‹ Éléments d'économie politiqueChapitre 36 sur 85 · DS B CET EO ND ECL'ASRICHESSE · texte numérisé non relu

DS B CET EO ND ECL'ASRICHESSE

le temps. Beaucoup, il faut s'y attendre, céderont d’abord aux influences mauvaises, et ce n’est qu'instruils par l’ expérience qu'ils entreront définilivement dans la bonne voie. La classe ouvrière n'est pas encore assez éclairée, et ceux

qui la mènent sont trop imbus des idées socialistes pour qu'il en soit autrement!.

Les associations ouvrières en Angleterre. — Nous en avons une preuve dans l'histoire des trades-unions anglaises, associations ouvrières puissantes qui, jadis prohibées, sont aujourd’hui reconnues depuis un assez long temps déjà. Il est certain qu'elles n’ont jusqu'ici montré, ni beaucoup de modération dans leurs actes, ni beaucoup de sagesse dans leurs prétentions. C’est ainsi qu’elles ont souvent essayé d'empêcher, contre tout droit, l’ouvrier non affilié de travailler pendant les grèves décrélées par elles; qu'elles entendent limiter pour tous le nombre d'heures de travail, sous prêtexte d'empêcher celui qui veut travailler plus longtemps que les autres d’accaparer une trop forte part des salaires disponibles. Elles voudraient aussi limiter le nombre des apprentis, ce qui serait revenir indirectement au régime des professions fermées, des corpôrations du moyen âge; enfin, elles ont émis la prétention d’exclure de tout lravail de manufacture les femmes et les enfants, parce qu'ils se contentent d’un faible salaire et font ainsi, croit-on, une sorte de concurrence déloyale aux ouvriers adultes. Ce son là autant d'exigences contraires à la liberté individuelle,

et par conséquent inadmissibles. On peut ajouter d’ailleurs que les trades-unions sont trop souvent de véritables coalilions militantes, employant plus volontiers leurs réssources à soulenir des ByAYeS qu’à soulager les infortunes de leurs membres.

Et pourtant il serait injuste de nier les progrès déjà effectués. Peu à peu l'esprit des ouvriers se transforme et conçoit mieux les nécessilés de la situation. A plusieurs reprises les trades-unions sont intervenues entre les patrons et les

1. Il existe aujourd’hui en France plus de 3 600 syndicats profesaels ouvriers réunissant 614 000 adhérents. En Angleterre, les trades unions comptent près de 2 millions de membres.

ouvriers pour empêcher des grèves et, en 1872, ce fut grâce à leur appui que le parlement anglais put constituer des conseils électifs d’arbitres pour trancher, sur la demande des intéressés, les difficultés qui s'élèvent sur le taux des salaires ou sur les modes de travail.

Ces excellents résultats montrent ce qu’on peut attendre de l'association ouvrière. Elle doit fortifier, vis-à-vis du patron, la situation de l’ouvrier, mais en même temps il faut qu'elle l'éclaire sur ses vrais intérêts et l'amène à renoncer aux chimères. Elle facilitera ainsi le maintien de la paix industrielle en même temps qu'elle assurera la parfaite équité du règlement des salaires.

II. L'association ouvrière et la suppression du salariat. — A côté du mouvement d’'associalion que nous venons de décrire, un autre s’est développé depuis une cinquantaine d'années, en France et à l'étranger, qui mérite d'appeler l'attention. Les ouvriers s'associent parfois, non pas pour se mettre en mesure d'obtenir un salaire élevé, mais au contraire pour sortir de la situation de’salariés et produire sans se mettre aux ordres d'un patron. Ils HAE dans ce but des associations coopératives.

C'est en France, et vers 1831, qu'eurent lieu les bremiers essais de ce genre, mais sans grand succès. En 1843 seulement, la première associalion coopérative sérieuse naît en Angleterre.

Pendant celte année 1843, en effet, 28 ouvriers tisserands habitant la petite ville de Rochdale, près de Manchester, eurent l’idée de s'associer et de former un petit capital en prélevant chacun 0 fr. 20 sur leurs salaires hebdomadaires. Au bout de l’année ils avaient réuni 700 francs. Ils louèrent alors un vieux magasin pour 250 francs et, avec ce qui leur restait, achetérent quelques objets d'alimentation. Ces provisions, vendues aux associés au prix du commerce de détail, reconstituèrent le capital primitif avec une légère augmentation, et l’opéralion fut aussitôt recommencée. Dès l'année 1845, l’associalion comptait 74 membres, possédait 4525 francs, faisait pour 17 750 francs de vente et réalisait 800 francs de bénéfices. L'organisation avait d’ailleurs été reclifiée : tout le monde, et non plus seulement les associés,

élait admis à acheter, et à la fin de l’année les bénéfices se divisaient en trois parts, l’une destinée à augmenter le

capital, Pautre répartie entre tous les acheteurs, au prorata de leurs achats, la dernière distribuée aux associés.

Le succès fut complet, il attira l'attention : les Équitables pionniers de Rochdale venaient de démontrer une fois de plus la force de lassociation et ce qu’on peut en attendre.

Le but quils s'étaient proposé et qu'ils venaiént d'atteindre était modeste sans doute : il se bornait à procurer aux ouvriers des vivres sains à bon marché. C’était beaucoup déjà, mais pourquoi ne pas chercher à faire plus encore ? Pourquoi les ouvriers n’auraient-ils pas demandé à l'association les moyens d'aborder directement la production, sans l'intermédiaire d’un entrepreneur ?

On l’essaya et les résultats aujourd'hui acquis montrent qu’en effet, dans certaines circonstances, dans une certaine mesure aussi, les associations coopératives peuvent les aider à réaliser ce désir. :

Trois catégories d'associations coopératives ont élé imaginées à cet effet, et fonctionnent actuellement avec plus ou moins de succès.

1° CERTAINES ASSOCIATIONS DE CONSOMMATION. -— Des ouvriers travaillant en chambre peuvent s'associer en vue de se pro curer les objets nécessaires à l'exercice de leur métier. Ils ont alors recours à des combinaisons tout à fait analogues à celle des Équitables pionniers. Seulement, au lieu d’ objets de consommation personnelle, tels que pain, viande, vin, elc., ce sont des outils et des malières premières qu’ils achètent en gros et revendent au détail. Parfois même, pour assurer le débit de leurs produits, ils forment des sociétés de magasinage, louant à frais communs un magasin dans lequel, sorte de bazar, les objets les plus divers seront exposés et offerts au public!.

20 ASSOCIATIONS DE CRÉDIT. — Les ouvriers peuvent également se grouper afin d’oblenir le crédit dont ils ont besoin, pour leurs premiers frais d'établissement, par exemple,

1. On évaluait, en 1903, le nombre des sociétés coopératives de consommation existant en France à 1880, réunissant 570 000 membres et atteignant un chiffre de ventes de 85 millions de francs.

pour s’agrandir, elc. Ce crédit, en effet, l'ouvrier isolé ne peut l'obtenir parce qu’il n’a aucune garantie à offrir : quelle que soit sa valeur personnelle, n'est-elle pas exposée à Loutes les chances de la vie ? Il faut grouper ces valeurs fraoiles pour leur donner la permanence et la solidité qui leur manque à l’étal d'isolement. Un certain nombre d'ouvriers s'associent donc, forment par petits versements un capital qui sera le fonds de réserve de l'association; puis ils organisent une banque qui, ainsi que tous les établissements de ce genre, recevra les dépôts que le public voudra bien lui confier et lera des avances à ses membres. Le public prendra confiance parce que tous les associés seront solidairement responsables des dettes de la banque et parce qu'un règlement sage, en soumettant à des conditions rigoureuses les prêts faits aux associés, empêchera les imprudences.

3° ASSOCIATIONS DE PRODUCTION. —— Les ouvriers peuvent enfin essayer de constituer de véritables entreprises, c'està-dire former, par des épargnes accumulées, un capilal suffisant, et l’'employer à monter une industrie quelconque comme menuiserie, bijouterie, fonderie, etc. Ils devront alors s'entendre pour choisir avec soin ceux auxquels la direction sera confiée et pour répartir les tâches entre tous.

Il n'est pas douteux que de pareilles tentatives puissent être couronnées de succès. Les faits sont décisifs en ce qui concerne les associations en vue de se procurer des outils et des matières premières et les banques de crédit. Ce n'est malheureusement pas en France que ces faits peuvent être recueillis, car, malgré la place que tient encore la petite: industrie dans notre production, les associations dont nous parlons n'y ont reçu qu un faible développement?. Mais il n'en est pas de même à l'étranger. Les sociétés de crédit, notamment, plus difficiles à constituer que les associations

.- En 1903, il existait en France 1 038 sociétés coopératives de crédit, nee 19 banques populaires urbaines ou mixtes, 968 sociétés locales de crédit agricole et 51 caisses régionales de crédit agricole.

2. Le nombre des associations coopératives de production existant en France en 1903 était de 325, dont 124 pour Paris, 193 pour les déparlements et 8 pour l'Algérie et la Tunisie.

Une publication annuelle rédigée avec un très grand soin, l'A Imanach de la Coopération, contient des statistiques détaillées ainsi que les renseignements les plus précis sur le mouvement coopératif.

DR OBCEETONrED Ex L'AFRICHESSE PAIN

de consommation, rendent en Allemagne les plus précieux services à la classe ouvrière. L'initiateur du mouvement dans ce pays, M. Schulze-Delitzch, constatait avec fierté, en 1883, que les banques populaires en Allemagne étaient au nombre de 1889. Et en Italie, où elles sont organisées. sur un modèle assez spécial, elles viennent en aide de la façon la plus heureuse à la pelite culture. Les ouvriers d'élite doivent donc trouver dans l'emploi de ces procédés. l’aide qui leur est nécessaire pour pratiquer la pelile industrie et s'élever peu à peu au rang d'entrepreneurs.

Les faits sont beaucoup moins décisifs, au contraire, en ce qui concerne les associations de production. Quelques exemples heureux peuvent sans doule être cités. Les Équitables pionniers de Rochdale, par exemple, sont parvenus en 1856 à installer une filature qui a très bien fonctionné. Mais les succès de ce genre sont rares. Le grand obstacle est dans l’organisation de la direction, les ouvriers, qui s'associent surtout pour supprimer le patron, consentant

- difficilement à reconnaitre l’autorité d’un chef.

En résumé, de même que la participation aux bénéfices, l'association coopéralive est une combinaison qui peut, dans descirconstances convenables, donner d'excellents résultats.

Les tentatives des ouvriers pour l'organiser ne peuvent

qu'être approuvées, parce qu’elles démonirent Ir vitalité de la classe ouvrière et les progrès de l'initialive individuelle.

Mais on s'est fait, croyons-nous, de grandes illusions. On a déclaré que l'avenir appartenait à l'association coopérative, que celle-ci était appelée à supprimer le salariat. Une enquête officielle était ouverte, il y a quelques années, dans le but de faciliter la formation de sociétés coopératives, et plus récemment encore on proposait ce genre de combinaison aux ouvriers comme l'instrument d'une émancipation qui, en réalité, est déjà conquise.

C'est là, croyons-nous, une erreur, et une erreur très

dangereuse. L'association coopérative ne peut pas êlre géné-

ralisée: elle restera toujours le privilège d’une élite. Les.

sociétés de consommation et de crédit ne peuvent servir

qu’à la petite industrie, dont le champ, on l’a vu, est limité.

Et quant aux associations de production, les obstacles qui

s'opposent à leur bon fonctionnement ne sont pas de nalure 1%

à disparaitre. Elles exigent une ardeur au travail et surtout un esprit de discipline qui ne peuvent se rencontrer que chez un pelit nombre. Il est dès lors très dangereux de les vanter outre mesure, parce qu'on s'expose à fausser les idées de l’ouvrier quand il serait si nécessaire de les rectifier. On lui inspire la haine du salariat, au lieu de l'aider à comprendre l'équité de ce contrat dont il ne saurait se passer.

Pourquoi le salariat ne disparaïtra pas. — Le salariat, en effet, ne saurait disparaitre, parce qu'il est conforme à la nature des choses. Prise dans l’ensemble, la classe ouvrière ne peut s’exposer aux risques de la production : vivant de son gain journalier, elle a besoin d’être sûre de l’obtenir; comment, si l’on est prudent, lui conseiller de le soumettre aux aléas inhérenis à toute entreprise? Elle ne peut pas non plus attendre, pour toucher le prix de son travail, que les objets fabriqués aient élé vendus, ou que la confection de l'inventaire ait fail connaître le chiffre des bénéfices à partager. Ce gain certain et exigible à époque fixe dont il a besoin, le salariat peut seul le procurer à l’ouvrier : le salariat est donc un arrangement nécessaire. Ajoutons qu'il est équitable aussi, car c’est justice que celui qui ne dirige pas reste à l'abri des pertes que cause une mauvaise direction et laisse au chef responsable les profits dus à son habileté.

Ainsi, des deux sortes d'associations ouvrières, les syndicats ouvriers et les associations coopératives, que nous venons d'étudier, ce n’est pas, comme quelques-uns l'ont dit, la seconde qui se généralisera, c’est la première. Le vrai bul à atteindre, ce n'est pas la suppression du salariat, c'est son perfectionnement.

Lire dans les Extraits :

Léon Faucher : Les effets d’une grève (p. 339). John Stuart Mill : Le salariat remplacé par l'association (p. 376).

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