PERSÉPOLIS D'APRÈS UN ARCHITECTE DU XVI‘. SIÈCLE
Quoi qu'il en soit, on parlait déjà des ruines de Persépolis, et les récits d’un moine espagnol, le frère Antoine de Gouea, avaient vivement intéressé dom Garcias de Sylva de Figuëroa. Aussi il Joignit à la mission diplomatique dont il était chargé l'étude des antiquités orientales, et n’eut garde d'oublier ce qu’il avait entendu sur les merveilles de l’antique capitale de la Perse. IL visita ces ruines , et il en a le premier donné une description assez étendue pour qu’on puisse se former une idée de leur aspect. Il signala les inscriptions qui les couvraient, et il en distingua nettement de
plusieurs époques. Les unes, légèrement gravées , lui parurent
modernes; d’autres, au contraire, profondément entaillées , lui parurent appartenir au monument lui-même, et tracées à l’époque de sa construction. Ces inscriptions le frappèrent surtout par la bizarrerie des caractères. Les lettres , dit-il (1), se composent de petites figures pyramidales diversement combinées : on en voit sur plusieurs points de l'édifice, à l'escalier, dans les architraves ; et, afin de faire mieux comprendre la description qu’il pourrait en donner un jour , il fit faire devant lui le dessin d’une ligne de la grande inscription gravée dans les parois de l’escalier qui conduit
à la terrasse sur laquelle furent bâtis les palais.
À peu près au même moment, Pietro della Valle, gentilhomme romain, visitait également ces ruines et en faisait une description très-détaillée. Il n’eut garde d’oublier ces inscriptions aux caractères inconnus et bizarres, formées de petites figures diversement posées ; elles lui parurent, comme à Figuëroa, gravées au moment de la construction des édifices. « Au surplus, dit-il dans sa relation (2), personne ne peut dire quels sont ces caractères, ni à quelle langue ils appartiennent ; ils sont d’une grandeur prodigieuse ; ils ne sont point liés ensemble pour former des mots ; ils sont séparés comme les caractères hébreux. J’en ai copié einq,
du mieux que j'ai pu. »
(1) L'Ambassade de dom Garcias de Sylva de Figuëroa en Perse, Traduit de l’espagnol par Wicfort. Paris, 1667, in-4°., page 163.—Voyez encore : Garciæ Silva Figueroa Philippi IT, Hisp. Indianarumque regis Persiæ regem legati, de rebus Persarum epistola V. kal. an. M. DCC. XIX Spahaui exorata ad marchionem Bedmari I nuper ad Venetos nunc ad seren. ault. archid. Belgarem principes regum legat. Antverpiæ. M. DG. XX. — Figuëroa (Garcias de Sylva), né à Badajoz, vers 1574, de l’illustre famille des ducs de Feria, ambassadeur de Philippe IT, à Goa ; visitait la Perse en 1618.
(2) Viaggi di Pietro della Valle. 11 pelegrino descritti da lui medesimo in lettere familiari all erudito suo amico Mario Schipano. La Persia, parte II, Roma, M.DCG.LVIIT, in-4°., p. 286, — Littera 15 da Sciraz de 21 de ottobre 1621,
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Pietro della Valle ne doute pas que ces caractères ne soient les éléments d’une écriture ; seulement, comme les lignes sont séparées par des traits horizontaux et que toutes les lignes des inscriptions sont remplies, il peut y avoir de l'incertitude sur le sens de cette écriture, et il cherche à s’en rendre compte par des observations sur la manière dont les caractères sont formés. Pour bien comprendre le raisonnement de Pietro della Valle,
nous reproduisons ici les cinq caractères qu'il a copiés.
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« Je donne comme indice, dit-il, que cette écriture pouvait
s’écrire de gauche à droite comme notre écriture européenne, le second caractère, qui est composé de quatre figures semblables, en forme de pyramide, trois droites avec la pointe en bas et une superposée horizontalement sur ces trois caractères. La tête des figures pyramidales est dans cette écriture, comme on peut s’en assurer dans tous les caractères, la partie large qui est toujours en haut quand la pyramide est droite. Or, dans cette figure pyramidale, posée sur les trois figures perpendiculaires, la tête, qui est la partie large, étant à gauche, et la queue , qui est la pointe, se tournant à droite, montrent que le commencement de l’écriture est dans la partie gauche pour se diriger vers la droite. Toutefois, ajoute naïvement Pietro della Valle, je ne l’affirme pas : Tuttauia, non l'afjirmo per sicuro. » ‘On peut faire, continue-t-il, la même observation sur le qua-
trième caractère, composé d’une seule figure pendant obliquement,
dont la partie supérieure , qui est la plus large et par conséquent la tête, se repose à main gauche, tandis que la pointe, qui est la queue, s'étend vers la droite, etc. Pietro della Valle fut ainsi, dans sa lettre datée de Schiraz le 21 octobre 1621 , le premier commentateur des inscriptions cunéiformes , et le temps a sanctionné sa perspicacité.
Cependant ces textes , ainsi révélés à l’Europe pour la première fois, n’attirèrent pas l’attention des savants. A quelle investigation, du reste, pouvaient-ils se livrer sur quelques signes inconnus pris au hasard dans une inscription ? D'ailleurs, l'esprit général du XVIP. siècle ne devait point porter les penseurs vers des recherches de cette nature , et si quelques tentatives eussent été faites, on sait, par les rêveries du Père Kirkher, dans quelle voie les esprits auraient pu être entraînés.
Les récits des voyageurs ne pouvaient donc qu'exciter la curiosité des nouveaux visiteurs, qui, à de rares intervalles, admi-
raient encore les ruines de Persépolis.
Chardin est le premier qui, un demi-siècle après Pietro della Valle, s’étendit plus longuement sur la nature de ces inscriptions aux caractères inconnus. Il était de retour en Europe vers l’année 1674, et publia la relation de son voyage avec un dessin des inscriptions qu'il avait relevées lui-même sur les murs de Persépolis. il s'exprime ainsi à leur sujet (4) : « Il y a beaucoup d'apparence que les divers peuples qui ont conquis ce pays , ont voulu graver sur les marbres de ce magnifique bâtiment la date de leurs exploits et tout ce qui pouvait en transmettre la connaissance à la
postérité, comme un monument que le temps ne pouvait détruire,
(1) Chardin, Voyage en Perse, & IT, p. 118 (Édit, Amsterdam , 1714).