‹ Éléments d'économie politiqueChapitre 54 sur 85 · Noir p · texte numérisé non relu

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là choses regrettables, mais où l'État n’a rien à voir, Il n’est pas plus fail pour remédier à Lout qu'il n’en a le moyen : les lois qu'on édicterait en pareil cas auraient pour effet inévitable d’aggraver le mal en enrayant l’activité économique par une réglementation génante. C’est aux particuliers, guidés par leur intérêt, de trouver le remède. La concurrence découragera ou fera disparaitre, au besoin en les ruinant, une partie des intermédiaires inutiles. De grands magasins se fonderont où le public trouvera, du moins pour certaines marchandises, les meilleures conditions de bon marché. Enfin les consommaleurs eux-mêmes pourront, s'ils ont assez d'iniliative, éviler les inconvénients de la cherté ou les dangers de la sophisticalion des produits en s’unissant pour former des sociétés coopéralives de consommation. Ici, comme presque loujours, en un mot, c'est à la liberté de corriger elle-même les abus qu'elle a pu engendrer.

Intervention de l'État dans le commerce extérieur, Libre-échange. Protection et prohibition. — Il semble que, si la liberté est bonne pour le commerce intérieur, elle doit l’êlre aussi pour le commerce extérieur. Tous deux, en effet, remplissent des rôles semblables, à l’aide des mêmes procédés. Au point de vue des principes, il n'exisle entre eux aucune différence. Celles qu'on peut relever résullent seulement du degré de complication des,

rouages et du plus ou moins d'habileté qu’exigent les spé-

culations. Agissant sur un lerrain plus vasle, puisqu'il doit réaliser l'échange des services, non plus entre les régions d'un même pays, mais entre toutes les nations du monde entier, le commerce extérieur est obligé de perfectionner son organisalion. Ses principaux représentants doivent parfaitement connaître les pays avec lesquels ils entrent en relation. [l leur faut y étudier les condilions de la fabrication, les habitudes de la consommation, les moyens de transport et les larifs qui s'y rapportent, le régime des monnaies et des inslilutions de crédit, ele. Souvent même, ils ont à explorer des contrées nouvelles, à envoyer des émissaires qui étudient sur place les débouchés encore inconnus, à fonder des comptoirs, à installer des représentants à demeure, qui surveillent leurs intérêts,

En même temps, les spéculations auxquelles ils se livrent sur l'achat et la vente demandent une grande habileté pour se renseigner, beaucoup d'expérience et beaucoup de flair, parce qu'elles exigent une appréciation sûre d'éléments très complexes. Comme, en effet, il faut, pour bien acheter, profiter des moments où les conditions faites par les vendeurs sont avantageuses, c'est presque toujours à l'avance que le commerçant doit évaluer les besoins probables du pays où il se propose d'importer la marchandise. Encore ne doit-il pas oublier de faire entrer en ligne de compte ce que, de leur côté, peuvent faire ses concurrents. Ce sont là de grandes difficultés. Il est évidemment plus aisé d'obtenir un fonctionnement régulier du commerce intérieur que des échanges internationaux, et les diverses régions d'un même pays auront moins de peine à mesurer exactement leurs achats et leurs ventes réciproques qu'une nation à importer et exporler précisément ce qu'il convient, ni trop, ni trop peu. Si donc on tient pour démontré qu'à l'égard du commerce intérieur l'Etat est impuissant à résoudre les difficultés qui surgissent sans cesse et doit se remeltre de ce soin à l'initiative privée, comment pourraitil en être autrement à l'égard du commerce extérieur ?

Cette vérilé n’est cependant qu'imparfaitement reconnue. On admet bien sans doute, en général, que le commerce extérieur doit être laissé libre dans son organisation et ‘dans le choix de ses procédés; mais la controverse reste vive sur un point essentiel. Doit-on laisser s’opérer librement l'entrée et la sortie des marchandises, ou convient-il que le gouvernement intervienne pour restreindre cerlaines importations et encourager certaines exportations? Plusieurs doctrines sont ici en présence.

DOGTRINES RESTRICTIVES. LA PROTECTION ET LA PROHIBITION. — Les partisans de l'intervention de l'État déclarent qu'il est nécessaire de protéger l'industrie nationale. Mais, comme une proteclion peut être plus ou moins énergique, ils se divisent en deux groupes.

Quelques-uns veulent pousser la protection jusqu'à la prohibition. Il faut, disent-ils, réserver absolument le marché intérieur aux produits de l’industrie du pays; toutes les

marchandises étrangères susceptibles de faire concurrence à l’une des industries existant dans le pays doivent être frappées de droits de douane prohibitifs, c’est-à-dire tellement élevés qu'elles ne pourraient trouver acheteur après les avoir payées. C’est là une doctrine insoutenable, car elle ne va à rien moins qu’à renoncer presque entièrement aux bienfaits du commerce extérieur. Le peuple qui l'appliquerait ne tirerait guère de ce commerce d'autre avantage que de se procurer les quelques denrées qu'il est hors d'état de produire lui-même. Il renoncerait à tirer bénéfice des industries auxquelles il est particulièrement apte, car on ne peut espérer vendre lorsqu'on refuse d'acheter. Enfin ce peuple serait bientôt devancé par les autres, car ses industriels, débarrassés de laiguillon de la concurrence étrangère, s'endormiraient dans la routine.

Aussi les adversaires de la liberté commerciale ont-ils, pour la plupart, renoncé à la prohibilion pour s’en tenir au protectionnisme. Dans ce système, on ne demande pas que les produits étrangers soient exclus du marché intérieur, on veut seulement que des droits de douane, convenablement mesurés, rétablissent l'équilibre pour celles de nos indusdries qui produisent plus chèrement que les industries similaires de l'étranger. Si, par exemple, le mèlre d’une certaine éloffe ne peut être fabriqué en France à moins de 7 francs tandis qu’il est obtenu pour 5 dans les fabriques ‘anglaises, on demandera que la marchandise anglaise soil frappée d’une taxe de 2 francs à son entrée en France. L'égalité étant ainsi rélablie, et le consommateur français ayant à choisir entre les deux produits, ce sera à nos industriels de s'ingénier pour obtenir la préférence.

Ces deux théories de la prohibition et de la protection n’en font en réalité qu’une seule. La seconde admet des tempéraments qui la rendent plus acceptable : elle évite, dans une certaine mesure, de constituer dans chaque pays, à lPindustrie nationale, une sorle‘de monopole qui la dispenserait de se tenir au courant des perfectionnements. Mais l’une et l’autre se proposent le même but : soustraire l'industrie nationale aux prétendus dangers de la concurrence extérieure, et elles s'appuient sur les mêmes arguments.

Au point de vue économique, dit-on, un peuple doit surtout chercher à développer ses forces productives. Or, dans la production, tout se tient. Elle ne saurait progresser sans un développement proportionnel simultané de toutes ses branches. À une agriculture puissante il faut les centres de consommation que forment les agglomérations industrielles, el réciproquement; aux industries manufacturières il faut les matières premières que leur fournissent les industries extraclives; enfin les industries manufacturières forment souvent elles-mêmes une sorte de filière par où doit passer le produit avant d'arriver à sa perfection. Si donc l'une des industries d'un pays venail à suecomber devant la concurrence étrangère, loutes les autres se trouveraient atteintes par contre-coup. Tout au plus pourraientelles, dans cerlains cas, combler le vide en s’adressant à l'étranger, mais on se trouverait alors à la merci du bon ou du mauvais vouloir des autres pays. Dans bien des cas, d’ailleurs, ce ne serait là qu’un remède insuffisant. Une industrie qui aurait cessé d'être maîtresse sur son propre marché compenserait difficilement celte perte sur le marché extérieur. Pour chaque pays, en effet, le marché intérieur l'emporte de beaucoup en importanee sur le marché e\térieur. Ce n'est que le trop-plein qui s'écoule au dehors, et lel peuple, qui aujourd'hui importe et exporte pour 7 où 8 milliards de marchandises, en achète et vend peut-être pour dix ou vingt fois plus sur son propre marché. Le marché intérieur est done le vrai débouché de l’industrie nationale: c'est celui qu'il faut lui assurer à tout prix.

On ajoute enfin qu'un régime libéral aurait vite pour effet de mettre le consommateur à Ja merci des producteurs étrangers. Ceux-ci, ayant fait disparaitre les industries similaires dans le pays libre-échangiste, se trouveraient investis d'un véritable monopole. L'Angleterre, parexemple, si nous l'admeltions sans réserve à imporler en France ses tissus de coton, nous les vendrait d'abord au moindre prix possible, peut-êlre même à perte, pour ruiner nos filatures; mais, ce résultat obtenu, rien ne l’empécherait de relever ses prix et de s’indemniser largement à nos dépens,

LA DOCTRINE LIBÉRALE : LE LIBRE-ÉCHANGE. — À la prohibition et à la protection, il faut opposer le libre-échange. Les partisans de celte doctrine demandent que le gouvernement s'abstienne d'intervenir dans le commerce cxlérieur,

La liberté, disent-ils, en suscitant la concurrence inlernalionale, permet seule de tirer du commerce extérieur tous ses avantages. Dans chaque pays, on renoncera aux industries pour lesquelles on rencontre plus d'obstacles qu'ailleurs, soit dans la nature, soit dans les aptitudes de la race, el l’on s’appliquera au contraire à développer celles pour lesquelles on possède une supériorilé naturelle ou acquise. La division du travail entre les peuples sera ainsi assurée d'une façon parfaile. En même temps, les agriculteurs et les industriels, stimulés par la nécessilé de conquérir la prépondérance ou de conserver celle qu'ils auront acquise, ne pourront s'endormir dans les préjugés et la rouline ; on les verra soucieux d'appliquer les procédés les plus perfeclionnés et d'en imaginer de nouveaux. Ainsi, de toules manières, la somme des produits dans le monde deviendra plus considérable, et chaque pays y gagnera, puisqu'il achètera aux autres les objets qu'il n’eût lui-même fabriqués que chèrement, et les payera avec ceux dans la fabrication desquels il excelle.

Ce système, s’il était franchement appliqué, ne produirait du reste pas les effels que redoulent les partisans de la protection. Un peuple ne se verrait pas obligé de restreindre son aclivité à l'exploilalion de quelques branches seulement de la production : l’un ne deviendrait pas exclusivement agricole pendant qu’un autre se-ferait uniquement manufacturier. Quand l'écart entre les frais de revient n'est pas trop considérable, les industriels d’un pays peuvent le plus souvent lutter avec avañlage sur le marché intérieur contre leurs concurrents étrangers, soit parce que leurs produits supportent moins de frais de transport, soit parce qu'euxmêmes sont mieux en mesure de comprendre et de satisfaire les goûts de leurs compatrioles. La pralique du libre-: échange ne ferait donc disparailre, dans chaque pays, qu'un petit nombre d'industries, celles dont les conditions de production sont lrop onéreuses, Quelques autres, au

contraire, recevraient un extraordinaire développement, et c'est surtout avec leurs produits qu’on achèterait et qu'on payerait ce qu'on aurait renoncé à fabriquer. Enfin beaucoup d'industries se développeraient simplement d’une façon normale et, sans acquérir une prépondérance marquée, soutiendraient avec des alternalives de succès et de revers la concurrence des industries étrangères. Le marché intérieur n’échapperait donc pas, comme on l'affirme, à l'industrie nationale. Celle-ci n'y éprouverait qu'une légère diminution de ses débouchés, qui serait plus que compensée par une exlension de sa clientèle étrangère.

Les partisans de la protection oublient aussi, quand ils rappellent la nécessité d’un développement proportionnel simultané de toutes les industries, que le commerce international a précisément pour effet d'en rendre plus facile la réalisation. Grâce à lui, c’est dans l’ensemble des nations qui commercent ensemble que cette condition doit être réalisée. Il importe peu que la production de tel objet diminue dans un pays, si elle augmente dans un autre. Quelques cas exceptés, il est chimérique de croire qu'une nation refusera de vendre à une autre des produits qu’elle aura fabriqués dans ce but, car la première aura tout autant besoin d'exporter que la seconde d'importer.

La constitution d'un monopole au profit des pays importateurs n’est pas plus à craindre. [n'y a pas, en effet, de pays importateurs ; on abuse des mots quand on dit, par exemple, que l'Angleterre vend des tissus à la France. Ce sont, en réalité, des particuliers habitant l'Angleterre qui vendent à des particuliers habitant la France, et supposàät-on, contre toute vraisemblance, que la fabrication des tissus vint à disparaître chez nous, il n’v aurait aucune raison pour que les industriels anglais ne se fissent pas les uns aux autres, sur le marché français, la concurrence qu'ils se font actuellement sur le marché anglais.

Les partisans du libre-échange ajoutent enfin que toute doctrine restrictive aboutit, dans l'application, à d’inextricables complications et à des injustices. Le législateur, quand il intervient dans le commerce extérieur, décide presque toujours à: l’aveugle, ne pouvant mesurer exactement la portée de ses actes. En protégeant une indus-

trie, il nuit à d’autres, parce qu'il les oblige à payer plus cher les matières premières ou l'outillage dont elles ont besoin. La taxe sur les filés de coton, par exemple, favorable aux filatures du Nord, cause un grand dommage à l’industrie lyonnaise mise hors d'état de se procurer à bon marché les fils spéciaux dont elle a besoin et que l’industrie étrangère seule fabrique bien. D’autre part, n'est-il pas inique d’obliger les consommateurs à payer indirectement un impôt aux chefs de certaines industries? Les partisans de la protection affirment, il est vrai, que les taxes sont supportées par les producteurs étrangers. Il arrive, en effet, parfois que le producteur étranger hésite à augmenter ses prix du montant total de la axe, dans la crainte de perdre sa clientèle ordinaire. Il restreint alors son bénéfice sur chaque objet vendu et supporte une partie du droit de douane. Mais, en général, il n'en est pas ainsi. Les droits ne sont pas établis pour prélever un impôt sur l’étranger, mais bien pour permettre à l’industrie nationale de vendre ses produits plus chèrement que si le commerce était libre, etil est contradictoire de les réclamer dans ce but et d'affirmer qu'ils ne léseront pas les intérêts des consommateurs!

Cette argumentation est décisive, et la doctrine libreéchangiste contient évidemment la vérité scientifique. On peut toutefois admettre quelques réserves dans l’application. On comprend très bien qu’un peuple ne consente pas à dépendre de l'étranger pour certaines industries dont les produits sont nécessaires à sa défense, pour la fabricalion des armes de guerre, par exemple. En pareil cas, on peut dire que la question en jeu n’est pas celle du libreéchange et de la protection. Le législateur, en repoussant le concours de l'étranger, sacrifie l'intérêt économique à un autre, qu'il estime être d'ordre supérieur. D'’aulre part, et, si ferme soit-on sur les principes, on ne saurait demander à un peuple qui a longtemps pratiqué un système restriclif, de le rejeter lout à coup pour adopter le libre-échange. Un changement aussi brusque dans les conditions de la production engendrerait fatalement une formidable crise. El faut ménager la transition, et c’est avec prudence, en quelque sorte pas à pas, qu’on doit sortir de la mauvaise voie où l’on s'était engagé. |

Histoire du libre-échangé ét des doctrines restrictives, -— Ce n’est guère avant la fin du xvi siècle que les gouvernements songèrent à réglementer les importations et lés eéxporlations. Jusque-là, le commerce exlérieur n'avait pris qué peu de développement. Les droits de douane, dans les pays où il en exislail, n'avaient d'autre objet que de prélevér un impôt sur la circulation des marchandises. Mais, à cetle époque, l'exploitation des mines du Nouveau Monde ayant jeté Sur le marché de l’Europe une quantité extraordinaire d'or et d'argent, une théorie apparut qu'on désigné aujourd'hui du nom de système mercantile. On s'imagina que l'or ét l'argent élaieat des richesses particulièrement précieuses, au point que chaque peuple devait s'efforcer de les accumuler de préférence à toules autres. Le système mercantile lui-même engendra la théorié de la balance du Commerce. On crut qu'un pays qui imporlait plus qu'il n’exporlait était obligé de solder la différence par des énvois de monnaies, et la conclusion fut que lé gouvernement devait, par un système douanier, res: lreindre les importations et augmenter les exportalions. On aboutit ainsi à un régime dans léquel des droils frappaient les marchandises étrangères à leur entrée, tandis que des primes encourageaient la sortie des produils nationaux. Gelte politique reposait sur deux erreurs que nous n'avons plus à réfuter. On comprenait mal le rôle économique de l'or et de l’argent!, et l'on méconnaissait la régle que, dans l'échange international, les produits se payent avec les produits?.

Ges idées fausses régnèrent très longtemps. Colbert luimême ne s'en dégagea pas; elles ne furent cependant pas . les seules dont il s’inspira. Comprenant que le développenent des exportations dépénd de la prospérité de lindustrie nationale, il s’efforça de rendre celle dernière florissante. Il permit l'entrée libre des matières premières él des denrées alimentaires, en même temps qu'il én prohibait la sortie; c'était assurer l’approvisionnement à bon marché de nos manufactures et l’abaissement des prix de main-

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