‹ Éléments d'économie politiqueChapitre 57 sur 85 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des habitudes de consommation et de leur influence sur le progrès social,

Programme officiel : 1° L’'Épargne: ses sources, la prévoyance. —2° Le luxe.

Le progrès social et les principaux emplois de la richesse. — Faire vivre plus d'hommes, les rendre plus moraux, plus intelligents et plus heureux, tels sont les résullats du progrès dans une sociélé quand ce progrès est normal, portant également sur tous les éléments de la vie sociale. ;

C’est là un idéal singulièrement complexe; nombreuses sont les condilions de sa réalisation. Il faut, en même Lemps que la population s’accroit, que la puissance productrice de l'industrie augmente, qu'une division convenable des fonctions assure de mieux en mieux le bon gouvernement du pays et favorise le progrès dela science et de l’art, de l’éducalion et de l'instruction des enfants; il faut aussi que chacun obtienne plus de bien-être et de loisir, que les mauvaises chances de la vie soient atténuées, que la charité secoure plus efficacement les infortunes.

C’est à toutes ces améliorations que les hommes doivent consacrer leurs efforts; c’est en vue d’elles qu'ils doivent employer la puissance productrice et régler la consommalion des richesses dont ils disposent. Les sociétés civilisées modernes peuvent beaucoup à ces divers points de vue, parce qu'elles sont relativement riches. Mais elles ne doi-

vent pas perdre de vue que le progrès doit être simultané dans tous les sens. Il leur faut être assez sages pour maintenir l'équilibre nécessaire, tout développement excessif dans une voie entrainant invariablement un retard ou même un recul dans une autre. |

1° L’accroissement de la somme de vie humaine sur la lerre est une condition que la nalure impose à l'humanité comme à toutes les espèces. L'histoire prouverail au besoin qu'une nation ne peut être longtemps prospère lorsque le nombre de ses membres reste stationnaire ou diminue. L’augmentalion de la population dans une société qui prosresse est donc un fait normal, nécessaire même. Mais cette augmentation doit être contenue dans de justes limites. Toutes les forces de la sociélé n’y doivent pas tendre, car à quoi servirait-il d'augmenter le nombre des hommes s'ils devaient rester, dans l'ensemble, ignorants et misérables ? Comme on l’a très bien dit, la vie dans le monde ne doit pas s’accroitre seulement par l'effet des naissances, elle doit augmenter aussi dans le temps et dans l’espace. « Elle augmente dans le temps par une durée plus longue, elle augmente dans l’espace par le développement de facultés plus puissantes, par une action plus étendue sur le monde exlérieur!{. »

Nous avons dit quelles inquiétudes avaient à cet égard conçu les premiers économistes. Mallhus et Ricardo, surtout, deux des plus illustres représentants de l’ancienne école anglaise, avaient émis des prédiclions décourageantes. Le premier voyant avec effroi la populalion toujours prêle à déborder, le second convaincu que la production des aliments serait de plus en plus enrayée par l'infertilité du sol, ils avaient tous deux peint l'avenir de l'humanilé des couleurs les plus sombres. Ils n'avaient pas, sans doute, condamné lout espoir de progrès. Mais, à les croire, la marche en avant des sociélés serait nécessairement boileuse, une élite seulement profiterait du progrès des idées et augmenterait ses jouissances de toute sorle, la masse resterait exclue de toute participalion au bien-être el privée du loisir. sans lequel il n’est pas de perfectionnement intellectuel.

1. Courcelle-Seneuil, Préparation à l'étude du droit, p, 379,

Heureusement, nous l'avons montré, Icurs conclusions sont excessives. S'ils ont, l’un et l’autre, utilement signalé à l'humanité des obstacles redoutables, c’est à tort qu'ils ‘ont désespéré du résultat de ses efforts pour en triompher. Les faits ont prouvé, surlout depuis cent ans, que l’accroissement de la population n'est exclusif ni des perfectionnements intellectuels ni de la diffusion du bien-être et du loisir. Bien qu'ilsoit difficile de l’établir par des chiffres, on ne peut «douler que la conscience et l'esprit des masses soient plus éclairés aujourd’hui qu'à la fin du siècle dernier, et les statistiques démontrent formellement que la classe ouvrière, astreinte de nos jours à un travail moins dur et moins prolongé qu’autrefois, jouit en même temps d’une plus grande aisance. Une société peut donc accroître le nombre de ses membres sans que toute l’augmentalion annuelle de ses ressources se trouve absorbée. Une forte partie de cette augmentation peut et doit être réservée pour d’autres objets.

2° Les individus qui se consacrent aux fonctions gouvernementales, aux travaux scientifiques ou artistiques, à l'éducation et à l'instruction de la jeunesse, ne produisent directement, nous le savons ‘, aucune richesse. Il est donc nécessaire qu'une portion de celles qui sont produites leur soient réservées. La part qui leur sera faite dépendra essentiellement des idées et des mœurs de la sociélé. Le mépris de la science et de l’art, en réduisant outre mesure celte part, rendrait impossible un développement suffisant de la source la plus féconde de progrès social. Le mépris du travailindustriel, au contraire, et surtout un goût exagéré du fonctionnarisme, jetteraient dans le genre d'occupation dont nous parlons un trop grand nombre d'hommes. La société éprouverait alors une déperdition de forces; ses consommations seraient mal réglées, puisque celles d'une importante catégorie d'individus se trouveraient hors de proportion avec les services par eux rendus.

3 Il est indispensable aussi qu’une portion considérable de la force productrice soit constamment consacrée à entretenir et à accroître le capital industriel. Nous avons étudié

Page 1