‹ Éléments d'économie politiqueChapitre 59 sur 85 · Voir plus loin Épargne et assurance · texte numérisé non relu

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ment intime, la charité, nous pousse à la pitié. Ceux qui, obéissant à ce sentiment, prélèvent sur leurs revenus la part des pauvres, comprennent hautement le devoir : leur acte honore l'humanité.

Pourtant, si l’on prenait à la lettre certaines théories, on pourrait croire que la charité est condamnée par quelques philosophes.

Les uns, partisans d’une doctrine scientifique appelée «théorie de l’évolution », signalent avec force les dangers de l'assistance. Les espèces, disent-ils, se perfectionnent au cours des temps, grâce à une sélection naturelle que dirige la loi de la persistance des plus aptes. L’élimination des éléments imparfails étant la condition du progrès, il faut que les indivi:lus faibles ou vicieux disparaissent sans avoir transmis par l’hérédité leurs imperfections; c’est-àdire qu’il faut qu'ils meurent sans s'être reproduits. La nature y pourvoil. Dans la lutte pour l'existence, les plus faibles succombent, tandis que les plus forts subsistent : c'est ainsi qu'une race tend vers la perfection. Il n’en est pas autrement de l'espèce humaine. La charilé méconnait ce principe : sauvant ceux qui, dans une sociélé, repré-

sentent les éléments viciés, imparfails, elle trouble le jeu des lois naturelles et relarde le progrès.

D'autres, avec des prétentions scientifiques moins les vées, déclarent simplement que la charité, encourageant la paresse et les vices, est plus dangereuse qu’utile.

De pareilles conclusions sont évidemment paradoxales, On aurait Lort cependant de refuser toute portée aux arguments sur lesquels elles reposent. La charité — et c'est là sans doute ce que veulent dire les théoriciens les plus féroces — la charité, si respectable dans son principe, ne va pas sans danger et ne doit pas être pratiquée à la légère. Comme tous les aulres, cet emploi de la richesse exige une juste mesure, une extrême altenlion. Il faut distinguer avec soin la vraie misère de celle qui, volontaire, n'est qu'une forme de la paresse et du vice. Et quand le secours peut êlre accordé, il doit être proporlionné à l'effet qu'on en peut attendre : aider à se relever ceux qui en sont encore capables, adoucir le malheur des autres, mais sans les dispenser de l'effort personnel et de la prévoyance.

On voit combien le progrès social est chose complexe, difficile à réaliser. Pour qu'il eût lieu aussi rapidement que possible, il ne suffirait pas que les individus qui composent une société comprissent l’imporlance des divers emplois que la richesse peut recevoir, il faudrait encore qu'ils sussent faire, avec une précision parfaite, la part de chacun de ces divers emplois. Il n’en a jamais été ainsi : les sociétés mêmes qui se sont le plus perfectionnées ont toujours péché en quelque point, et le progrès n’a, jusqu'ici, marché que d'un pas inégal. Mais si l'idéal paraît presque irréalisable, au moins faut-il y tendre. L'économie politique, en leur montrant le but, aide les hommes à s'en approcher.

L’épargne. Ses sources : la prévoyance. — On comprendra maintenant sans peine de quelle importance est, pour un pays, le développement de l'esprit d'épargne chez les individus qui le composent. De tous les obstacles qui peuvent s'opposer au progrès social, le plus grave à coup sûr serait celui qui résulterait d’un goût démesuré pour le bien-être et les jouissances de toutes sortes. La richesse étant anéantie à mesure qu'elle serait produite, il serait impossible d'augmenter le capital confié à l'industrie, d'entretenir d’une façon suffisante le mouvement des idées, d'améliorer le sort des classes laborieuses, etc. Tous ces résultals si désirables, au contraire, l'épargne les rend possibles.

Nous avons déjà rencontré l'épargne! et nous l'avons définie. Elle consiste dans un effort d'abstinence par lequel l'individu réduit ses consommations personnelles. Elle a sa source dans la prévoyance. C'est parce que l'individu, songeant à l’avenir, escompte en quelque sorte ses besoins fulurs el ceux des personnes dont il a la charge, qu'il modère ses dépenses et se réserve des ressources par l'épargne. Mais, comme il arrive presque toujours, l'acte qu’il a accompli en vue de son propre avantage ne l'intéresse pas seulement, mais aussi la société tout entière. Ce n’est en effet qu'à la condition que la plupart, ou tout au moins une portion suffisante de ses membres s’abstiennent

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de commander à l’industrie et de consommer tout ce qu'ils ont le pouvoir d'acquérir en objets propres à l’entrelien de la vie et aux jouissances, que la société pourra employer une partie de ses forces productrices à l'augmentation des capilaux, à l’entrelien des hommes qui cultivent la science, à l'éducation et à l'instruction de la jeunesse, à l’amélioralion du sort des classes laborieuses, etc.

Il serait sans doule excessif d'imaginer qu'il suffit d'épargner pour obtenir loutes ces améliorations. Effort d'abstention, l'épargne laisse seulement disponible une partie des forces industrielles : il reste à savoir quel emploi en sera fait. Un peuple qui épargne beaucoup, peut, par impéritie, n'augmenter que lentement ses capitaux, ou bien mépriser la science et l’art, ou se montrer dur aux infortunes. Il ne suffit donc pas d’épargner pour progresser de toutes manières. Encore faut-il observer que l'habitude de l'épargne engendre inévitablement au moins deux bons résultats. Le capital mis à la disposilion de l'industrie augmente nécessairement, car la plupart de ceux qui ont épargné, cherchant à employer productivement leur épargne, la lui confient. Par là même, le nombre des emplois offerts aux ouvriers augmente et le taux des salaires s'élève. Quant aux autres progrès désirables, si l'épargne ne suffit pas à leur réalisation elle y est indispensable. Elle permet de transformer en vertus actives et fécondes ce qui resterait sans elle à l’état d’aspirations impuissantes.

De la prodigalité. — Les mérites mêmes que nous reconnaissons à l'épargne montrent assez les dangers de la prodigalité. Le prodigue est celui qui, ne mesurant pas ses dépenses à son revenu, dilapide son patrimoine en consommations qui flattent ses goûts. En agissant ainsi, non seulement il se met dans l'impossibilité de coopérer au progrès social par un bon emploi de la richesse, mais il enraye ce progrès parce qu'il absorbe, pour son propre entretien, une trop forte part des forces productrices de la nation. Le penchant à la prodigalité engendrerait donc des conséquences funestes s'il se généralisait dans une société.

Pourtant il est hors de doute que l'opinion publique est peu sévère pour les prodigues. Son indulgence s'explique

parce que l'acte accompli est comme dissimulé, l'analyse scientifique permettant seule de l’apercevoir : c'est ici l’un des cas où, selon l’expression de Bastiat, il faut, derrière ce qu'on voit, chercher ce qu’on ne voit pas.

Ce qu’on voit, c'est une somme d'argent passant des mains du prodigue en celles des industriels qui lui vendent leurs produits. Celui qui dépense 100000 francs, par exemple, en achats de vêtements, de denrées rares, d'œuvres d'art, elc., cesse sans doute de posséder les pièces de monnaie avec lesquelles il a payé ses acquisitions ; mais ces pièces se retrouvent chez le fabricant d’étoffes, chez le tailleur, chez l’agriculteur, chez l’artisle, auxquels il a commandé du travail. Il semble donc que la prodigalité n’ait d'autre effet que de modifier la distribution des richesses. On pourrait même penser qu’elle la modifie ulilement, puisque le prodigue paye les divers objets qu'il consomme, c'est-à-dire commande du travail, fait vivre des ouvriers. Et c'est bien, en effet, ce que le bon sens populaire, pour une fois égaré, croit proclamer par celte maxime un peu triviale : « La prodigalité fait aller le commerce. »

Mais, ce qu'on ne voit pas assez, c'est que le prodigue en gaspillant ses 100000 francs a commandé des objets pour les consommer, tandis que, s’il eût placé la même somme, en la prêlant à un fabricant de drap par exemple, il eût permis d'augmenter la masse des richesses qui se distribuent entre tous, servent à entretenir les producteurs et, par là, aident à produire de nouvelles richesses. Il a fait vivre des ouvriers sans doule, mais pendant le lemps seulement que ces ouvriers ont consacré à fabriquer les objets par lui commandés, tandis que ses 100 000 francs, bien employés, pouvaientindéfinimententretenir des travailleurs. C'est donc une erreur d'imaginer que la prodigalité déplace seulement la richesse, elle l’anéantit; c'est une erreur aussi de croire qu'elle « fait aller le commerce », elle diminue au contraire la somme des capitaux disponibles.

Le luxe. — On ne peut donc hésiter à condamner la prodigalité. Nous n’en dirons pas aulant du luxe. Le luxe ne doit pas être confondu avec la prodigalilé. Cette dernière suppose le luxe, car c'est pour se procurer

des jouissances que le prodigue se ruine : le luxe, au contraire, ne suppose pas la prodigalité. Il se combine même fort bien avec l'épargne, car un individu riche peut, tout à la fois, vivre luxueusement et placer chaque année une portion de ses revenus.

Il est impossible de préciser ce qu'on doit entendre par le luxe. Tout ce qu'on peut dire, c’est qu’il commence où finit le bien-être, supposant par conséquent dans les désirs un certain besoin de raffinement ou de somptuosité. La notion de luxe reste ainsi assez vague; mais elle est heureusement de celles que lon conçoit généralement mieux qu'on ne les définit. |

Des économistes rigorisies ont blâmé le luxe, le considérant comme un abus aussi fatal au développement de la richesse qu'aux progrès de la moralité. En consommant pour leurs jouissances, ont-ils dit, des richesses qui pourraient èlre épargnées, ceux qui font des dépenses de luxe arrétent l'accumulation des capitaux, diminuent l'abondance de la production, restreignent le nombre des emplois et empêchent la hausse du salaire, elc., ralentissent, en un mot, le progrès social. N’est-il pas évident qu’une nation serait mieux pourvue des objels qui sont utiles à tous si une parlie de ses forces productives n'était consacrée à produire des’ choses que quelques-uns seulement sont en mesure de consommer ?

En réalité, ceux qui font ce raisonnement ne condamnent pas seulement le luxe. Le besoin de bien-être, lui-même, leur paraît blämable. Préoccupés à l'excès du désir de voir les richesses s'accumuler dans une sociélé, convaincus que l'abondance croissante des objets nécessaires à la vie permettra seule de supprimer la misère, ils voudraient proscrire toule consommation non productive en dehors de celles qui répondent aux besoins absolus de l'existence. La culture des arts leur apparait presque comme une superfjüité regrettable, et, quant à la science, ilsn’en comprennent l'étude qu'à la condition qu’elle soil dirigée dans ke sens des applications industrielles.

Mais, sans parler de ce qu'il y a de chimérique à vouloir que l'esprit humain se développe en poussant ses recherches d’un seul côlé, il n'est pas vrai que le développement du

luxe arrête l'accumulation des capitaux et des richesses au sein d’une société. Bien au contraire, il a un rôle économique qui consisie précisément à activer cette accumulation.

Le luxe, en créant la variété des occupations et le désir des perfectionnements, met en valeur les capacités spéciales des individus, entretient l’émulation, active le mouvement des idées, et finalement augmenlie la productivité de l’industrie, S'il n'existait pas, la production, devant se borner à fournir les seules choses jugées indispensables à la vie, n’offrirait au choix des individus qu'une variété d'emplois très restreinte : l'esprit de recherche et d’invenlion disparaîitrait, ce serait la médiocrité industrielle bientôt suivie de la décadence.

D'autre part, on ne saurait oublier que les hommes ne travaillent guère qu'en vue de satisfaire leurs besoins. Peu nombreux sont ceux qui trouvent dans la conscience du service rendu à l'humanité une récompense suffisante de leur peine. Combien, au contraire, intelligents et expérimenlés, cesseraient de concourir à la production dès qu'ils se seraient mis à l’abri du besoin, si on leur refusait les jouissances dont le désir entretient leur activité ?

Ajoutons enfin que le luxe chez quelques-uns est le commencement d'un plus grand bien-être pour tous. Il en est ainsi pour tout dans l’humanité. Idées et besoins naissent chez un petit nombre pour se répandre ensuite dans la masse. Cela est si vrai que, selon l'observation de Mac- Culloch, « il n'est pas un seul objet parmi ceux qui sont tenus pour indispensables à l'existence, ou une seule amélioration d’une nature quelconque, qui n'ait été, à son apparition, dénoncée comme une superfluité ou comme élant nuisible ». '

« Les chemises élaient, au xiv® siècle, un luxe royal; l'usage des mouchoirs s’introduisit chez les grands vers la fin du xv° siècle. Un chroniqueur'anglais de la fin du xvi° siècle s’indigne qu’on ait poussé la recherche jusqu’à remplacer la vaisselle de bois par la vaisselle d’étain: l'emploi du chêne au lieu du saule dans les charpentes, le. nombre des cheminées, tout ce qu'il y a de plus judicieux à nos yeux dans les dépenses a été à l’origine taxé de prodigalité inutile. Le scandale est surtout grand au xvr siècle

lorsque le luxe, tel qu’il est alors compris, se propage de la noblesse aux bourgeois enrichis. Un vieil auteur italien, Jean Musso, s'indigne quand, à l'éclairage des torches, on commence à substituer des chandelles de suif ou de cire placées sur des chandeliers ! À la fin du xvi° siècle, nos paysans ne portaient guère que des sabots, quand ils n'allaient pas pieds nus. Le plus rigoriste n’oserait de nos jours proposer le retranchemeni de la plupart des objets de consommalion qui, en remontant à trois siècles en arrière, étaient encore ou ignorés, ou considérés comme des nouveautés dangereuses‘. » Les riches sont donc, à ces points de vue, les éducateurs du peuple. En s'inspirant eux-mêmes, dans leurs consommations de luxe, d'idées saines ou élevées, ils lui apprennent à embellir sa vie par les raffinements matériels ou à l’ennoblir par de pures jouissances.

L'économie politique ne peut donc pas condamner le luxe. De même que la morale doit voir dans le luxe bien compris un élément indispensable au perfectionnement de l'esprit humain, l’économie politique y trouve une manifestation nécessaire des progrès du grand moteur économique : le besoin.

Il faut seulement que le goût du luxe ne dégénère pas en un besoin de jouissances vulgaires ou d’orgueilleuse ostentation. L’hisloire ne fournit que trop d'exemples de ce genre de perversion. Trop longtemps le luxe n’a été que le faste de souverains sans responsabilité qui ne songeaient point à metllre une proportion entre leurs dépenses et les services qu'ils rendaient; ou bien, comme au moyen âge, il n'a consisté qu’en débauches grossières ou en vaniteuses somptuosités. Il n’en est plus de même aujourd'hui. La civilisalion tend sans cesse à l’épurer, en même temps qu’elle y fait participer un plus grand nombre de consommateurs. Pour les jouissances matérielles, de table, de vêtement, d'ameublement, etc., le goût tend à se substituer à la profusion et à l’apparat.

D'autre part, l'industrie, par une foule de procédés : gravure, lithographie, photographie, publications à bon marché, met à la portée de tous les chefs-d'œuvre de:

1, M. Cauwès, Précis d' Économie politique, te 1°", p. 397.

l’art ou de la littérature et les découvertes de la science. Enfin l'Etat et les communes, en créant ou entretenant des jardins publics, des bibliothèques, des musées, elc., permeltent aux plus déshérités certaines jouissances de luxe et diminuent ainsi l'effet des inégalités sociales. Avec ces caractères, et maintenu dans des limiles convenables. le luxe est essentiellement civilisateur.

Lire dans les Extraits :

Franklin : Réflexions sur le Juxe (p. 72).

Bastiat : La vitre cassée, — Toute destruction est un mal (p, 325).

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