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commerce les divers moyens inventés pour simplifier le règlement des achats. Pour lui, le payement en espèces n'est qu'un procédé rudimentaire, trop coûteux, trop dangereux aussi à cause des risques auxquels sont exposées les monnaies quand on les transporte. Il s’efforce donc d’en restreindre l'emploi et, dans ce but, il use, plus que toute autre industrie, sans qu'aucune comparaison soit possible, des inventions ingénieuses que nous connaissons déjà : virements en banque, compensations dans les clearing-houses, el surtoul lettres de change.
Il résulle de là, en ce qui concerne ces dernières, d’imporlantes conséquences. On sait déjà quel genre de service rend le change. L'individu qui, domicilié à Marseille ou à Londres, par exemple, se trouve à la fois créancier d'un commerçant habitant Paris et débiteur d’un autre qui réside au même lieu, peut tirer une lettre de change sur son débiteur et l'envoyer à son créancier en le priant d'aller la toucher : il reçoit aïnsi ce qui lui est dû et paye ce dont il est redevable sans qu'aucune somme de monnaie soit transportée. Mais une pareille opération ne serait pas facile à accomplir si elle exigeait que le même individu fût à la fois créancier et débiteur de personnes habitant la même ville el pour la même somme. Elle n'aurait lieu que rarement et, si ingénieux qu'il soit, le mécanisme du change rendrait peu de services. Grâce à l'industrie commerciale, il en rend d'immenses. En multipliant les échanges, elle a rendu tellement fréquentes les opérations de change qu'une organisalion est devenue possible, qui les simplifie et les facilite. Le change est aujourd'hui une branche importante du commerce des banquiers. Ceux-ci centralisent les lettres de change, les achetant à qui peut leur en vendre pour ies céder à ceux qui en ont besoin. Dès lors, tout individu habitant Londres, par exemple, et qui est créancier d’un autre habitant Paris, peut tirer une lettre de change sur son débiteur; un banquier la lui escomptera. De même celui qui, habitant Londres, doit faire un payement à Paris, n'auré qu'à s'adresser à un banquier pour se procurer une lettre de change payabie à Paris; en l'envoyant à son créancier, il se libérera.
Les banquiers font plus encore. Il se peut, en effet, qu'il
y ait à Paris beaucoup d'individus ayant à effectuer des payements à Londres alors que les créanciers de Paris sur Londres sont rares. Mais presque toujours, en pareil cas, une situation inverse existera entre Londres et une autre ville,” par-exemple Vienne-ALeS eitres,) de changeur Londres se trouveront donc tout à la fois faire défaut à Paris et abonder à Vienne. Bien informés, les banquiers de Paris s'empresseront d'acheter des lettres de change à Vienne pour les revendre à Paris. Lorsqu'ils agissent ainsi, on dit qu'ils font des opéralions d'arbitrage. En même temps qu ils réalisent un bénéfice, ils débarrassent Vienne d’un inutile excédent de lettres de-‘change et fournissent à Paris l'instrument de payement dont il a besoin.
Les banquiers ne sont d’ailleurs pas seuls à s'occuper du change. Dans certaines grandes villes, à Londres et à Paris, par exemple, il existe des marchés d'effets de commerce où l’on vend et achète chaque jour, à prix débattu, des lettres de change sur les diverses places du monde. Sur ces marchés, les intermédiaires sont, à Londres les bzlI brokers, et à Paris des individus sans titre spécial auxquels on donne quelquefois le nom de courtiers de change.
VARIATIONS DES COURS DU CHANGE. — Les lettres de change faisant l’objet d'un commerce, c'est-à-dire s’achetant et se vendant comme une marchandise quelconque, leur prix varie comme il arrive pour toutes les marchandises. Quand, à Paris, les lettres sur Londres qu’on veut vendre sont précisément en nombre égal à celles qu'on veut acheter, le change est au pair, c'est-à-dire que la lettre payable à Londres coûtera 25',21 par livre sterling, ce qui représente exactement, en monnaie française, la quantité d’or fin qui se trouve dans une livre sterling anglaise. Mais le plus souventil n’y aura pas égalité des offres et des demandes de lettres de change, et le cours se fixera soit au-dessus, soit au-dessous du pair. [1 dépassera le pair si les lettres sur Londres sont à Paris en quantité insuffisante, et, comme ce fait suppose que les négociants de Paris sont plus débiteurs que créanciers des négociants de Londres, on dira en pareil cas que le change est défavorable à la place de Paris. Dans l'hypothèse inverse, au contraire, le change tomberait au-dessous du pair; on donnerait moins de 25',21
par livre sterling payable à Londres, et l’on dirait que le change est favorable à la place de Paris.
Il faut seulement remarquer que les variations du cours du change ne peuvent guère dépasser certaines limiles. Ainsi l’on a constaté que le prix des lettres de change de Paris sur Londres ne lombe pour ainsi dire jamais audessous de 25,07 et ne dépasse pas 25',35. C’est qu'autrement il serait plus avantageux pour celui qui a un payement à recevoir ou à faire (à Londres, par exemple), de faire venir ou d'envoyer directement de la monnaie, la perte à subir par l'effet de la baisse ou de la hausse du change dépassant les frais d'expédition et d’assurance contre les risques. On appelle point d’or le moment où il devient ainsi plus avantageux d’expédier ou de faire venir de l’or pour régler un payement, que de recourir à la lettre de change.
Le change ne rend pas seulement le service d'éviter les déplacements de monnaie dans le règlement des opérations commerciales ; ses variations, constatées dans un tableau appelé cote des cours du change, fournissent aussi les indications les plus précieuses aux banquiers et en général à tous les commerçants. Quand, en effet, une place, Paris par exemple, a plus acheté à l'étranger qu'elle n’a vendu, il lui est impossible de régler tous ses achats avec des lettres de change : les commerçants songent d’abord, en pareil cas, à expédier de la monnaie, et c’est naturellement aux banquiers qu'ils viennent en demander. Ceux qui ont des dépôts en banque les retirent, ceux qui possèdent des effets de commerce sur une autre ville de France cherchent à les faire escompter. Les banquiers, s'ils ne prenaient aucune précaution, risqueraient de voir disparaitre l’encaisse métallique indispensable à leur sécurité. La cote des cours du change les avertit, leur signale le danger. [ls y obvient aussitôt en élevant le taux de l’escompte. Cette élévation du taux de l’escompte ralentit leurs opérations et leur permet de conserver le numéraire nécessaire pour faire face aux demandes de remboursement des déposants; en même temps, comme leurs bénéfices s'élèvent, ils peuvent faire venir de l'étranger des espèces pour remplacer celles qui leur sont retirées. D’autre part, le commerce est averti
qu’il doit modérer ses achats pour ne pas aggraver la silualion et se trouve contraint de prendre des mesures pour la liquider. Ceux qui possèdent des litres de rente, des actions, des obligalions, les vendent à la Bourse plutôt que - de subir une grosse perle en faisant escompter leurs effets de commerce. De leur côlé, les marchands abaissent le prix de leurs marchandises pour en activer la vente. Ainsi les exportations augmentent en même lemps que le numéraire est atliré; les payements nécessaires sont effectuës el le cours du change revient au pair.
Quand, au contraire, le change est favorable, les banquiers abaissent le laux de l’escomptle, afin de mulliplier leurs opérations et d'utiliser tout le numéraire dont ils peuvent disposer; par là ils indiquent au commerce que la silualion est bonne el le mettent à même de redoubler d'activité.
Balance du commerce. Comment elle se règle parfois par le numéraire ou par les fonds internationaux.— La pralique du change, on le voit, a pour effel de réduire au strict minimum les payements en espèces. Par son intervention, la plupart des échanges commerciaux ne sont que des trocs perfectionnés.
Ce résultat est particulièrement précieux dans le commerce extérieur, parce que les distances à parcourir rendraient à la fois dispendieux et pleins de dangers les envois de monnaies. Aussi est-ce ce genre de commerce surtout qui use du change. Chaque année, il compense ainsi pour des milliards d'opérations.
Quelquefois cependant, même dans le commerce exlérieur, le change ne suffit pas pour tout régler. Lorsqu’en effet un peuple est obligé, par quelque événement exceptionnel (mauvaise récolle, guerre, maladies des vignes, elc.), d'augmenter considérablement ses achats à l'étranger sans pouvoir accroître d'autant ses ventes, il se trouve avoir à payer beaucoup plus qu'à recevoir. La balance du commerce extérieur, c’est-à-dire la comparaison de ses delles et de ses créances vis-à-vis de l’étranger, s'élablit par un solde dont il est débiteur. Pour payer ce solde, il lui faul expédier à l'étranger, soit des fonds internalionaux, c’est-à-
dire des titres de bourse ayant une clientèle sur les divers marchés du monde, soit des espèces mélalliques. Mais c'est là un cas relativement rare. En dehors des faits exceptionnels dont nous avons donné quelques exemples, les créances et les delles nées des importations el des exportalions se font à peu près équilibre, le change suffit presque entièrement à les régler, et l’on a pu dire avec raison que, dans le commerce inlernalional, les produits se payent avec des produits. C’est ainsi que la France, par exemple, a pu régler, de 1874 à 1884, pour 47 milliards el demi d'imporlalions et pour 38 milliards d’exporlalicns sans que son stock métallique en fût sensiblement modifié.
THÉORIE DE LA BALANCE DU COMMERCE. SA RÉFUTATION. — Une doctrine a pourtant universellement régné autrefois, d'après laquelle les choses se passeraient tout autrement. Connue sous le nom de «théorie de la balance du commerce », elle prétendait juger des résullats du commerce exlérieur par la simple comparaison des statistiques douanières concernant les imporlalions et les exporlalions. Si en effet, disait-elle, la valeur des exportations d'un pays dépasse celle de ses importalions, l'excédent lui est néces- ‘sairement soldé en monnaie par l'étranger. Il s'enrichit donc, la balance du commerce lui est favorable. Elle lui est défavorable, au contraire, lorsque la valeur de ses imporlalions dépasse celle de ses exporlalions, car il doit combler la différence par des envois de numéraire. I subit alors une perle sèche et, si celle silualion se maintenait longtemps, il serait exposé à perdre toutes ses richesses métalliques. Nous voilà loin de la règle d’après laquelle, dans l'échange inlernalional, les produits se payent en général avec des produits. Comme, en effet, pour tous les peuples, les tableaux de douane accusent de grandes différences entre la valeur des importations et celle des exportations, on devrait s’allendre à ce que le règlement du commerce exléricur nécessilat d’imporlants el fréquents envois de monnaie. La France, par exemple, qui, de 1901 à 1906, a importé en moyenne pour 4 milliards 522 millions de marchandises, tandis qu’elle n’en exportait que pour 4 milliards 219 millions, aurait dù expédier chaque année à l'étranger pour 300 millions d’or et d'argent; l'Allemagne serait à
peu près dans le même cas; et quant à l'Angleterre, c'est à près de 4 milliards que s’élèveraient ses déficits annuels. En une seule année son numéraire disparaitrail enlièrement |
Une doctrine qui aboutit à d'aussi fantastiques conclusions est évidemment fausse ! La théorie de la balance du commerce a pourtant régné, à peu près sans conteste, depuis le xvi* siècle jusqu’au xvin*. Elle a fait beaucoup de mal parce que, engendrant des idées inexactes sur le commerce extérieur et ses résullats, elle a poussé les gouvernements à des mesures funestes dont nous parlerons dans le prochain paragraphe. Aujourd'hui encore, bien que la science en ait fait justice, on la voit reparaître de temps à autre. Bien des gens ne peuvent comprendre qu'un peuple ne se ruine pas quand ses importations dépassent ses exportations. Ainsi, en 1882, l'attention de la Chambre des députés était appelée sur l'état de notre commerce extérieur. Comme, depuis longtemps, nos importations dépassaient nos exportations, on déclarait que la balance du commerce nous élait défavorable, et l’on demandait qu'une commission d'enquête fût nommée pour chercher les moyens de remédier à cette siluation anormale et dangereuse.
En 1905, la balance commerciale de la France s'est trouvée retournée à notre profit (importations : 4674 millions; exportations 4762 millions). Il est certain que celte situation ne sera pas durable, car il semble qu’on doive l’attribuer à la politique extérieure de la France en
Il est aisé de démontrer que ces craintes sont vaines. La théorie de la balance du commerce repose sur plusieurs erreurs : à divers points de vue elle se trompe dans la manière dont elle établit la balance du commerce extérieur.
1° Voulant établir le compte des créances et des dettes nées au profit ou à la charge d’une nation dans son commerce avec les autres, elle a d’abord le tort d'accorder une confiance aveugle aux indications des statistiques douanières. Ces stalisliques, en effet, ne sauraient constituer un tableau exact des importations et des exportations d'un
CIRCULATION DE LA RICHESSE a
pays. D'une part, il y a certains mouvements de marchandises qui lui échappent inévitablement. La France, par exemple, vend chaque année aux étrangers qui la viennent visiter une foule d'objets qu'ils emportent avec eux sans que la douane en ait connaissance. C'est une exportation favorisée par la réputation dont jouissent nos industries de .luxe, exportation qui équivaut à des centaines de millions et qui est loin d’être compensée par une importation analogue. De son côté, l'Angleterre ne vend-elle pas aux autres peupies des navires construits dans ses chantiers et qui sortent de ses ports pour être livrés aux acheteurs sans que la douane puisse en tenir compte ? D'autre part, mème pour les marchandises dont eile signale l'entrée ou la sortie, la douane est dans l'impossibilité de donner des renseignements concordants. Elle ne peut, en effet, qu'évaluer les marchandises importées et les marchandises exportées d’après leur valeur à l'entrée ou au départ. Or les marchandises qui quittent le pays ne sont encore grevées, ni des frais d'assurance, ni des frais de transport, de commission, de courtage, etc., qu'ont déjà acquittés les marchandises importées. Pourtant ces frais se partagent nécessairement entre les pays qui commercent ensemble. Si nous payons les uns, on nous paye les autres, sous forme de rétribution à nos armateurs, à nos compagnies d'assurance, à nos commerçants, etc. Pour interpréter convenablement les statistiques douanières, il faudrait donc majorer le chiffre des importations du montant de ces sommes, et l'écart serait alors sensiblement diminué.
20 En second lieu, la théorie de la balance du commerce a le tort grave de ne tenir compte, pour dresser le tableau des créances et des dettes d’un pays vis-à-vis de l'étranger, que de l'importation et de l'exportation des marchandises. Bien d’autres causes pourtant agissent qui peuvent aider à équilibrer les chiffres. Certains peuples, par exemple, réalisent dans le commerce extérieur des bénéfices dont le tableau des exportalions ne saurait faire mention. C’est ainsi que l'Angleterre, dont la marine marchande est: si développée, opère une foule de transports pour le compte des autres pays. Mais surtout, les nations les plus riches (et ce sont précisément celles-là chez qui les importations
dépassent le plus les exportations) ont prêté à d’autres des capitaux dont l'intérêt leur est dûù. Les Anglais, par exemple, en souscrivant aux emprunts des Étals étrangers, en achetant des litres de sociétés importantes qui fonctionnent dans les divers pays, en faisant des avances considérables à leurs colonies, sont devenus créanciers d’un revenu annuel qui alteint près de 3 milliards. La France relire chaque année d'opérations analogues plus d'un milliard et demi. Or, une grande partie de ces intérêts sont payés aux particuliers qui y ont droit, non pas en numéraire, mais en produits qu'ils se font expédier. Ces produils, à leur entrée, sont évaluës par la douane et viennent augmenter la liste des importations, tandis que rien n'indique au tableau les contre-valeurs avec lesquelles on les a payés.
3 La théorie de la balance du commerce contient une troisième erreur, el celle-là est de beaucoup la plus grave, parce qu'elle n'engage pas seulement des questions de comptabilité, mais vicie le fondement même de cette doctrine. Loin qu'on soit en droit de déclarer qu'un peuple se
ruine quand les tableaux de la douane font ressortir un
excédent des importations sur les exportations, c’est plulôtle contrairequi est vrai. La douane,en effet, estimeles marchandises d'aprèsla valeurqu'ellesont en France; maiselle ignore à quels prix celles qui sortent ont été cédées, à quels prix celles quientrent ontété acquises. Or, n'est-il pas à présumer que, si nous exporlons cerlaines marchandises, c’est que nous trouvons à les vendre au loin plus qu'elles ne valent chez nous, landis que nous importons surlout celles qui ont plus de valeur en France que dans le pays où nous les achelons ? « Permeilez-moi, écrit Bastiat, d'apprécier le mérite de la règle selon laquelle les partisans de la balance calculent les prolils et les pertes... J'étais à Bordeaux, j'avais une pièce de vin qui valail 50 francs; je l'envoyai à Liverpool et la douane conslata sur ses registres une exportation de 59 francs. Arrivé à Liverpool, le vin se vendit 70 francs. Mon correspondant convertit les 70 francs en houille, laquelle se trouva valoir, sur la place de Bordeaux, 90 francs. La douane se hâla d'enregistrer une importation de 90 francs. Balance du commerce en excédent
de l’exporiation, 40 francs. Ces 40 francs, j'ai toujours cru, sur la foi de mes livres, que je les avais gagnés. M. M... m'apprend que Je les ai perdus et que la France les a perdus en ma personne. » Rien de plus concluant, et l’on peut affirmer, en effet, que lorsqu'un peuple réalise des bénéfices dans son commerce extérieur, la valeur de ses importations dépasse nécessairement celle de ses exporta-
tions.
Le n'est pas à dire qu'il faille toujours se réjouir quand une situation de ce genre se maniresté. Un écart trop considérable peut être l'indice de l’un de ces faits, dont nous “avons parlé, qui obligent un pays à augmenter exceptionnellement ses achats à l'étranger sans pouvoir accroitre proportionnellement ses ventes. Il faut bien alors solder l'excédent par des envois de numéraire ou de titres. Mais ces ruptures d'équilibre sont rares, et elles durent peu « quand elles se produisent, car la hausse du change, obligeant en pareil cas les commerçants à abaisser leurs prix, les exportations deviennent plus actives et la balance du commerce est bientôt rectifiée. I reste donc vrai de dire en thèse générale, que les produits se payent avec des produits dans le commerce extérieur et que les envois de numéraire ou de fonds internationaux n'y jouent qu'un rôle secondaire, le change suffisant presque toujours à en régler les opéralions.
Re Les crises commerciales : leurs causes et leurs remèdes. — Intermédiaire entre les entreprises, intermédiaire aussi entre la production el la consommation, se servant incessamment du crédit el des divers moyens de payement, l'industrie commerciale subit fatalement Île contre-coup de tout ce qui se passe d’heureux ou de défavorable dans chacun de ces domaines. Par contre, elle réagil avec la même force sur tous ces éléments. Elle est, en un mot, comme un point central auquel aboutissent toutes les manifestations de la vie économique, el sa prospérilé ou ses souffrances sont de sûrs indices de la situation générale.
Les périodes de prospérilé sont celles pendant lesquelles un équilibre convenable se maintient entre les forces
économiques. Dès que cet équilibre est rompu, on entre dans une phase de difficultés qu’on appelle une crise.
Bien des causes peuvent, malheureusement, amener ce dernier résultat. Une mauvaise récolte, en élevant tout à coup le prix des denrées de première nécessité, peut diminuer la consommation des autres produits et ruiner une partie des entreprises qui les fabriquaient. Elle peut aussi, en rendant nécessaires des achats exceptionnels à l'étranser, enlever au pays une partie de son numéraire et y rendre difficile le règlement des échanges. Une guerre, voire une menace de guerre, rend les affaires pénibles par les craintes qu'elle suscite. Les progrès industriels euxmêmes, si bienfaisants qu'ils soient en définitive, provoquent d’abord, quand ils ont lieu brusquement et sont considérables, les plus vives souffrances parce qu'ils obligent les entrepreneurs à transformer leur organisation et les ouvriers à faire un nouvel apprentissage. Les conditions de la production et de la vente étant changées, il faut, pour que l'humanité profite complètement des perfectionnements accomplis, qu'un nouvel équilibre se soit établi.
Mais, entre tous les faits qu'on pourrait signaler, la cause la plus active des crises se trouve dans les abus du crédit, entraînant la superproduction. Comme, en effet, la prospérité rend les hommes imprudents, il arrive trop souvent que, au moment même où les produits se vendent le plus avantageusement, les entrepreneurs augmentent sans mesure leur fabrication. Ils y sont presque toujours encouragés par les commerçants et par les banquiers, les premiers faisant des commandes excessives dans l’espoir de réaliser de gros bénéfices sur la revente, les seconds voulant développer leurs opérations à un moment où ils peuvent aisément se procurer des capitaux à bon marché, et, dans ce but, accordant trop facilement le crédit. Les entreprises se multiplient, dans chacune d'elles la production augmente; les produits s'accumulent et il vient un moment où la consommation ne peut suivre un mouvement aussi rapide. La crise éclate alors, générale et intense. On dit, en pareil cas, qu'il y a eu superproduction. Xl est bien vrai que, le plus souvent, il s’agit d'objets dont l'humanité n’aura jamais trop : on a produit en abondance, par exemple, des
étoffes, du charbon, du fer... choses dont il faudrait supposer d’invraisemblables approvisionnements pour que nous soyons dans l'impossibilité de les utiliser toutes. Mais il ne suffit pas, pour qu'un entrepreneur rentre dans ses débours, qu'il ait fabriqué un objet propre à satisfaire un besoin, il faut encore que le besoin soit ressenti par un individu pouvant acheter l’objet. Chaque industrie doit donc mesurer sa fabrication moins aux besoins qu'aux facultés d'achat du public ; si elle ne le fait pas, elle pirin trop et s'expose à la ruine.
Comme on le voit, l’origine des crises varie Sn les cas. On appelle plus spécialement crises industrielles celles qui ont leur point de départ dans une mauvaise direction imprimée à la production ou dans un désastre qui frappe directement cette dernière, crises financières celles qui viennent d’une rétraction du crédit, et crises monétaires celles qui-débutent par une raréfaction de la monnaie.
- Mais toutes se désignent indifféremment par les dénominations de crises économiques ou de crises commerciales. Et, en effet, d'une part, toutes intéressent le mouvement économique et, d'autre part, c’est en matière commerciale qu’elles produisent leurs conséquences les plus apparentes. Getle dernière assertion est si exacte que l'observation attentive du fonctionnement de l’industrie commerciale permet souvent de prévoir qu'une période difficile va commencer. Lorsque le développement exagéré de certaines branches de la production a tendu à lexcès les ressorts économiques, ceux qui ont été les plus imprudents sont obligés, pour tenir leurs engagements, de faire un large appel au crédit. Ils s'adressent au commerce des capitaux, c'est-àdire aux banquiers, et l’on voit bientôt les bilans des principales banques se modifier d’une façon anormale. Les encaisses métalliques diminuent, les portefeuilles se remplissent d'effets escomptés et la circulation des billets de banque augmente. Ce sont là les indices d’embarras commençants, d'où va sortir une crise. D'autre part, aussitôt déclarée, la crise se manifeste par le ralentissement des, transactions el par des modifications profondes des statistiques du commerce extérieur. Tantôt ce sont les chiffres des importations et des exportations qui baissent à la fois,
ps
tantôt ce sont certaines importations, celle des céréales, par exemplé, qui s'élèvent exlraordinairement péndant que tout le reste est en diminution. En même temps, les banquiers inquiets resserrent le crédit; léurs portefeuilles se vident et le capital monétaire s'accumule dans leurs caisses. Enfin, lorsque la crise ést à peu près liquidée, des faits inverses : reprise des opérations d’escompte, circulation monétaire et fiduciaire plus active, relëvément des impor: talions et des exportlalions, permettent de s'en rendre compte et d'annoncer le retour prochain de la prôospérilé. Ces crises sont un grand mal, car elles causent de vives souffrances. De nombreux entrepreneurs tombent en fail= lite, beaucoup de capitaux sont perdus, le taux des salaires est abaissé. Malheureusement, on ne voit guère de remèdes propres à les apaiser. On peut sans doute, quand une industrie est éprouvéé par un fléau, l'aider à lutter en répandant la Connaissance des moyens découverts par la science pour obvier au mal. Le phylloxera a été combaltu par des procédés de ce genre. Les autlorilés publiques peuvent aussi, quand la crise est locale, l’'adoucir en faisant exécuter quelques travaux pour fournir du travail aux ouvriers. Mais une pareille intervention doit être très réservée. Beaucoup de moyens qu'on propose dans ces cas aggraveraient le mal au lieu de l’atténuer. A Paris, par exemple, il y a une vingtaine d'années, l'abus des construclions ayant engendré une crise, et de nôümbreux ouvriers venus du dehors se trouvant privés des hauts salaires qui les avaient altirés, on proposa que le gouvernement s’entendit avec le Crédit foncier pour assurer la construction de maisons à bon marché pour les ouvriers. Ce plan n'aboulit pas, ét ce fut très heureux, car il né pouvait avoir d'autre effet que de prolonger la crise en relenant à Paris des ouvriers qui ñn y pouvaient trouver emploi!. Aussi, dans la plupart des cas, le mieux est-il de laisser la crise se liquider d'elle-même. La rétraction du crédit
1. En 1900 &t 1901, beaucoup d'ouvriers qui avaient été attirés à Paris par les travaux de l'Exposition universelle se trouvant sans ouvrage, le gouvernement se contenla de leur signaler par voie d'affiches les entreprises en cours d'exécution où ils pourraient trouver à s’employer dans les différentes régions de la France,
mettant ceux qui se sont trop avancés dans l'impossibilité de se soutenir, ils tombent et entraînent avec eux ceux dont la situation élait le moins solide ;une période d’atonie plus ou moins longue succède au désastre ; puis la confiance renait peu à peu, des réformes sont introduites dans les entreprises, le commerce et le crédit apportent la prudence voulue dans leurs opérations ; et, comme la baisse des prix, résultat de la crise, a développé les habitudes de la consommalion, une nouvelle période de prospérité peut commencer.
Il semble que les leçons déjà reçues devraient nous metllre à l’abri des crises commerciales, de celles au moins qui viennent de l’abus du crédit et de la superproduction. Il n'en est pourtant pas ainsi. Oh a constaté que des crises générales se reproduisent à intervalles réguliers, tous les dix ou douze ans. et l’on a pu, trop exactement, les comparer à une sorte de maladie périodique qui scrait inhérente à nolre organisation économique. On ne peut attendre que des progrès du jugement et du savoir chez la piupart des hommes la modification si désirable de cet état de choses.
Lire dans les Æxtraits :
Quesnay : Balance du commerce (p. 58).
Courcélle-Senéeuïil : Les crises commerciales (pb. 438).