QUATRIÈME PARTIE
Consommation de la Richesse.
La consommation. — Consommer la richesse, c’est la détruire. La substance des choses échappe, il est vrai, à tout anéantissement, et, à travers toutes les transformations, les atomes subsistent, prêts pour des combinaisons nouvelles. Mais nous ne considérons comme richesses que les choses utiles ; or l'utilité peut disparaître. Ce qui était richesse cesse alors de lêtre ; il y a consommation. Cette nolion de la consommation se trouve, du reste, en parfait accord avec celle de la production. L'homme, quand il produit, crée seulement de l'utilité, il en détruit quand il consomme.
Cette destruction d'utilité est inévitable : elle est la raison d'être, le but final de toute activité économique. La richesse, une fois produite, en effet, ne peut rendre service à l'homme qu'à la condition d’être consommée. L'aliment ne le nourrit qu'en disparaissant en tant qu'aliment, le vêtement s’use quand il le porte, la machine se détériore à, mesure qu'il l'emploie, etc. C'est donc pour consommer qu'il produit, et la consommation, en satisfaisant ses besoins, est la récompense de ses efforts.
Les diverses espèces de consommations. — Toute richesse est donc consommée. Mais les conditions et les résultats de la consommation peuvent être très différents selon les cas. D'une part, en effet, la destruction de la richesse ne nous procure pas loujours une satisfaction immédiate. L'homme satisfait sa faim quand il eonsomme du pain, tandis que lorsqu'il consomme de la farine, du levain, du bois, etc., pour fabriquer ce pain, il se met seulement en mesure d’apaiser sa faim. Aupremier cas, la consommation satisfait directement son besoin; elle ne le satisfait qu'indirectement au second. D'autre part, si l'homme produit pour satisfaire ses besoins en consommant, ses espérances ou ses prévisions sont parfois déçues. La richesse peut se trouver détruite sans qu'il l'ait employée, sans qu'il en ait tiré aucune satisfaction. Il y a donc plusieurs espèces de consommations, et la science a dû établir quelques classificalions qu'il est bon de connaitre.
1° CONSOMMATIONS REPRODUCTIVES OU INDUSTRIELLES. — Elle distingue d’abord des consommations qu'elle appelle reproductives. Ce sont toutes celles dont le résultat immédiat est une production équivalente ou supérieure de richesse. En pareil cas, la perte subie se trouve compensée, et presque toujours même plus que compensée par un £gnrichissement, puisque la richesse détruite est remplacée par une autre souvent plus précieuse. Ces consommalions sont donc bien des consommations reproductives. On les appelle aussi industrielles, parce que, ayant pour objet des capitaux, elles sont opérées par l’industrie. Agriculteurs, chefs d'industries extractives, manufacturiers, commerçants, entrepreneurs de transports, tous les producteurs consomment incessamment d'énormes quantités de matières premières et d'instruments de toute espèce ; mais, incessamment aussi, ils produisent, en créant, conservante faisant circuler des richesses. Ce qu'ils détruisent est remplacé, et comme, dans l’ensemble, leurs opérations sont convenablement dirigées, le remplacement s'opère avec bénéfices. Les consommations industrielles, loin d'appauvrir l'humanité, sont donc une condition essentielle de son enrichissement ; elles sont indispensables pour créer, entretenir, remplacer et perfectionner l'outillage et
pour fabriquer les produits achevés nécessaires à la satisfaction de nos besoins.
2° CONSOMMATIONS IMPRODUCTIVES. — Toutes autres consommations sont dites zmproductives, non pas qu’on entende, sans plus d'examen, les déclarer blämables ou regrettables, mais parce qu'elles détruisent la richesse sans en produire immédiatement une autre qui la remplace. Il y a plusieurs sortes de consommations improductives.
a. Les consommations personnelles, comprenant celles d'entretien et de jouissance auxquelles nous devons le maintien de la vie et le bien-être. Elles ne sont pas indifférentes à la production, car elles servent souvent à entretenir ou développer les forces productives. Il en est ainsi de toutes celles grâce auxquelles sont entretenues la vie et la santé des hommes dont le travail profile à l’industrie d’une façon quelconque : ouvriers, entrepreneurs, inventeurs, savants, professeurs, etc., qui s'emploient, nous Pavons vu, soit à créer, entretenir et développer les forces productrices, soit à les meltre en œuvre. Le luxe luimême, contenu dans certaines limites, peul avoir sur la production une influence bienfaisante, le désir d’une vie large et l'espoir de l'obtenir servant de stimulants au travail et à la capitalisation !. Pourtant, de toutes ces consommalions, nous disons qu'elles sont improductives, parce qu'elles n’aboutissent directement à la production d'aucune richesse. Lorsqu'un individu, serait-ce un producteur, consomme des denrées alimentaires, des vêtements, etc., la destruction de richesse ainsi effectuée n'est compensée immédiatement par aucune création de richesse nouvelle. Peut-être, par la suile, cette compensation serat-elle fournie, le consommateur étant mis à même, par les consommalions supposées, de continuer à travailler. Mais il peut n’en pas êlre ainsi, bien des causés (accidents, maladie, mort, enrichissement subit, etc.) pouvant s’y opposer. Ce n’est pas là du reste le but qu’il s'est proposé en consommant, et, en tout cas, si la richesse anéantie est plus tard remplacée par une autre, ce n’est qu'indirectement que la première aura servi à produire la seconde,
4, Voir p. 372,
b. Les consommations subjectives. — Nous avons toujours supposé jusqu'ici des consommations objectives, c’està-dire résultant des changements de forme de la matière. Mais certaines consommations se produisent en dehors de toute modification matérielle. L'’utilité d'une chose, en effet, ne dépend pas seulement des qualités intrinsèques de cette chose, mais aussi des besoins ressentis par les hommes. Le besoin venant à disparaitre, la richesse qui était destinée à le satisfaire perd son utilité; elle est consommée subjectivement.
Les consommations subjectives sont souvent le résultat d'un changement dans les goûts. Les caprices de la mode en produisent presque périodiquement. Mais la principale cause de ce genre de consommation se trouve dans les inventions qui substituent des instruments perfectionnés à d’autres qui deviennent inutiles. Les machines ont détrôné la quenouille et le rouet; nos musées sont remplis d'engins étranges, armes jadis, objets de curiosité aujourd’hui; et si les peuples parvenaient à supprimer les guerres en soumettant leurs différends à l'arbitrage international, c’est un amas immense d'armes, de navires de guerre, de constructions de toute espèce, dont la valeur se chiffre par milliards, qui se trouverait tout à coup consommé subjectivement.
De quelque événement qu'elles résultent, favorable ou défavorable, les consommations subjeclives ne sauraient être qualifiées de reproductives. Elles sont essentiellement improductives au contraire, et si l'on peut se féliciter que cerlains produits deviennent inutiles, on ne peut que regretter la peine prise pour les fabriquer.
c. Ilarrive enfin que certaines richesses se trouvent consommées objectivement sans que l'homme ait tiré de cette consommation aucune satisfaction. Les pertes industrielles dues à l’inexpérience, au gaspillage, à la malchance dans l'emploi des forces productives ; les fléaux naturels, incendies, naufrages, inondations, etc. ; enfin les ravages de la guerre anéantissent trop souvent de grandes quantités de richesses dont personne ne profite. Il n’y a pas lieu de s'effrayer outre mesure de ces pertes. Tant que ses forces productrices ne sont pas gravement alteintes, l'humanité est
en mesure de les réparer. Elles n’en sont pas moins très regrettables. Aucune consommation ne mérite mieux l’épithète d’improductive, et l’on a même proposé de les appeler par un pléonasme énergique : des consommations destructives.
Pourquoi l’économie politique étudie la consommation. — Cette classification des consommations est intéressante, car elle rend exactement comple des divers aspects du phénomène de la destruction de la richesse. Mais toutes les catégories qu’elle distingue ne méritent pas au même point d'arrêter l’atlention. Les consommations subjectives et les consommations destruclives ont un caractère exceptionnel; il nous suffira de les avoir signalées.
Les consommations reproductives et les consommations personnelles présentent au contraire une importance capilale. C’est d'elles surtout que la science se préoccupe. Analysant les faits pour en dégager des principes, elle recherche quelle part doit être faile aux consommations personnelles, quels sentiments dirigent ou devraient diriger les hommes à cet égard, et comment le progrès social est aclivé ou enrayé par les habitudes qu'ils adoptent. En même temps, étudiant les institutions, elle décrit el apprécic cerlains arrangements, nés de l’inilialive privée ou de la volonté des gouvernements, et par lesquels on se propose de diriger la consommation dans le sens que l’on croit être le meilleur.
Nous consacrerons un premier chapitre à l'examen des questions de principe, et nous passerons en revue les institulions dans un deuxième.