DE LA COOPERATION
l’insouciance de chacun dans l’accomplissement de ses obligations, s’ajouter à l’insuffisance des ressources, qui, fussent-elles abondantes d’ailleurs, ne résisteraient pas longtemps à l’ignorance et à l’impuissance
administratives.
La coopération, que l’on peut considérer comme absolument hors de discussion sous le rapport industriel, ne vaudrait donc, même sous le rapport commercial, qu’autant qu’elle serait, comme la participation bien conçue, fortement pivotée sur un bon chef, très-sévèrement gérée, avec garantie, en plus, de la solvabilité et de la probité de sa clientèle, sous la forme, par exemple, d’entrepôt concurrent au commerce morcelé ou de comptoir communal. Dans ces conditions, ainsi que le prouvent quelques expériences convenablement dirigées, entre autres celle du chemin de fer d’Orléans, elle serait d’une
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double importance sociale, et comme concours efficace offert à l’ensemble dès consommateurs, et comme moyen de modérer l’exploitation de l’échange et de réduire progressivement le nombre infiniment trop considérable de ses intermédiaires.
Il y aurait donc, avec l’esprit d’ordre et de discipline indispensable ù tout mouvement collectif qui veut aboutir à bien, un grand parti à tirer du système coopératif, dépouillé de ses préjugés politiques et socialistes ; mais, comme on ne peut guère compter sur ces qualités antipathiques à notre race, c’est dans la direction de la pleine association que le génie conservateur et progressif devra surtout porter tousses efforts.
DE LA PARTICIPATION
Personne, à moins de préjugé fâcheux ou de parti pris injuste, ne conteste Tutilité de Tesprit d’initiative, de direction et d’administration dans toute entreprise quelconque où sont engagés des capitaux et des agents . vivants. L’intelligence, fût-elle supérieure dans le groupe d’hommes employés à un travail de quelque nature qu’il soit, à celle du chef qui la conduira, cette intelligence collective sans concentration, sans unité, aura toujours le désavantage sur l’autre. C’est ce
qui est surabondamment démontré à l’heure présente par toutes les tentatives de coopération ou d’association partielle entre ouvriers seuls. Il faut donc un pivot, une impulsion extérieure à toute agglomération d’industrieux.
Cette nécessité n’est pas moindre pour l’exécution du travail, qui doit être surveillée, contrôlée, soutenue, perfectionnée, que pour la recherche et le maintien des relations de commande et de débouché. Lors même qu’on supposerait l’industrie divisée méthodiquement, exercée passionnément par les artisans les mieux doués, soutenus de l’ambition de bien faire, il faudra toujours une spécialité d’ordre supérieur à la tête des groupes pour imprimer la progression à la qualité des produits. Il en est forcément ainsi en tout, dès qu’il y a mouvement collectif et combiné.
DE LA PARTICIPATION. il3
Cependant, de ce que toute collaboration industrielle nécessite une direction expérimentée, donne lieu à la manifestation du principe hiérarchique et entraîne, comme conséquence, la préposition d’un chef qui, fùt-il élu par ses pairs, aura droit à des avantages en rapport avec son mérite et son utilité, s’ensuit-il qu’il soit juste de fixer arbitrairement, ou même à conditions antérieurement débattues, l’intérêt de l’auxiliaire dans le résultat final de l’entreprise? Aujourd’hui, la conscience publique commence à ne plus le croire, et, si l’on est disposé, avec raison, à faire une large part au talent, à l’activité, à la responsabilité du directeur,' aux risques du capital d’exploitation, on pense aussi qu’il est non moins équitable visà-vis des ouvriers, non moins nécessaire au succès des opérations, de faire proportionnellement celle de ces mêmes travailleurs.
« La force des choses a toujours fait accorder au travail de quoi nourrir le travailleur; le salaire représente aujourd’hui le droit de tout travail employé au service des autres ; mais est-il juste que le travail soit ainsi tenu à l’écart de toute participation directe, et que son intervention dans la production ne soit due qu’aux lois de la nécessité et du besoin (1)? »
Cette dernière proposition a été au delà peut-être de la pensée de son auteur, lorsqu’il l’a tracée, car elle indique, outre le mobile de l’intérêt, celui de la vocation. Néanmoins, nous n’avons pas cru devoir la tronquer, tant elle nous a paru refléter le sourd mouvement qui s’opère dans la conscience humaine, à savoir l’expansion de l’instinct du juste étendu à toutes choses.
(1) Godin, Solutions sociales, p. 330.
DE LA PARTICIPATION
même à la libre option des affinités industrielles.
Toutefois, la pratique de la participation de l’ouvrier dans les bénéfices nets des entreprises, éprouvée depuis longtemps déjà par des expériences très-concluantes, admise comme excellente depuis non moins de temps par les principales autorités en matière de science sociale (1), n’est plus guère contestée aujourd’hui que par l’égoïsme aveugle de quelques patrons ou l’imbécillité, calculée peut-être, de quelques économistes sans considération, qui espèrent se pousser sans doute en prenant parti pour le fort contre le faible.
Sans rechercher, du reste, les motifs que peuvent avoir ces derniers, voyons comment
(l) Voir Études sur l'Angleterre, de Léon Faucher. — Lettres sur l’Organisation du travail, de Michel Chevalier.
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se résument leurs principaux arguments.
« Toute société, disent-ils d’abord, implique responsabilité dans les chances diverses de l’affaire qui en est l’objet. Si elle est en perte, comment les simples auxiliaires qui n’y ont point de capitaux, qui, en outre, n’en possèdent pas, couvriront-ils la portion du risque qui leur incombera? Le patron aura donc imprudemment abandonné aujourd’hui un bénéfice qui pouvait compenser demain sa ruine? N’est-ce point assez qu’il assure un salaire réglé par les cours, quand il ignore si ses ouvriers produiront suffisamment pour le gagner, et si, d’ailleurs, ses marchandises se placeront ou si ses travaux lui seront intégralement payés? »
Sans doute, il conviendrait, dans l’intérêt même de ceux qui forment un atelier, qu’ils eussent une portion quelconque du capital, à titre de commanditaires ou d'associés, et
DE LA PARTICIPATION
leur produisant un revenu augmenté d’une première participation, comme cela a lieu, par exemple, dans la maison Leclaire, Defournaux et G'® (1) ; mais, en attendant que le personnel de cet atelier arrive, soit par des retenues, soit par les cotisations d’une caisse de secours mutuels, à former une portion du capital industriel, quoi de plus simple que d’amortir les pertes d’un exercice par les bénéfices d’un ou de plusieurs autres? Et en admettant que ces pertes résultent de l’imprudence ou de la mauvaise gestion du maître, ses ouvriers ne seront-ils pas libres d’en chercher un autre? Une fois le principe de la participation admis et appliqué, ne tiendront évidemment que les maisons réellement bien organisées et bien conduites, de même que s’élèveront sûrement au rôle de patron tous
(1) Voir notre ouvrage sur V Association de l'ouvrier dans les bénélices du patron, — Hachette. ^
les travailleurs qui s’en seront montrés dignes. Ce sera l’intérêt commun qu’il en soit ainsi dans toutes les industries, car « le concert et raccord des forces productives est dans l’équité de répartition des résultats du travail..., . et y eût-il difficulté dans la solution pratique du problème, « il appartient à l’intelligence humaine d’en chercher les moyens dans le calme et la paix, pour que cette répartition équitable ne serve pas
de motif à une évolution sociale douloureuse (1). »
La seconde objection des économistes dont il s’agit n’est plus seulement spécieuse, elle est étrange, pour ne rien dire de plus. « La participation, disent-ils, n’est pas uniquement impraticable en ce qu’elle ne fait pas une situation égale aux parties, au point de
(1) Solutions sociales, p. 324, 333.
DE LA PARTICIPATION
vue du capital et de la responsabilité, elle est encore dangereuse en ce qu’elle tend à frapper la classe ouvrière d’illusions et de déceptions, lui faisant espérer des avantages qui pourront ne pas se réaliser. »
La réponse à l’objection précédente suffit, pensons-nous, à celle-ci, puisque le résultat général et ordinaire de tout travail offrant un bénéfice, tous frais déduits, l’entreprise qui cesserait d’en produire serait vraisembla- • blement mal ou malhonnêtement conduite, ce que jugeraient bien vite ceux qui s’y trouveraient intéressés.
Au surplus, d’ailleurs encore, les difficultés d’application ne peuvent rien contre la valeur du principe, lumineux, évident ici comme un axiome, et, ce qui vaut mieux que toutes les démonstrations théoriques, en voie de progrès dans plusieurs maisons agemeut et humainement administrées.
KCONOMIQUE PROGRESSIVE.
« Riches, honorons le travail et avisons à ce qu'il donne à ceux qui l’exécutent une part proportionnelle au bénéfice qu’il a créé, comme nous le désirerions pour nous-mêmes, si nous étions travailleurs.
* Travailleurs, respectons la propriété aux mains de ceux qui la possèdent, et consacrons nos efforts à la rendre plus productive,
afin d’augmenter la richesse et de la rendre accessible à tous (1).»
Ce système n’est pas assurément l’association proprement dite, mais il est une excellente transition comportant double garantie vis-à-vis des chefs d’industrie et des
ouvriers qu’ils réunissent et qu’ils alimentent de travail.
(1) Solutions sociales, p, 303.
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DE LASSOGIATIOX
L’association ne doit pas être confondue avec la société civile, commerciale ou industrielle, reposant sur l’agglomération des capitaux en vue d’une exploitation quelconque , pas plus qu’avec celles de coopération ou de participation, partant de l’accord du capital, du travail, du talent, pour une opération spéciale de consommation ou de production.
L’association, telle qu’il faut l’entendre
124 ECONOMIQUE PUOGRESSIVE.
pour l’organiser dans ses conditions les plus fécondes de mécanisme matériel et moral , d’économie de ressorts , d’unité d’action ^ impliquant le meilleur emploi du capital quel qu’il soit , des hommes, femmes et enfants, suivant leurs caractères et aptitudes constatés ; l’association , ainsi conçue , embrasse non-seulement tous les travaux de production agricole, industrielle, scientifique et artistique qui peuvent se combiner avantageusement sur un territoire donné , mais aussi tous ceux du système domestique et de consommation qui peuvent cumuler les plus grandes économies avec le plus satisfaisant confortable.
En un mot, l’association proprement dite, dans son expression la plus large, embrasse toutes les branches de l’activité humaine , indispensables à l’existence physique, intellectuelle et morale du nombre minimum ou