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CHAPITRE PREMIER

Rôle de la nature dans la production.

Programme officiel : La terre et les agents naturels.

LE

La terre et les agents naturels. —Le premier élément de la production est la nature, c’est-à-dire la terre avec tout ce qu'elle contient etlesagentsnaturels de toute espèce qui nous entourent : gaz, cours d'eau, courants almosphériques, lumière et chaleur du soleil, etc.

Les anciens économistes désignaient le plus souvent cet ensemble de malériaux et de forces par le mot unique «terre », qu'ils prenaient dans un sens très large, C'était élendre d’une façon évidemment vicieuse la signification du terme employé ; mais celte singularilé n’étonnera pas si l'on se rappelle l'importance exagérée donnée par les premiers économistes, les physiocrates, àlalerre dans l’œuvre de la production. Aujourd’hui que celte erreur est dissipée, on a rectilié la langue économique sur ce point. On peut d’ailleurs employer indifféremment plusieurs expressions qui sont également correctes, dire par exemple : la nature, ou bien la terre et les agents naturels, où même simplement les agents naturels.

Ce que nous fournit la nature. — Si nombreux que soient les services qu'elle nous rend, on peut les ramener aux calégories suivantes. Nous lui devons :

1° L'ensemble des conditions climalologiques (climats) au milieu desquelles nous vivons ;

2° L'emplacement, pour nous, pour nos cultures, pour nos bestiaux, pour nos usines ;

3° Les matières premières, c'est-à-dire les matériaux bruts que nous transformons en richesses. Tels sont par exemple les minerais, les graines, les arbres, etc. ;

4° Les forces naturelles qui nous aident dans nos travaux el dont nous avons déjà donné quelques exemples : forces des animaux, des vents, des gaz, des cours d’eau, des affinités ou des réactions chimiques, etc.

Une société humaine produira d'autant plus facilement que le sol qu’elle habite sera mieux partagé à ces divers points de vue.

Ce serait, en effet, une grande erreur de croire que les dons de la nature sont communs à tous les hommes. Leur usage, supposant une appropriation de la matière, est nécessairement le privilège exclusif de ceux qui ont fait celte appropriation. La fertilité d’un sol, par exemple, ne peut évidemment profiter qu'à ceux qui l'habitent : la force d'un cours d’eau conslilue un avantage dont jouit seul le peuple élabli sur ses bords. C’est seulement parce que les nalions échangent entre elles leurs produits que, d’une façon indirecte, chacune participe aux dons que les autres ont reçus de la nature. Les pays qui ne peuvent produire assez de blé pour leur consommation doivent évidemment se féliciter de ce que lanature offre aux habitants de l’'Amérique des terres fertiles en grande quantité, car l'Amérique leur fournit le blé qui leur manque en échange des produits qu'eux-mêmes sont plus particulièrement aptes à produire. C’est là, sans doute, un fait d’une grande portée, puisqu'il montre qu'une certaine solidarité existe entre les nations, et que celles-ci sont faites pour s’entr'aider, non pour se combattre. On doit même en tenir le plus grand compte quand on envisage le sort de la race humaine dans son ensemble, et l’on peut dire alors que tous les hommes profitent des dons de la nature, en quelque endroit que ces dons se manifestent. Mais, d'abord, ils n’en profitent pas également. La nation qui possède de grands avantages naturels fait, dans l'échange international, des bénéfices plus grands que ceux qu'obliennent les autres. EL surlout, si l’on se préoccupe, comme on doit le faire, des lois de développe-

ment de chaque peuple en particulier, si l’on cherche les causes de son plus ou moins de vigueur économique ou de l'aspect de sa production, il faut éludier avec soin les condilions spéciales au milieu desquelles la nature l’a placé, car elles fournissent presque loujours Pexplication des faits conslatés.

LES CLIMATS. — La vie sociale est loin d’avoir la même intensité sur tous les points du globe. Or, l'observation et l’histoire mettent à ce sujet en évidence une loi curieuse. Ce ne sont pas les nations paraissant à première vue les plus richement douées par la nature qui présentent les plus grandes chances de développement économique, bien au contraire. Ces nations, habitant les régions de la zone tropicale, jouissent, semble-t-il, de faveurs exceptionnelles. Grâce au climat, le sol, avec une prodigieusefécondité, leur fournit presque spontanément des produits naturels en abondance : certains arbres, comme le palmier, donnent «non seulement une denrée alimentaire, mais aussi des malériaux pour la construction des demeures et des pirosgues ou pour la fabrication du mobilier : c’est un combustible et un mode d'éclairage ». Cependant, la civilisation n'a jamais atteint dans ces contrées le degré jusqu'où elle s’est élevée sur d’autres points du globe, en apparence moins favorisés. La chaleur y engourdit les forces physiques, en même temps qu'une abondance obtenuesans effort y endort l'énergie morale. Les pays froids, malgré les rigueurs d’un climat qui force l’homme à une lutte incessante contre les éléments, offrent un terrain plus propice aux progrès de la vie sociale. Mais la zone tempérée est, sans contredit, la plus favorable à ces progrès. L'homme y est incessamment sollicité au travail, « car si la nature y est généreuse, elle l’est avec mesure et seulement pour ceux qui l’éludient et la comprennent ». Ce ne sont plus en effet des produits achevés qu'elle offre spontanément à l’homme, mais des matériaux qui deviendront des richesses s’il sait el veut les transformer. Nécessaire, le travail se développe sans qu'une chaleur accablante ou un froid excessif y mette obstacle.

Là est, sans aucun doute, le secret de la supériorité de l’Europe sur les autres parties du globe. C’est surtout à son climat tempéré qu’elle doit d’avoir conservé et développé

les germes dela civilisation pour les répandre ensuite sur le monde grâce au développement des rapports inlernationaux et à la colonisalion.

L'EMPLACEMENT. — La superficie totale du globe est de 50995 millions d'hectares; mais, comme la mer en couvre presque les trois quarts, Iles portions habitables de la sphère terrestre se trouvent réduites à 13600 millions d'hectares. Ces lerritoires sont très inécalement répartis entre les cinq parties du monde, et, dans chacune d'elles, entre les nations qui y sont établies. Ainsi l’Europe ne comprend que 990871 200 hectares, ce qui représente seulement la quatorzième parlie des terres habitables. Sur ce total, la France continentale absorbe 53640 800 hectares. Sa populalion étant de 38641000 habilants environ, elle comple donc 72 habitants par kilomètre carré (100 hectares). Aulour d'elle, la Belgique a une densilé moyenne de 227 habitants par kilomètre carré, la Grande-Bretagne atteint 133, l'Allemagne 104, tandis que la Suisse s'arrête à 76, l’Autriche- Hongrie à 63, l'Espagne à 36, la Russie d’ Europe à 20, enfin les États-Unis à 7,8 seulement.

Ces constatations sont importantes.

D'abord elles nous obligent à reconnaitre qu'il y a une limile à l'augmentation du nombre des hommes, car il faut un cerlain emplacement pour nourrir chaque individu. Mais, en même temps, elles montrent que nous sommes encore assez loin de cette limite pour n'avoir pas à nous en préoccuper outre mesure. Nous verrons que cerlains disciples immédiats d’Adam Smith sont tombés dans de graves erreurs pour n'avoir pas tenu compte de cetle observation.

En outre, pour chaque peuple, le plus ou moins d'étendue des terres dont il dispose explique souvent l’organisalion parliculière de son industrie. L'Amérique, par exemple, esl, aujourd'hui encore, un peuple bien plutôt agricole que manufaclurier, parce que des terres immenses, à mettre en culture, sollicitent les travailleurs et leur promettent de beaux bénéfices. En même temps, sur ces vastes espaces, on s’est longtemps conlenté, on se contente encore dans cerlaines régions d'une culture rudimentaire qui suffit largement à entretenir une population nombreuse au total et pourtant clairsemée. La Belgique, au contraire,

dont le territoire est très étroit pour la populatfén qui l’habite, pralique une culture extrêmement savante et demandant beaucoup de capitaux, de manière à arracher à la terre tout ce qu'elle peut donner. En même temps, elle cherche à accroître ses ressources en développant son industrie, de sorte qu’elle présente le spectacle d'un peuple chez lequel l'industrie et l’agriculture ont une importance à peu près égale.

Ce n'est pas seulement l'étendue qu'il faut considérer dans le territoire habité par chaque nation, c'est aussi la configuralion el le relief du sol. — C’est, par exemple, un grand avantage pour un peuple que d’avoir un facile accès sur des mers d’une navigalion sûre. Le développement du commerce y est un puissant stimulant aux progrès de la produclion. L’Angleterre présente le meilleur exemple des bénéfices que procure une pareille situalion. La France, de son côté, assise sur deux mers d'accès facile, est privilégiée si on la compare aux peuples du centre de l'Europe. C’est encore une causede supériorité pour une nalion que de posséder sur son lerritoire des fleuves navigables, pénétrant profondément dans l'intérieur des terres, convenablement reliés entre eux, formant en un mot un réseau naturel bien constitué. Un fleuve est un « chemin qui marche » et qui n’a rien coûté à établir.

Enfin la vie sociale ne présente pas sur un sol hérissé de montagnes les mêmes aspects que dans les pays peu accidentés. La dissémination des terres cultivables s'oppose à la multiplication des grandes villes ; par là, elle Lend à maintenir la simplicité des mœurs. En même temps, certains arrangements spéciaux se produisent : pendant l'hiver, par exemple, une partie de la population montagnarde redescend vers la plaine pour y chercher une occupation et des moyens de subsis'ance.

NarTure Du SsoL. MATIÈRES PREMIÈRES. — La nalure du

sol a nécessairement une influence considérable sur le développement, soit agricole, soit industriel. De Ja façon dont la couche supérieure est composée dépend le plus ou moins de fertilité naturelle des terres. Si considérable qu'aient été les terres disponibles en Amérique quand la civilisation européenne y a été importée, le prodigieux déve-

loppement qui, dans cette contrée, a élonné le monde, n’eût pas été possible si ces terres avaient été des terres pauvres, ou seulement rebelles à une culture superficielle.

La composition du sous-sol intéresse plus particulièrement l’industrie.

Un peuple qui possède des mines de houille abondantes et d'une exploitation facile, ou de riches gisements de minerais métalliques, a de grands avantages sur ceux qui sont moins bien doués à ces points de vue. Il trouve chez lui le combustible et les premiers éléments de toute fabrication, tandis que les autres doivent se les procurer à grands frais.

L’Angleterre est particulièrement favorisée sous ce double rapport. Ses gisements houillers, qui sont con$sidérables, sont en même temps réguliers el peu profonds : leur exploilation, relativement peu coûteuse, fournit presque la moilié de la production totale du globe (230 millions de tonnes sur 625 millions). Il y a peu d'années, l'Angleterre tirait de son sol la moitié de la houille consommée dans le monde entier; mais les Etats-Unis sont arrivés aujourd’hui à une production analogue à la sienne, et l'Allemagne a considérablement développé, elle aussi, son industrie houillère. Les gisements aHemands produisent aujourd’hui plus de 120 millions de tonnes de houille. Le charbon anglais n’a conservé qu'une seule supériorité incontestée, celle d’un prix de revient fort peu élevé.

Les minerais de fer dela Grande-Bretagne, les plus précieux pour l’industrie, fournissent chaque année à la consommation 17 millions de tonnes, tandis que la production des États- Unis occupe, depuis peu, le premier rang avec plus de 25 millions de tonnes. L’Allemagne vient ensuite avec 12 millions de tonnes. Quant à la France, sa production, quoique ayant sensiblement augmenté depuis quelques années, alteint à peine 5 millions de tonnes.

Les faits de celte nature n’expliquent pas seulement le présent, ils aident à entrevoir l'avenir, el montrent dans quel sens s'opérera peu à peu le développement des peuples. L'industrie, ayant avant tout besoin de combustible, tendra naturellement à suivre les déplacements de la production minière. Or, à cet égard, l'Europe peut conce-

ERA. ? Du Cu d

voir certaines craintes. Ses mines de houille sont, en effet,

peu de chose à côté des gisements immenses que nous

savons exister ailleurs. L'Angleterre elle-même commence à s'inquiéter. D’enquêtes faites sur l’ordre de son parlement, il résulte que les mines dont elle dispose seront épuisées dans deux ou trois siècles. Comment résistera-t-elle alors à la concurrence de l'Amérique, dont les houillères, à peine entamées encore, ont une superficie presque égale à celle de la France, et représentent vingt fois celle des houillères anglaises ? Et ce n’est pas seulement l'Amérique qui se trouve ainsi désignée pour un grand avenir industriel; l'Australie possède des terrains houillers équivalents à ceux de l'Europe entière (62000 kilomètres carrés), et, en Chine, le bassin houiller de Sé-Tchuan, à lui seul, présente une étendue de 250 kilomètres carrés.

Voilà des faits qui permettent sans doute de reléguer parmi les chimères la crainte, parfois exprimée, que le charbon ne vienne à manquer aux hommes, mais qui léci-

timent aussi les inquiétudes de certains peuples. Il ne fau-

drait rien moins, pour dissiper celles-ci, que la découverte d'un moleur nouveau qui, se substituant à la machine à

vapeur et rendant plus rare l'emploi des combustibles, relèverait les peuples de l’Europe de leur prochaine infériorité.

FORCES NATURELLES. — [l y a peut-être moins d’inégalités dans le départ des forces mises par la nature à la disposition des divers peuples, car les principales de ces forces, l’élasticité des gaz (notamment de la vapeur) et l'électricité, présentent ce précieux avantage qu’on peut les développer à peu près où l’on veut. Pourtant, certains peuples jouissent de privilèges importants. |

La Suisse, par exemple, grâce à ses cours d’eau, peut employer pour la filature un cheval hydraulique, qui revient en moyenne à 500 francs, là où il nous faut un cheval-vapeur qui en coûte au moins 1 200. Et ces inégalités s’accroitraient singulièrement si l’on arrivait, comme on essaye actuellement de le faire, à utiliser les plus puissantes forces de la nature : celles des marées, des grandes chutes d’eau, des rayons solaires, etc.

En France, on commence à se préoccuper très sérieuse-

ment de lutilisation des cours d’eau pour actionner des machines. C’est ce qu'on appelle la houille blanche. Il existe déjà, principalement dans les régions montagneuses, de nombreuses usines qui utilisent les chutes d’eau et les rivières dont le courant est suffisamment rapide. Très souvent, la force ainsi produite est transformée en énergie électrique que des câbles transmettent à de grandes distances pour léclairage ou pour tout autre usage.

Action de l’homme sur la nature. — Nous venons de reconnaitre au milieu dans lequel vivent les sociétés une immense influence sur leur développement; il ne faut toulefois pas lexagérer. L'homme n’est pas absolument l’esclave de la nature. Sans doute, dans certaines condi- Lions, le progrès d’une société peut se trouver enrayé par le climat qui alourdit l'intelligence et endort la vigueur, par la configuration du territoire qui s'oppose à l'expansion d’une race, ou par la pauvrelé du sol et du sous-sol. Mais, quand il a une fois franchi les premières étapes, l’homme peut, dans une cerlaine mesure, agir sur la nature au point de la modifier dans ce qu’elle a de défectueux.

L'histoire des civilisations en fournit la preuve.

Les peuples ont presque tous passé par quatre phases successives. D'abord, peuples pêcheurs et chasseurs, ils vivent des seuls produits de leur pêche ou de leur chasse. Plus lard, ils ont l’idée de domestiquer des animaux, d’en former des troupeaux, et on les appelle peuples pasteurs. Quand la découverte des premiers procédés de culture les détermine à se fixer sur un sol déterminé et à l’exploiter régulièrement, ils deviennent peuples agricoles. Enfin l'invention des outils et le développement des manufactures les transforment en peuples industriels.

Sous les deux premières périodes, qui sont des Lemps de barbarie presque complète, ils sont évidemment à la merci de la nature, forcés de se déplacer, d’abord quand le gibier ou le poisson vient à manquer, plus tard quand leurs troupeaux ont épuisé les végélalions spontanées dont ils les nourrissent.

Mais il n’en est déjà plus de même pour un peuple agricole. Entre la terre et lüi commence une lutte dont il sortira

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vainqueur. Quand l'augmentation du nombre des hommes ne permettra plus de s’en remellre, pour les nourrir, à la fertilité naturelle des terres, il faudra bien entrer dans la voie des amendements. Des procédés divers, qui se perfectionneront peu à peu, transformeront les portions anlérieurement cultivées et y multiplieront les récoltes. Les travaux de drainage, de desséchement ou d'irrigation livreront à la culture celles qui jusque-là ne produisaient rien et restaient en friche.

Pour le peuple industriel, les progrès sont plus grands cncore, parce que sa puissance est plus considérable. Il ne sc bornera pas à améliorer les terres, au besoin il les conquerra sur les mers, les lacs et les fleuves. Une importante partie du sol de la Hollande n’est à l'abri des eaux que grâce à un ingénieux système de canalisation et de digues de défense. D’autres portions, qu’on appelle des po/ders, ont été conquises sur la mer. En France, des travaux semblables ont lieu dans les Landes.

__ En mème temps qu'il transforme et conquiert le sol cultivable, un peuple riche et puissant peut supprimer un certain nombre des obstacles nés du milieu. On le voit creuser des ports, compléter par des canaux le réseau incomplet de ses cours d’eau, percer au besoin les montagnes qui coupaient les communications, etc.

Le climat même n'échappe pas absolument à son action. L'homme peut l’assainir. La science lui faisant connaître les causes qui rendent un territoire insalubre, il peut s’efforcer de supprimer ces causes. Toute civilisation, pour s’élendre, doit se livrer à ce travail, car il faut conquérir un sol qui à l’état naturel n’est, le plus souvent, qu’un marécage.

Cette puissance de l’homme civilisé en face de la nature est du reste affirmée par un fait parliculièrement intéressant en lui-même : la colonisation. N’est-il pas instructif autant

que curieux de voir une race restée à peu près barbare, les conditions défavorables du milieu où elle vit ayant enrayé ses progrès, se réveiller tout à coup et sortir de son apathie, sous l'effort d’une nation plus avancée qui lui apporte, avec ses connaissances scientifiques et ses capitaux, le moyen de corriger la nature et de s'affranchir du joug qui, depuis des siècles peut-être, pesait sur elle,

Appropriation des agents naturels. — Cette action incessante de l’homme sur la nature produit un résullat qui mérite d'appeler notre attention. C’est la transformation graduelle d'une partie des agents naturels en capitaux par le fait de l'appropriation. L’' exemple le plus frappant à ce point de vue est ce qui se passe à l’égard de la terre. Nul objet ne paraît plus qu’elle présenter le caractère d’un agent naturel. Pourtant, dans les sociétés avancées, on la considère comme un capital. Et c’est justice; car les terres dont nous nous servons pour la culture ne sont plus celles que la nature nous avait offertes, mais bien d’autres que nous avons substituées à celles-ci, en les constiluant pour ainsi dire de toutes pièces pendant le lent écoulement des

siècles. À vrai dire, de ce que la nature avait d’abord fourni ;

à notre agriculture il ne reste plus aujourd’hui que l’emplacement; quant au sol, il n’est plus le même : il est aujourd’hui formé des substances que nous y avons péniblement apportées, débarrassé des eaux qui l’encombraient, couvert de constructions qui en permettent l’exploitation, etc.

Il en est de même pour bien d’autres choses à l'égard desquelles les transformations subies sont si évidentes qu'elles rendent le phénomène moins surprenant. Un outil ou une machine, par exemple, ne représentent, en somme, qu'une quantité plus ou moins considérable de minerai transformé. Là encore, il y a un agent naturel qui par l'appropriation et le travail de l'homme est devenu un capital.

Est-ce à dire, comme on l’a prétendu, que le rôle de la

nature dans l’œuvre de la production diminue avec les pro- .

grès de la civilisation ? Bien au contraire. Plus nous perfectionnons l'agent naturel, plus grands sont les services qu'il nous rend; et ce n’est pas parce que son nom a changé et que nous l’appelons « capilal » que nous pouvons oublier que c'est la nature qui nous l’a fourni.

Au resle, il est des agents naturels qui échappent à celle transformation. Ge sont ceux que nous ne pouvons approprier, comme la force du vent, celle de la vapeur ou celle de l'électricité, — ou même Pair et la mer dont on peut approprier des parcelles, mais jamais l° ensemble.

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Rôle passif de la nature. — Si l’on cherche de quelle façon la nalure intervient dans la production, on constate que son rôle est purement passif. Bien, en effet, que toujours en mouvement, elle constitue un milieu organisé sans aucune préoccupation de l'œuvre à accomplir. Seul l’homme a, dans la production, un rôle actif parce que seule sa volonté dirige les phases de cette production. Aussi doit-on éviter de présenter la nature comme étant un agent de la production ; on peut seulement dire qu’elle en est un élément.

L’usage des dons naturels est-il gratuit? — Enfin on à beaucoup discuté sur la question de la gratuité ou de la non-gratuité des services que nous rend la nature. Mais il nous semble aisé de trancher le débat.

L'usage des dons naturels est certainement gratuit, mais seulement dans une cerlaine mesure, parce qu'il faut défalquer du bénéfice qu'il procure la valeur du travail auquel

l'homme a dû se livrer pour conquérir cet usage. Parfois, il - est vrai, la défalcation à faire est de si peu de chose que la

gratuité est presque absolue. Cest ce qui arrive pour le fruit sauvage qu’il suffit de cueillir. Mais de pareils cas sont rares : en général, le travail dont il faudra lenir compte sera considérable. Si, par exemple, un homme veut établir un moulin sur une chute d’eau, il lui faudra, pour y arriver, se livrer à de grosses dépenses et à de grands efforts. Mais, par la suite, l'emploi du moulin lui épargnera beaucoup de temps et de faligue. À un cerlain moment, l’avantage ainsi obtenu compensera exactement la peine prise pour la construction du moulin : à partir de ce moment, la chute d’eau constituera pour lui un don gratuit.

L'usage des dons naturels est donc bien gratuit, mais dans une certaine mesure seulement, et l’on voit combien on se tromperait en se représentant la terre et les agents naturels comme des moyens de production mis à l’absolue discrétion de l’homme. Ce n’est, au contraire, qu’à force d'ingéniosité et d'efforts musculaires qu'il arrive à s’aider de la nature dans la production des richesses.

Lire dans les Extraits :

Dunoyer : Théorie des produits immatériels (p. 256).

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