thünen (17^0-1851), auteur de VEtat isolé et connu, entre autres théories, par celle des zones concentriques de culture autour des grandes villes selon la facilité de conservation des produits, leur caractère plus ou moins transportable, etc.

^ Turgot, Ot?servations sur le mémoire de M, de Saint-Péravy,

tolitres nouveaux se vendent 20 fr., ce qui donnera bien le même produit brut de 1.800 fr. Mais le même cours de 20 fr. s'appliquera forcément aux premiers 100 hectolitres. Ceux-ci me donneront donc, après prélèvement des frais de culture et du loyer du premier capital, une somme totale de 2.000 fr. sur laquelle j’aurai une rente de 200 fr. Si je loue la terre, j’augmenterai de 200 fr. le prix de la ferme et ces 200 fr. seront une rente. Supposons enfin que j’ajoute un troisième capital égal de 10.000 fr., mais quecelui-ci, étant donnée la décroissance des résultats, n’arrache plus à cette terre qu’un rendement net de 75 hectolitres. Pour que 75 hectolitres nets donnent un produit de l.SOOfr., il faut que le prix s’élève à 24 fr. A ce moment, les 100 premiers hectolitres donneront un prix total de 2.400 fr., et les 90 seconds, un prix total de 2.1G0fr. La première mise de fonds percevra une rente deOOOfr., et la seconde, une rente de 360 fr., excédents respectifs de leurs produits sur celui de la dernière mise.

Ainsi se dégage cette formule, que le dernier capital employé peut bien occasionner la rente, mais que ce n’est pas lui qui la gagne.

Rossi, qui osait appeler le système de Ricardo « la gloire de la science économique moderne», cherchait à unifier ce qu’il y a de complexe dans cette œuvre : il tentait de rapprocher une définition générale, qui n’est vraie que de la rente absolue, et les développements que Ricardo a tous empruntés à la rente différentielle; et il donnait cette formule de conciliation : a La rente, disait-il, se proportionne, non à un seul de ces faits généraux (la puissance absolue et la puissance relative du sol), mais à l’un et à l’autre ^ elle est en raison composée de la puissance productive propre et de la puissance productive relative de la terre dont il s’agit*. »

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