‹ Éléments d'économie politiqueChapitre 42 sur 85 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L’'Échange, — Théorie de la valeur.

Programme officiel : L’échange : Ses diverses formes. — La valeur et le prix. — Lois qui président à la fixation, aux variations et à l’équilibre des prix. — Prix courant, coût de production. — Concurrence, monopole.

L’échange : ses diverses formes. — L'économie politique appelle échange tout contrat dans lequel chacune des parties reçoit un avantage en compensation de celui qu'elle accorde. Cet avantage peut d’ailleurs consisler, soit en un droit de propriété ou de jouissance, soit en un simple droit de créance.

C'est là une définition très large de l’échange; elle s'applique à beaucoup de cas, et les formes de l'échange sont en effet très diverses. Il y a, par exemple, échange quand un individu cède un produit pour en recevoir un autre, comme un sac de blé contre une certaine quantité de charbon. Il y a encore échange lorsque le propriétaire d’un terrain ou d’un cheval en abandonne la propriélé à autrui moyennant une somme d'argent. Le propriélaire foncier et le fermier qui passent contrat pour régler le montant du fermage et les droits du preneur font un échange, le patron et l’ouvrier en font également un quand ils s'entendent pour fixer les conditions du travail et le taux du salaire, et de même ceux qui mettent en commun des capitaux pour fonder une entreprise et en partager les bénéfices ou les pertes, On trouverait encore aisément d’autres exemples.

En étendant ainsi le sens du mot échange, l'économie politique rompt avec les habitudes de la langue juridique et même du langage courant. Mais on aurait tort de l’en blâmer. Si, en effet, on sent ordinairement le besoin de distinguer soigneusement, les uns des autres les divers contrats dont nous venons d’énumérer les principaux, c'est que chacun d’eux est soumis, quant à sa formation et à ses effets, à des règles spéciales. On réserve, en conséquence, au premier, à celui dans lequel un produit est cédé contre un produit, le nom d'échange, et les autres sont désignés par les mots de vente, de louage, de louage de services, d'association, etc. Rien de plus naturel, de plus nécessaire même. Mais l’économie politique n’a pas besoin de ces dénominations diverses, parce que les particularités qui distinguent les divers contrats n’ont pour elle qu’une importance secondaire. Ce qui l’intéresse, c'est au contraire le trait commun que tous présentent. Tous supposent que chaque partie contractante reçoit un équivalent de ce qu’elle fournit; or l'économiste cherche avant tout les lois qui président à la détermination des équivalences, pourquoi, par exemple, l'hectolitre de blé est cédé contre 20 francs plutôt que contre 15 ou contre 25, pourquoi telle ferme se loue 1000 francs plutôt que 800 ou 1200, etc. Envisageant tous ces contrals sous le même point de vue, il a avantage à les désigner d’un même nom, et le mot échange est bien choisi, puisqu'il implique l’idée d’un équivalent fourni par chacun des contractants.

La valeur et le prix. — Les économistes ont cependant, en cette matière, emprunté à la langue courante un mot dont, à la rigueur, ils auraient pu se passer.

Ils expriment ordinairement par le mot valeur les relations d'équivalence des diverses choses. Si, par exemple, un hectolitre de blé s’échange contre 50 kilogrammes de sucre, on dit que l’hectolitre de blé vaut 50 kilogrammes de sucre. Mais, quand une chose est échangée contre de la monnaie, contre 100 francs, par exemple, on s'exprime en général autrement : la somme de monnaie fournie reçoit le nom de prix, et l’on dit que la chose coûte 100 francs. Il est très commode de pouvoir ainsi indiquer d’un mot qu’on se

trouve dans le cas si fréquent où l’un des équivalents échangés est de la monnaie, mais il serait tout aussi correct de dire que la chose vaut 100 francs.

Le prix n'est donc que la valeur d'une chose exprimée en monnaie, et l'on doit bien se garder d’opposer ces deux mots, prix et valeur, l’un à l’autre. Le premier n'est qu'un synonyme du second, employé dans un cas particulier, et il n'y a aucune distinclion à faire entre la valeur et le prix d'une chose quand on cherche les lois économiques qui déterminent les conditions des échanges.

Lois qui président à la fixation, aux variations et à l’équilibre des prix, ou Théorie de la valeur. — [. LA VALEUR ET SES CARACTÈRES. — Pour comprendre comment l'échange est possible et quelles lois en déterminent les conditions, il faut approfondir la notion de valeur.

La valeur est la propriété qu'ont un grand nombre de choses d’exciter nos désirs. Nous souhaitons de conserver ces choses quand nous les possédons déjà ; nous aspirons à les acquérir lorsque nous ne les possédons pas encore.

Cette propriété, toutes les choses ne l'ont pas, car elle implique deux conditions. Il faut d'abord que la chose dont il s’agit soit utile, c'est-à-dire apte à satisfaire l’un de nos besoins : comment, en effet, désirerions-nous une chose qui ne pourrait nous servir? Îl faut, en outre, que nous redoutions quelque difficulté à remplacer cette chose si nous en abandonnons la possession, ou à en acquérir une semblable si celle-là nous échappe. L’eau est incontestablement utile et la valeur de celle qu’il transporte est considérable pour l'homme qui traverse un désert; mais la provision d'eau du riverain d'un fleuve n’a pour ce dernier presque aucune valeur, parce qu'il peut la renouveler à volonté. Cette seconde condition est généralement désignée par le mot, suffisamment exact, de rareté, et l’on dit que la valeur suppose l'utilité et la rareté.

Or rien n’est plus variable, selon les objets, les hommes et les temps, que le degré d'utilité et de rareté des choses. D'une part, pour un même homme, lulilité ou la rareté des diverses choses peuvent évidemment être très différentes. D’autre part, deux individus apprécient souvent de

946 ÉLÉMENTS D’'ÉCONOMIËÉ POLITIQUE

facon très dissemblable lutilité ou la rareté d'une même chose. Enfin, d’un moment à l’autre, nos idées se modifient avec nos besoins ou selon les circonstances : ce que nous jugions très utile cesse de l’êlre, ce qui nous paraissait rare devient abondant, ou réciproquement.

Cette variabilité et cette instabilité de ses deux éléments se communiquent naturellement à la valeur et engendrent, en ce qui la concerne, trois conséquences capitales :

1° Les diverses choses n’ont pas pour un même homme une valeur identique. Chacun de nous dresserait aisément la liste des objets qui l'entourent par ordre de valeur, et, en y réfléchissant, on constale même que ce classement se fait de lui-même, inconsciemment, dans notre esprit.

20 Chacun appréciant les choses à son point de vue, il arrive souvent que deux individus ne reconnaissent pas à une même chose la même valeur. Chacun fait à sa façon le classement des valeurs, et les listes que nous avons tous dans l'esprit ne sont pas concordantes.

30 Enfin, d'un moment à l'aulre nos appréciations peuvent changer. Le classement des valeurs se refait sans cesse dans notre esprit, et la chose qui tenait hier l’un des premiers rangs est peut-être aujourd’hui reléguée dans les derniers. Le besoin que nous éprouvions est peut-être salisfait, nos goûts ont pu se modifier, ou bien les circonslances ont mis à notre disposilion ce que nous jugions difficile à acquérir antérieurement.

IT. RELATIONS DE LA VALEUR ET DE L'ÉCHANGE. — Ces caractères de la valeur contiennent en germe toute la théorie de l'échange. | |

1° Ils expliquent d’abord comment l'échange est possible. Quand, en effet, un homme propose à un autre de lui céder, par exemple, un aliment contre un vêtement, il a évidemment comparé ces deux choses et jugé que le vêtement vaut plus que laliment. Celui auquel il s'adresse fait une comparaison semblable et, s’il estime que l'aliment vaut plus que le vêtement, il consent et l'échange a lieu. Un pareil résullat serait incompréhensible, si nous ne savions que deux individus peuvent apprécier de façon très différente la valeur d’une même chose.

2° Ils expliquent aussi comment se déterminent les con-

CAC UBANIO NUD EUTAMRIGHLSSE 27

ditions de l'échange quand les objets en présence sont divisibles et qu'on échange des quantités, par exemple des litres de blé contre des kilogrammes de charbon. C’est encore en comparant les valeurs respectives de ces choses que chacun fixe les limites de son sacrifice.

Si les deux contractants arrivent à des résultats concordants, l'échange a lieu sans peine, car la simple comparaison des valeurs suffit à en délerminer les conditions. [Il en serait ainsi, par exemple, si le détenteur du charbon estimait qu'il peut avec avantage abandonner 10 kilogrammes de charbon pour acquérir 3 litres de blé, mais qu’il serait en perte s'ilen cédait davantage, et si, en même temps, le détenteur de blé jugeait qu'il ne peut donner 3 litres de blé pour moins de 10 kilogrammes de charbon. L'échange se ferait alors à raison de 10 kilogrammes de charbon contre 3 litres de blé.

Mais il peut en être autrement. On peut supposer que l’un consentirait à abandonner 10 kilogrammes de charbon pour recevoir 3 lilres de blé, landis que l’autre accepterait à la rigueur de livrer les 3 litres de blé contre 8 kilogrammes seulement de charbon. Dans ces conditions, la quantité de charbon cédée contre 3 litres de blé se fixera entre 8 et 10 kilogrammes, et c’est l’habileté respective des échangistes qui décidera du chiffre intermédiaire auquel on s’arrêtera. Ce sera une question de marchandage où celui-là l’'emportera qui saura le mieux pénétrer la pensée de l’autre, Ainsi, même dans ce cas, si la comparaison des valeurs ne suffit pas à déterminer les proportions de l'échange, elle fixe du moins des limites étroites dont les parties ne peuvent sorlir, et par là facilite singulièrement leur entente.

3° Enfin les caractères de la valeur expliquent pourquoi les condilions de l'échange sont essentiellement instables, de telle sorte que celui qui vient de faire un marché avantageux sera peut-être, l'instant d’après, dans l'impossibilité d'en faire un semblable, et réciproquement. Supposons, en effet, que les détenteurs de blé et de charbon dont nous venons de parler se rencontrent à nouveau et cherchent encore à passer contrat. Les circonstances ayant pu se modifier, une nouvelle comparaison des valeurs les mènera : peut-être à des résultats très différents de ceux auxquels ils sont arrivés la première fois, Il n’y aurait rien d'étonnant,

par exemple, à ce que celui qui n'avait donné que 9 kilogrammes de charbon pour obtenir 3 litres de blé soit, celte fois, obligé de pousser son sacrifice jusqu'à céder 11 ou 12 kilogrammes. Les conditions de l'échange de deux marchandises ne se fixent donc jamais d’une façon définitive. La comparaison dont elles dépendent est toujours à refaire, parce que l'utilité et la rareté respectives des choses peuvent toujours changer.

III. COMMENT LE MÉCANISME DE L'ÉCHANGE SE COMPLÈTE DANS LES SOCIÉTÉS AVANCÉES. — Les explications qui précèdent font connaître les éléments essentiels du mécanisme des échanges. Il n’y a pas à en chercher d’autres entre individus isolés qui se rencontrent de temps à autre et profitent de leurs rencontres pour échanger leur superflu. Mais il ne peut en être de même dans nos sociétés, où la pratique incessante de l'échange est une condition de la vie économique. Laissés à eux-mêmes sans plus de coordination, les éléments que nous venons de décrire se prêteraient à des écarts trop violents. Les hommes verraient constamment leurs prévisions déroutées et l’on aboutirait souvent aux résultats les plus choquants. Est-il admissible, par exemple, qu’en France, un homme pressé par le besoin de manger soit obligé de payer quelques centaines de francs pour se procurer un pain? Il consentirait sans doute à en passer par là plutôt que de mourir de faim, mais le mécanisme économique qui permettrait de pareils abus serait évidemment incomplet : on ne pourrait mieux le comparer qu’à une machine ingénieusement agencée, mais qui manquerait de régulateur.

Heureusement, le mécanisme se complète, k re tion nécessaire s’accomplit par l'effet même de l’organisation économique des sociétés. Grâce à la division du travail, toute production est faile en vue de l'échange, et ce simple fait suffit pour diriger la fixation des prix et modérer leurs variations à un double point de vue.

a. La loi de l'offre et de la demande. Valeur courante. Prix courant. — Il en résulte d’abord qu'ayant besoin, par exemple, d'acheter un produit, on n’est pas réduit à chercher au hasard celui qui, possédant ce produit, désire le vendre. Des marchés existent, où, soit d’une façon

permanente, soil à des époques périodiques, tous ceux qui veulent acheter et tous ceux qui veulent vendre sont sûrs de se rencontrer. Les boutiquiers dans une ville font une offre permanente de marchandises, et les bourses, foires ou marchés proprement dits offrent des exemples de réunions périodiques d'acheteurs et de vendeurs.

Ainsi, au lieu de se trouver seul en face d’un unique vendeur, on fait partie d’une foule qui veut acheter à une autre foule qui veut vendre. Les mobiles particuliers, les besoins extrêmes, d’un caractère purement individuel, disparaissent, se perdent dans la masse, et c’est en somme de la moyenne des appréciations de ceux qui veulent acheter et de ceux qui veulent vendre que résulte à tout instant la fixation des prix. |

Voici, dès lors, comment les choses se passent.

Imaginons un marché où des individus offrent pour la vendre une certaine marchandise, tandis que d’autres demandent, pour l’acheter, cette même marchandise. Après les premiers pourparlers,une tendance favorable soit aux acheteurs, soit aux vendeurs se manifeste. Si, par exemple, les offres sont moins nombreuses que lés demandes, ceux qui désirent acheter sont obligés de se faire concurrence : ceux-là seuls seront servis qui offriront plus que les autres. À mesure quela lutte s’accentue, le prix tendant vers un taux de plus en plus élevé, certains acheteurs se découragent et se retirent, et il arrive un moment où les demandes persistantes sont précisément égales aux offres. C’est alors seulement que le prix peut se fixer, car tant qu’il reste plus de demandes qu’il n’y a d'offres, la lutte entre les acheteurs ne peut pas prendre fin. L’égalisation des demandes et des offres peut d’ailleurs être facilitée par les vendeurs eux-mêmes si, encouragés par les bonnes conditions qui s’annoncent, ils augmentent leurs offres en faisant venir à la hâte de nouvelles marchandises ou en offrant de vendre sauf à livrer plus tard. Dans tous les cas Le prix se fixe au taux qui produit l’équation des offres et des demandes.

Telle est la célèbre loi de l'offre et de la demande, la plus importante de l'économie politique, Comme on le voit, elle aboutit à déterminer un prix unique auquel tous ceux qui consentiront à le payer pourront se procurer la chose.

Ce prix, on l'appelle prix courant parce qu'en effet c'est celui auquel se vend couramment la chose, et cela est si vrai que beaucoup de vendeurs, une fois renseignés sur l’état du marché, n'hésitent pas à afficher ce prix et renoncent par là même à en obtenir un autre.

Dans ces conditions, aucun acheteur n'est obligé de payer un prix exceptionnel. L'un d'eux serait-il sous le coup d'une nécessité impérieuse, prêt peut-êlre à sacrifier une somme énorme pour obtenir la marchandise, qu'il ne la payerait cependant pas plus que le prix courant tel qu'il résulte de l’ensemble des offres et des demandes. Si parfois il en est autrement, si quelque acheteur paye la chose plus cher que les autres, c'est qu'il n’a pas pris la peine de se renseigner avant de traiter£.

b. Le coût de production. Valeur normale. Prix te — L'organisation économique des sociétés avancées, basée sur la division du travail, produit encore un autre effet. Elle tend sans cesse à modérerles variations du prix courant, à corriger ses écarts lorsqu'il s’en produit et à le maintenir à un taux rationnel.

D'une part, en effet, chaque entrepreneur, produisant pour vendre, se propose nécessairement d'obtenir un certain prix et fait tous ses efforts pour y arriver. Ne faut-il pas, en effet, qu’il retrouve le total de ses frais de produclion et, en outre, un certain bénéfice qui l’indemnise de ses peines et de ses risques? Si donc, dans une industrie, le prix courant vient à s’abaisser au point de ne pas donner aux entrepreneurs un profit suffisant ou de les mettre en perte, ceux-ci s’empressent de ralentir la production : l'offre devient alors moins abondante et le prix courant se relève.

Mais, d’un autre côté, comme toute entreprise est fondée en vue de réaliser des bénéfices, si des circonstances inattendues viennent à élever le prix courant à un laux exceptionnel, les entrepreneurs ne manquent pas d'augmenter leur production pour en profiter plus largement. Si d’ailleurs

1. Nous avons parlé de l'acheteur à titre d'exemple. Les mêmes raisonnements montreraient qu'un vendeur, quelque intérêt qu'il ait à vendre, peut vendre au prix courant,

CRC PARAMDION DE" LA RICHESSE 251

ils ne le faisaient pas, d’autres entrepreneurs, en quête d'occupations avantageuses, s'empresseraient de fonder des entreprises nouvelles. L'équilibre se rétablit donc bientôt entre les offres et les demandes: ces dernières cessent d’être surabondantes el le prix courant s’abaisse.

La valeur courante ne se fixe donc pas au hasard. Les prix tendent sans cesse à se fixer au taux qui représente le coût de production de chaque chose augmenté d'un profit moyen pour le fabricant. Aussi dit-on que, pour chaque objet, à côté du prix courant (ou prix effectif auquel il se vend), il exisle un prix normal, sorle de prix idéal vers lequel le prix courant tend à revenir, quand par hasard il s’en est écarté.

Cette influence du coût de production sur les prix est particulièrement heureuse, car elle permet aux consommateurs, c'est-à-dire à la société tout entière, de recueillir le bénéfice des progrès industriels. C’est grâce à elle que, dans nos sociétés, les prix des objels manufacturés, comme les vêlements et les meubles de toute espèce, tendent à s’abaisser graduellement. Beaucoup d'objets de ce genre, qui jadis étaient choses de luxe, sont devenus de consommalion usuelle, parce qu’on a trouvé le moyen de les fabriquer de moins en moins chèrement et que leur prix de vente a naturellement suivi le même mouvement. Pour d’autres produits, et notamment ceux de l’agriculture, Île même effet est moins apparent, mais il n’en est pas moins réel. Nous ne payons pas aujourd’hui le pain plus cher qu'il y a cinquante ans et la hausse du prix de la viande depuis 1850 est seulement de 69 p. 100. Pourtant ce sont là des choses dont on n'augmente pas à volonté la quantité et, d'autre part, leur consommalion s’est prodigieusement accrue. Mais les progrès -de l’agricullure et la mise en exploitation de terres nouvelles ont permis de faire face, ou à peu près, à l'augmentation de la demande. On a trouvé le moyen de produire ces objets en quantités beaucoup plus considérables qu'autrefois sans augmenter sensiblement les frais de production, et les prix, se mesurant sur ces frais, sont restés stationnaires ou n’ont augmenté que dans une mesure relativement faible.

LA THÉORIE DE L'ÉCOLE AUTRICHIENNE, — La théorie que nous

venons de développer paraît suffisante pour analyser la nolion de valeur. Cependant l’école économique autrichienne, qui compte parmi ses membres des hommes d’une haute valeur scientifique, comme M. de Bohm-Bawerck, a fait grand bruit autour d’une théorie basée sur la distinction de la valeur en usage et de la valeur en échange. On appelle valeur en usage le degré d'intérêt que nous apportons à la possession d’une chose, c’est-à-dire l'utilité directe que nous pouvons personnellement retirer de sa consommalion. Les économistes autrichiens ont remarqué que celte valeur en usage diminuait à mesure que l'objet était consommé. Ainsi, lorsqu'un homme mange un morceau de pain, la valeur en usage de ce morceau de pain diminue non seulement en raison des fractions qui sont consommées, mais encore en raison de la satisfaction du besoin de nourriture qu'éprouvail le consommateur lorsqu'il a commencé à manger. S'il arrive que sa faim soit apaisée avant que le morceau de pain soit entièrement consommé, on pourrait dire que la valeur en usage de la dernière bouchée serait nulle si l'esprit de prévoyance ne conduisait à lui attribuer un certain intérêt en vue de satisfaire à des besoins futurs. ;

À l'inverse, on appelle valeur en échange le pouvoir d'achat d'un objet, c'est-à-dire l'expression de la quantité d'objeis que nous pouvons obtenir contre l'abandon de celui dont nous sommes possesseurs. La valeur en échange s’exprime par le prix, lequel résulte de l'offre et de la demande, tandis que la valeur en usage est toute subjective et varie selon le besoin. |

En définitive, cette théorie reprend simplement, sous une autre forme, ce que nous avons déjà dit de la valeur, et les principes de l’école autrichienne sont ceux de Ricardo et d'Adam Smith.

Concurrence et monopoles. — Quoi qu'il en soit, le régulateur dont nous montrions, il y a un instant, la nécessité existe réellement dans nos sociélés. Grâce à lui, le mécanisme des échanges y est complet et assuré d’un jeu régulier. Chacun obtient la chose dont il a besoin à un prix déterminé par les conditions économiques générales,

quelles que soient les circonstances exceptionnelles où il peut se trouver lui-même par hasard; ce prix ne représente guère que la dépense nécessaire pour produire l’objet et le bénéfice légitime du producteur; enfin, à mesure que l’industrie progresse, tout le monde en profile, chacun se trouve mis à même d'étendre ses consommations. Les échanges s’opèrent ainsi conformément aux règles de l'équité, et l’aisance se répand graduellement dans toutes les classes de la société.

Mais, pour que ces effets bienfaisants se produisent, il faut que la production de la richesse se fasse sous la loi de la concurrence, c’est-à-dire que chacun soit libre de se livrer à toute occupation qu'il lui plaît de choisir et que nul ne jouisse de privilèges à l’encontre des autres. C'est à cette condilion seulement, en effet, que peut s'engager entre les entrepreneurs cette lutte qui tend sans cesse à ramener le prix courant vers le coût de production et qui abaisse graduellement le coût de production grâce à l’émulation qu'elle suscite.

Le régime opposé, le régime des monopoles, assurant à quelques individus le droit exclusif de fabriquer certains produits, ou leur accordant vis-à-vis des autres certains avantages, rendtoutelutte impossible et n’encourage que linertie. N'ayant pas de rivaux, celui qui jouit d'un monopole fait dans une large mesure la loi sur le marché. Pourvu qu'il ne multiplie pas les produits à l'excès, il peut les vendre à des prix hors de proportion avec les frais de fabrication : il recueille ainsi, Sans Courir aucun risque, des bénéfices exceptionnels, et la certitude où il est de les obtenir supprime en lui tout esprit d'initiative, tout désir de perfectionnement.

Il existe cependant, dans toutes les sociétés, même très avancées, certains monopoles. Quelques-uns, qu'on appelle monopoles de fait, résultent de la force des choses. Celui, par exemple, qui peut utiliser une chule d’eau, jouit d’un monopole vis-à-vis de ses concurrents obligés d'employer la vapeur, et il en est de même pour la plupart des cas de rente que nous avons précédemment signalés. Mais, nous l'avons dit, ces situations privilégiées sont relativement peu

1VOH p.101

1,2 LE AR A, TE D Came CS CPR SUR DM Cu 2 LL oi) SEA ? $ ; ar ET NU Le Par RUN +.

nombreuses; on ne les conquiert qu'en s’'exposant à cerlains risques : la société ne peut mieux faire que de les respecter. On ne peut hésiter, au contraire, à blâmer l'État quand il conslitue de son plein gré des monopoles au profit de quelques particuliers, car, en agissant ainsi, il favorise cerlains individus aux dépens du public. Pourtant, il existe des cas exceptionnels où un monopole peut être légitimement concédé par l'État. Nous pensons, par exemple, qu'en France on a eu raison de concéder à quelques grandes compagnies le monopole de la construction et de T'exploitalion des voies ferrées. C'est qu'il s'agit là d'entreprises colossales engageant une part considérable du capital national. La concurrence s'y établirait malaisément et n'y produirait pas ses effets ordinaires. Tout au plus, pour certaines lignes, deux ou trois compagaies pourraient-elles s'organiser; mais, au bout d’un certain temps, ou bien elles arriveraient à s'entendre, ou bien l’une d'elles subsisterait seule, ayant triomphé des aulres. Dans les deux cas, le public serait à la merci d’un monopole de fait des plus dangereux, et, au deuxième, l'organisation du service se trouverait avoir coûté deux ou trois fois plus qu'iln'était nécessaire, comme cela s’est produit aux États-Unis. L'État doit, d’ailleurs, en échange du privilège qu'il accorde, se réserver un droit de contrôle pour empêcher les abus. De même, il nous parait excellent qu'un monopole soit accordé par la loi à l'inventeur. Dans presque tous les pays aujourd'hui, et notamment en France, on encourage les inventions en accordant à leurs auteurs le droit exclusif, pendant un cerlain nombre d'années, d'exploiter leur découverte. On leur donne ainsi le temps de tirer un profit personnel du procédé qu'ils ont imaginé, de faire fortune s'ils le peuvent; après quoi leur invention tombe dans le domaine public el profite à tous. C'est le système des brevets d'invention, bien supérieur à notre avis aux diverses combinaisons qu on a parfois proposées pour le remplacer.

Mais, en dehors de ces cas et de quelques autres d’une nature tout aussi exceplionnelle ‘, l'Élat doit respecter

1. Les monopoles établis en vue de l'impôt, par exemple (tabacs, allumeltes, etc,), Voir, p. 402, notre leçon sur l'impôt.

scrupuleusement le principe de la concurrence. Le fonctionnement des échanges et le progrès de l’industrie sont à ce prix.

Lire dans les Extraits :

Adam Smith : Loi de la formation des prix (p. 106). Bastiat : Effets du monopole et de la liberté (p. 313).

Page 1