CHAPITRE II La Monnaie
$ ao NATURE ET FONCTIONS ÉCONOMIQUES DE LA MONNAIE.
Programme officiel : La monnaie. — En quel sens c’est une marchandise. — Monnaie d’or, d’argent et de billon.
La monnaie. Ses deux fonctions. En quel sens c'est une marchandise. — On appelle monnaie ‘une richesse qui, étant couramment acceptée de tous, sert d’intermédiaire aux échanges et à laquelle on a pris l'habitude de rapporter toutes les autres pour en déterminer plus aisément la valeur.
La monnaie n'existe pas seulement dans les sociétés avancées. Partout où l'échange a été pratiqué d’une façon suivie, les hommes ont imaginé de se servir d’une richesse type pour faciliter la circulation des autres. On retrouve ce procédé chez des peuples qui, privés des moyens de communiquer ensemble, n'ont pu se le transmettre, et même chez des peuplades encore presque sauvages. L'emploi de la monnaie est donc le résultat d’une invention spontanée,
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inconsciente en quelque sorte, des hommes; et l’on comprend qu’il en soit ainsi quand on réfléchit aux avantages qu'il leur procure.
1° Le troc, ou échange direct des marchandises et services, serait souvent impraticable. Celui, par exemple, qui, possédant un vêtement, désirerait se procurer du blé, aurait probablement beaucoup de peine à trouver un individu consentant précisément à céder du blé pour acquérir un vêtement. Et, même s’il le rencontrait, l'échange n'en serait peut-être pas plus aisé : que faire, par exemple, si le vêtement, objet indivisible, vaut 30 ou 40 litres de blé, alors que son possesseur en désire seulement 8 ou 10 et veut, pour le surplus, acquérir des objets d'un autre genre? On tomberait dans des complications inextricables !
L'usage de la monnaie supprime ces inconvénients. Au lieu d'échanger directement la chose qu’on possède contre celles que l’on convoite, on commence par vendre cette chose, c’est-à-dire par l’échanger contre de la monnaie, sorte de richesse dont chacun possède une certaine quantité et qu'on peut choisir divisible; puis, avec cette monnaie, on achète aisément les objets divers dont on a besoin. Si l’on va au fond des choses, on voit que le vêtement est toujours échangé contre du blé, du sucre, etc. mais l'opération a été décomposée et la monnaie a servi d'intermédiaire à l'échange des divers produits.
2° La monnaie nous rend encore un autre service. Elle nous aide à nous rendre compte de ce que chacune des choses que nous possédons représente en autres richesses de toute espèce. Celui qui, par exemple, possède un cheval n'aura pas besoin de chercher combien ce cheval vaut d'hectolitres de blé, de mètres de drap ou de kilogrammes de sucre, calculs interminables qui ne lui laisseraient dans l'esprit aucune idée nette. Il se bornera à rechercher combien il vaut de monnaie, car nous avons l'habitude de comparer toutes les valeurs à celle de la monnaie, et nous nous représentons aisément ce que telle quantité de monnaie vaut en objets de toute nature.
La monnaie n’est donc pas seulement un intermédiaire des échanges, nous l’employons aussi comme une sorte
d'étalon des valeurs. Elle nous sert à mesurer celles-ci . comme le mètre, le gramme ou le litre à mesurer les longueurs, les poids et les volumes.
Comme on le voit, la monnaie n’est en somme qu'une marchandise choisie parmi les autres pour un rôle parliculier. La langue courante, il est vrai, oppose ordinairement la monnaie à la marchandise qu'elle sert à acquérir. Dans le troc, on dit qu'il y a échange de deux marchandises, tandis que, dans la vente, on dit qu’il y a échange d’une marchandise contre de la monnaie. Mais ce n’est là qu'un procédé de langage commode pour distinguer les deux choses, objets du contrat. Au sens économique du mot, la monnaie n’en est pas moins une marchandise au même tilre que le blé, l’étoffe ou le fer qu’elle sert à payer. Tout ce qui s'échange, en effet, est marchandise, car, quel que soit l’objet qu’on donne pour en obtenir un autre, c'est toujours par l’action des mêmes règles que se déterminent les condilions de l’échange. La loi de l'offre et de la demande el le coût de production agissent tout aussi bien pour fixer le prix d'un heclolitre de blé que pour déterminer ce qu'il vaut en kilogrammes de sucre ou en mètres de drap. |
Ce caractère incontestable de la monnaie a une très grande imporlance, et c’est avec raison queles économistes se sont efforcés de le mettre en relief, car l'habitude d’opposer la monnaie aux autres marchandises a parfois fait oublier qu’elle en était une elle-même, et de graves erreurs ont été la conséquence de cet oubli. La plus célèbre est celle de l’école mercantile, école née au xvi° siècle, et dont l'influence pesa sur toule la politique des peuples de lEurope pendant le xvut et le xvint. On se représentait la monnaie comme une richesse d’une nature exceptionnelle, qu'il fallait s’efforcer d'accumuler sans fin, en sacrifiant, au besoin, tout le reste à son acquisition. On eût évité cette erreur si l’on eut compris que la monnaie est une marchandise. Dire qu’elle est une marchandise, en effet, c’est dire qu'elle est coûteuse, puisqu'il faut pour l’acquérir livrer d’autres richesses; et pourquoi dès lors un peuple s’efforcerait-il de l’accumuler au delà du besoin qu'il en a ? Dès que le stock existant suffit à assurer la circulation générale des richesses, il est mauvais de continuer à en acquérir, car on
se prive inutilement d’autres objets, outils ou approvisionnements, qui permeltraient d'accroitre la production ou augmenteraient l’aisance de tous.
Pourtant, aujourd'hui même, le préjugé n’est pas absolument détruit. Bien des esprits résistent encore à admettre que la monnaie n'est qu'une marchandise semblable aux autres richesses contre lesquelles on l’échange. Comment expliquer, nolamment, la limitalion légale du taux de l’intérêt, c'est-à-dire du loyer de largent, sinon par l’idée fausse que la libre concurrence ne suffirait pas à réduire le taux de l'intérêt à son minimum comme elle le fait pour le prix de toute marchandise ? |
Des conditions à réaliser pour avoir une bonne monnaie. — Mais si la monnaie n'est autre chose qu'une marchandise choisie entre les autres pour une certaine fonction, il ne faudrait pas croire que cette marchandise puisse être choisie au hasard. Toules les marchandises ne pourraient pas être employées comme monnaie et, parmi celles qui le pourraient à la rigueur, combien ‘peu réaliseraient les condilions d’une bonne monnaie ! Ces condilions sont, en effet, très nombreuses :
1° Il faut, avant tout, que la marchandise choisie soit de celles que tout le monde accepte couramment. Comment, en effet, servirait-elle d'intermédiaire dans les échanges si, la possédant, on éprouvait des difficultés à la faire accepter en payement ?
2° Il faut même, au moins de nos jours, qu'elle soil acceptée en payement chez tous les peuples, c'est-à-dire qu’elle soit internationale, parce qu'elle doit servir d intermédiaire dans les échanges inlernationaux.
3° Elle doit avoir beaucoup de valeur sous un mince volume, afin qu'on puisse, au besoin, porter sur soi ou expédier d’un lieu à un aulre la monnaie nécessaire à des achats considérables.
4° Elle doit encore être douée d’une parfaite divisibilité : au point de vue physique d’abord, nous l'avons précédem- . ment montré, mais aussi au point de vue économique. Il faut, en effet, que chaque fraction de la chose choisie comme monnaie ait une valeur exactement proportionnelle
à son poids ou à son volume. Cette condition est indispensable pour le bon équilibre du système monétaire et pour la simplification des comptes. Des diamants, par exemple, feraient une très mauvaise monnaie, parce que d'énormes écarts dans leur valeur correspondent à de très petites différences de leur poids.
5° Il fault encore que la marchandise choisie comme monnaie soit parfaitement une dans sa nature. Il ne doit pas y avoir plusieurs espèces ou qualités de la chose qui sert de monnaie, pas plus qu'il ne doit y avoir plusieurs mètres, plusieurs grammes ou plusieurs litres.
Pourquoiil est impossible d’avoir une monnaie parfaite. — Il y aurait enfin une dernière condition à réaliser pour qu'une monnaié fût parfaite. Il faudrait que sa valeur propre fût invariable. 1l est malheureusement impossible de trouver üne monnaie douée de cette qualité, parce que la nature même des choses s’y oppose.
1° D'une part, en effet, la monnaie étant une richesse produite par l’homme comme toutes les autres, les quantités existantes de monnaie peuvent varier d’un moment à l’autre, comme celles de toutes les richesses. Si, par exemple, c'était le blé qui servit de monnaie, sa valeur dépendrait du rendement des récoltes, si c'était le bétail, une épizootie suffirait pour faire baisser tous les prix, et aujourd'hui que nous employons l'or et l'argent, nous sommes à la merci des découvertes de mines et des résultats de feur exploitation. |
20 Les quantités de monnaie offertes dans les échanges peuvent d’ailleurs augmenter ou diminuer par l'effet du crédit.
Vendre à crédit, en effet, c’est mettre en mesure d'offrir de la monnaie un individu quin’en possède pas. Le résultat est le même que si la quantité de monnaie existante était accrue : les prix tendent à s'élever. Ils tendent à baisser, au contraire, quand une cause quelconque amène un resserrement du crédit.
3° Les quantités de monnaie offertes dans les échanges varient encore selon le plus ou moins de rapidité de circulation de la monnaie. Comme, en effet, la monnaie est
essentiellement un intermédiaire, que le vendeur ne l’accepte guère que pour sen servir bientôt à son tour, une quantité donnée de monnaie peut, en un court espace de temps, être employée dans un grand nombre d'opérations, La monnaie offerie se trouve ainsi multipliée, car si, avec 100 millions de monnaie, on peut acheter et payer pour 1 milliard de marchandises, les choses se passent exaclement comme s'il y avait 1 milliard de monnaie disponible sur le marché. Or, rien n’est plus variable que la rapidité de la circulation de la monnaie. Selon les circonstances, elle augmente ou diminue, faisant hausser les prix dans le premier cas et les abaissant dans le second. ;
De ces irois causes qui font varier la valeur de Îla monnaie, on peut, théoriquement, imaginer que la première soit supprimée : les hommes, cependant, n'ont pas encore irouvé le moyen pratique d’y arriver! Mais les deux dernières subsisteront toujours, de telle sorte qu'il est impossible de concevoir une monnaie dont la valeur soit invariable. Il en résulte deux inconvénients graves :
D'une part, celui qui, au lieu de recourir au troc, vend une marchandise dans lintention d'en acheter une autre avec le prix de la première, s'expose à certains risques, puisque la monnaie par lui reçue peut perdre de sa valeur avant qu'il en ait fait emploi. Celui, par exemple, qui vend un hectolitre de blé pour 25 francs, comptant acheter avec cet argent 10 mètres de drap, sera lésé si, avant son achat, la quantité de monnaie existante ou offerte vient à augmenter. En pareil cas, en effet, tous les prix hausseront et ses 25 francs ne lui permettront peut-être plus de se procurer que 7 ou 8 mèlres de drap. Pourtant l’hectolitre de blé vaudra toujours 10 mètres de drap : et ce sera uniquement parce que l'intermédiaire accepté par lui aura perdu de sa valeur qu'il subira cette perte. Il est vrai qu'à ces risques de perte correspondent des chances de gain, car la monnaie peut tout aussi bien augmenter de valeur entre ses mains. Mais il n'importe : pour qu’une monnaie füt parfaite,
1. Voir plus bas ce que nous disons du papier-monnaie, p. 265.
il faudrait que son emploi n’engendrât ni chances de gain, ni risques de perte.
D'autre part, les variations de valeur de la monnaie empêchent qu'elle soit un véritable étalon des valeurs. La condition essentielle d’une commune mesure est, en effet, d’être invariable. Le mètre, par exemple, est un véritable étalon des longueurs, parce qu’on a pu en établir le type dans des conditions telles qu’il est à l’abri de toute modilication appréciable. Il n'en est pas de même pour la monnaie. Nous sommes donc réduits à comparer entre elles les valeurs en les rapportant à un modèle qui ne resle pas toujours identique à lui-même. Il n'importe guère tant qu'il s’agit seulement de mesurer les valeurs des diverses choses à un moment donné, car nous prenons pour lerme de comparaison la valeur de la monnaie à ce même moment. Mais linconvénient est très grand quand on veut se rendre compte des variations de valeur d'une même chose, d’une époque à une autre. Comment, par exemple, savoir si le pain valait plus il y a deux siècles qu'aujourd'hui? Le rapprochement des prix ne signifie rien, puisque la monnaie n'a plus actuellement la même valeur qu'autrefois. De même, on ne saurait apprécier l’état de richesse d’un individu dans les temps passés d’aprèsles données actuelles. Cent mille francs représentaient, au xvun* siècle, ou même seulement il y a cinquante ans, beaucoup plus que de nos jours! |
Ainsi, aucune monnaie ne saurail être parfaite, aucune ne pourrait remplir d'une façon irréprochable la double fonction d’intermédiaire des échanges et d’étalon des valeurs. Tout ce qu'on peut faire, c’est de chercher et de choisir comme monnaie une marchandise douée d’une fixité relative de valeur, c’est-à-dire une marchandise dont la valeur soit soumise à moins de causes de variation que celle de la plu-
part des autres.
L'or, l’argent et le billon. Avantages et imperfections des monnaies métalliques. -- Voilà, comme on le voit, bien des conditions à rechercher dans un même objet. Il s’agit de trouver une marchandise qui, tout à la fois, soit acceptée de tous, même à l'étranger, présente
beaucoup de valeur sous un petit volume, soit parfaitement divisible, une dans sa nature et relativement fixe dans sa valeur, On ne s’étonnera pas que les hommes n’y soient pas de suite parvenus.
En général, aux premiers âges, la monnaie ne réalise que la première condition. Cette condition est si essentielle et le choix est si limité qu’on lui sacrifie toutes les autres. Il ny a, en effet, chez les peuples primitifs, que très peu d'objets qui possèdent cette qualilé d’être acceptés couramment de tous. Ce seront, par exemple, les objets d’ornementation tels que colliers, plumes, coquillages, chez les sauvages que séduit ce qui brille, le bétail chez les peuples pasteurs, les céréales chez les peuples agricoles. Ces objels servent donc de monnaies : monnaies bien imparfaites sans doute, bien grossières même, mais dont on se contente parce qu'aucune autre chose ne réaliserait aussi bien la condilion essentielle sans laquelle il ne RES Yÿ avoir de monnaie.
Plus tard, seulement, quand les idées ont progressé, quand les sociétés se sont étendues et ont pris plus de cohésion, cette première condition se réalise plus aisément ; on est alors plus libre de son choix et l'on peut donner la préférence à des objets présentant tout ou parlie des qualités que nous avons énumérées.
Depuis longtemps, les hommes utilisent comme monnaie les mélaux; ils ont même fini par n'employer que l'or et l'argent. Tout au plus aujourd’hui, quelque métal inférieur, comme le cuivre ou le-nickel, est-il employé à tilre de billon, c'est-à-dire comme monnaie d'appoint pour les petits payements. Ce n'est encore pas là sans doute un
système monélaire parfait, car l'or et l'argent ne sont pas à l'abri dé variations brusques et considérables dans leur valeur. Au xvi° siècle, par exemple, l'ouverture des mines du Mexique et du Pérou produisit un véritable bouleversement économique qui étonna les contemporains, hors d'état d'en deviner la cause, et, vers 1848, ladécouverte des mines de Californie, puis de l'Australie, porta au quinlupie ia pro- . duction annuelle de l'or et de l'argent; de 200 millions environ elle passa à 1 milliard, puis à 1 milliard 800 millions après la mise en exploilalion des mines de l'Afrique du Sud
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et du Klondyke!. Mais ces faits sont exceptionnels, ils ne se présentent que de loin enloinetils n'empêchent pas, qu'à tout prendre, la valeur des métaux précieux soit douée d'une fixité relalive. Comme, en effet, ils ne s’usent que lentement, les quantités annuellement produites s'accumulent sans cesse. Elles forment aujourd’hui, dans le monde entier, une masse qu’on estime à 60 milliards environ. La production annuelle, qui. ne dépasse guère 1 milliard, se trouve donc en proportion très faible comparativement au stock en permanence et ne l'influence que faiblement en temps ordinaire.
D'autre part, l'or et l'argent possèdent les plus précieuses qualités au point de vue monétaire. Doués d’une grande valeur, parce qu’on ne les produit qu'à grands frais et que les mines sont en quantilé limitée, ces mélaux sont, en outre, d’une divisibililé parfaite, en même temps que leur nalure est une parce qu'ils sont des corps simples. |
Mais, pour que leur emploi devint possible, il a fallu un très grand progres dans les idées et dans les habitudes économiques. Ces monnaies, en effet, sont bien différentes de celles dont nous avons parlé antérieurement, comme le bélail et le blé. Ces dernières sont des choses d’une utilité propre incontestable. Chez les peuples pasteurs el agricoles, chacun les accepte volontiers, par l'excellente raison qu'elles sont de celles dont on n’a jamais trop. Si elles cessaient tout à coup de servir aux payements, celui qui les a reçues n’en serait aucunement embarrassé : il ne subirait aucune perte. Il en est loul autrement pour l'or et pour l'argent. Leur valeur tient en grande partie, à l'emploi même qu’on en fait comme monnaie. Une portion des
4. Voici un tableau résumant la production des métaux précieux, en poids et en valeur, dans le monde entier et pour les temps modernes :
Or ARGENT EE | EE" PERIODES. Milliers de Millions de Milliers de Millions de kilos. francs. kilos. francs.
produits des mines (un peu plus du quart pour l'or et un peu plus du tiers pour l'argent) est bien, il est vrai, absorbée chaque année par l’industrie des bijoutiers ou des orfèvres, mais tout le reste n'a d'emploi que comme monnaie et ne pourrait guère en recevoir d’autre. Si, tout à coup, l'or et l'argent étaient démonétisés, chacun serait fort en peine d'utiliser ce qu'il en possède, et la valeur en baisserait brusquement des trois quarts au moins.
Les monnaies mélalliques doivent donc en partie leur valeur à une convention sociale, et c'est grâce à cette convention quelles circulent et servent aux payements. Pour que cette convention s'élablit, il a évidemment fallu ungrand progrès des mœurs. L’habilude que nous avons des échanges et la certitude où nous sommes que la pièce par nous acceptée le sera également par d’autres, nous décident seules à faire entrer dans notre patrimoine une richesse que nous ne pouvons utiliser qu’en léchangeant. C'est dire que les monnaies métalliques ne circuleraient pas si nous n'avions une parfaite confiance dans le maintien de l’'arrangement social actuel. Aussi l'Élat intervient-il pour
achever l'œuvre et rendre obligaloire pour tous ce qui n’était d'abord que l'effet d’un consentement général.
Si l’on pourrait remplacer utilement l’or et l’argent par d’autres monnaies. —- C'est là, évidemment, un systéme très perfeclionné, et l’on peut dire que l'emploi des monnaies métalliques marque un grand progrès de l’humanilé. Mais il n’est pas sûr que ce progrès soit le dernier et que d’autres combinaisons plus avantageuses ne deviendront pas réalisables plus tard.
Pourquoi, par exemple, puisque les monnaies actuelles tirent, en partie, leur valeur de la convention sociale et de la loi, ne pas en choisir une dont la valeur reposerait tout entière sur la convention et sur la garantie de l'État? C'est en partant de cette idée qu'on a pr oposé de substituer
à l'or et à l'argent le papier-monnaïe, c'est-à-dire des titres émis par l'Élat et circulant sous sa garantie. On ferait ainsi l'économie des forces productives qui sont chaque année consacrées à exlraire l’oret l'argent destinés au monnayage. On espère aussi qu'un pareil système permettrait d'arriver
à plus de fixité dans la valeur de la monnaie, parce que, au lieu d’être soumise aux hasards de l'exploita ation des mines, l'abondance ou la rareté du papier-monnaie dépendrait de l'État, qui s’efforcerait de mesurer aux besoins du commerce les quantités mises ou laissées en circulation. Ce système, ou quelque autre de ce genre, pourra-t- il être un jour appliqué? Il est difficile de le dire, mais cela nous parait peu probable. Nous ne croyons pas que l'État puisse, sans imprudence, se charger d’une mission aussi délicate que celle qui consisterait à déterminer quelles quantités de monnaies il convient de laisser en circulation ou de retirer. Il serait d’ailleurs bien difficile de retirer ce qui aurait une fois élé lancé dans la circulation, car l'État ne pourrail le faire qu’en subissant une perte. En tout cas, il nous parait hors de doute que toute combinaison de ce genre serait actuellement irréalisable. Les peuples, nous “l'avons dit,
ont besoin d’une monnaie internationale, or, on ne peut guère espérer qu ‘ils arrivent à s'entendre pour la créalion d' un papier-monnaie unique, garanti par tous les États et émis en quanlilés déterminées. D'autre part, on ne saurait laisser à la discrétion des gouvernements un moyen aussi commode de se procurer des ressources : ce serait rendre trop faciles les guerres, les entreprises ruineuses et les gaspillages.
C'est donc à d’autres arrangements qu'il faut avoir recours pour corriger les inconvénients des monnaies mélalliques.
On peut en rendre l'emploi moins coûteux en le rendant plus rare. Nous étudierons prochainement, dans le chapitre consacré au crédit, des procédés ingénieux actuellement pratiqués dans ce but.
Peut-être pourrait-on aussi remédier, dans une cerlaine mesure, aux varialions de valeur des métaux précieux. Il faudrait, pour cela, déterminer la part qui, dans les variations des prix, revient à la monnaie et celle qui revient aux marchandises. Si, par exemple, on dressait le tableau des cours quolidiens-des marchandises les plus usuelles, on serait en droit de penser que, les variations ne s’effectuant pas dans le même sens, celles des unes corrigeraient celles des autres, et les hausses ou les baisses que l’on constaterait dans le prix moyen de l’ensemble pourraient, avec
CHROGUATDLONSDE, EPA RICHESSES: 267
vraisemblance, être attribuées à des changements dans la valeur des métaux précieux. Il serait alors facile de tenir compte de ces changements : si, par exemple, un individu avait prêté 100 francs à un autre pour six mois, et si, au bout des six mois, on constalait que la valeur de la monnaie eût baissé de 5 p. 100, le créancier serait autorisé à réclamer 105 francs au lieu de 100 francs par lui prêtés!. Ce système, dit système des tables de référence, est le plus ingénieux de ceux qui ont élé proposés pour corriger les variations de valeur de la monnaie. Nous le signalons à titre de curiosité; mais l’expérience seule permettrait de prononcer sur son mérite.
4, Exactement : 105 fr. 26.
Lire dans les Extraits :
Turgot : De la monnaie (p. 127).
Michel Chevalier : Caractères qu'une substance doit réunir pour être propre à servir de monnaie (p. 360).