‹ Éléments d'épigraphie assyrienneChapitre 13 sur 58 · DEN EN · texte numérisé non relu

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Avec une pareille disposition, l'hypothèse de Chardin, sur le sens de l’écriture, était de nature à ébranler les remarques de Pietro della Valle. On reconnaissait bien, il est vrai, dans la ligne horizontale les signes que Pietro avait analysés ; mais il était impossible d'appliquer son raisonnement aux figures pyramidales, coins

ou clous , qui se présentaient avec des positions si différentes dans

les colonnes perpendiculaires , à droite et à gauche; ou bien alors le raisonnement même de Pietro Jjustifiait toutes les directions possibles de l'écriture, ainsi que cela ressort de l’exposé de Chardin. Nous verrons plus tard comment la vérité a pu se faire

jour sur ce point fondamental.

Quelque temps après Chardin, Flower, agent en Perse pour la Comnagnie des Indes , envoya un spécimen assez bien copié de l'écriture de Persépolis , et il a été reproduit dans les Transactions philosophiques du mois de juin 1693 (1). Flower estime que cette écriture se lit de gauche à droite, et son spécimen confirme en cela son opinion et celle de Pietro della Valle ; mais il ne dit rien pour infirmer ou expliquer l’opinion de Chardin lorsqu'il veut lire cette écriture de haut en bas. Enfin Flower parle d’un savant Jésuite qui affirmait que ces caractères étaient bien connus en Égypte; toutefois, il n’a pas été possible de savoir quel était ce savant, ni dans quelle partie de l'Égypte il avait vu de l'écriture

cunéiforme.

En l’année 1700, les inscriptions de Persépolis étaient donc connues en Europe depuis bientôt un siècle et l’on n'avait, pour s’en faire une idée, que les appréciations de rares voyageurs, dont il était même difficile de contrôler l'opinion. Cependant, les esprits sérieux se préoccupaient déjà de ces caractères : les commentaires allaient commencer.

Un orientaliste anglais d’une grande réputation, le D'. Hyde, fit

paraître à cette époque un ouvrage important sur la Perse; il avait

(1) An exact drought or copy of the several characters engraven in marble at the mountains of Nocturestand and Chaelminar in Persia, as they were taken in november 1667, by M. Flower.

fait une étude spéciale des antiquités de ce pays ; il compulsa les auteurs arabes et persans ; il joignit à ces monuments les lettres que plusieurs de ses amis lui écrivirent de l'Inde et il composa son livre sur la religion des anciens Perses (1). Toutes les questions que la nature du sujet pouvait comporter y sont traitées, discutées et résolues. On attendait de lui la vérité sur les caractères de Persépolis; il ne put les passer sous silence. La solution qu’il a apportée est, comme toutes celles qu’il a consignées dans son livre , très-nette, très-tranchée, sans réplique. « Ces caractères, dit-il, ne sauraient représenter un système d'écriture quelconque : ce ne sont ni des lettres, ni des hiéroglyphes, ni des figures destinées à exprimer des mots entiers , comme dans l’écriture chinoise. C’est le jeu d’un sculpteur qui , pour charger d’ornements les murs de Persépolis, a imaginé d'essayer combien de différentes formes pourrait produire une seule figure élémentaire combinée avec elle-même. Si ces caractères exprimaient des mots, la même figure y reparaîtrait plusieurs fois. Que le lecteur examine donc si le même caractère se trouve répété ; dans ce cas, notre conjecture tombe (2). »

Hyde aurait dû s’arrêter à ce premier Jugement : il ne fallait pas aller plus loin; il se trompait, sans doute : nul ne savait le mobile qui avait pu précipiter son jugement. Maïs, confondant dans le même mépris toutes les inscriptions qui couvrent les murs de Persépolis , il les attribue à des voyageurs qui auraient voulu laisser sur ces ruines des traces de leur passage, et il ajoute : « mais ils n’ont fait qu'y laisser un témoignage de leur ignorance dans l’art d'écrire et de graver , et méritent de justes reproches pour avoir fait passer à la postérité des traits insignifiants et gros-

(A) Historia Religionis veterum Persarum.

(2) Jbid., p. 527 et suiv.

siers, qui devaient être le tourment des savants et des critiques. Nous ne les aurions même jugés dignes que du mépris, et non de faire l’objet de nos recherches, sans l’importunité de quelques personnes qui se flattent d’y trouver des choses dignes de leur curiosité, et si nous ne craignions que notre silence ne fût regardé comme un moyen de cacher notre ignorance (1). »

C’est donc en pleine connaissance de cause que Hyde accepte la responsabilité de sa critique. Cette opinion du savant anglais n’était pas de nature à encourager les recherches; mais les faits devaient donner quelque jour un démenti à ses assertions ; car elles contenaient en elles-mêmes leur propre réfutation. Si, en présence des rares dessins alors connus, elles paraissaient plus ou moins spécieuses, on doit convenir, cependant, que Hyde se faisait une pauvre idée du talent de l'artiste qui n'avait trouvé qu'un si

maigre ornement pour décorer des palais que l’on disait chargés

de sculptures.

Un siècle s'était écoulé pour arriver à ce résultat, et la question semblait à tout jamais résolue : l'argument paraissait péremptoire en présence des dessins; il était sans valeur en présence des inscriptions, et les rares visiteurs qui pouvaient voir par eux-mêmes les monuments de Persépolis ne tardaient pas à se convainere du peu de solidité de l’argument du docteur anglais. Je ne parle que pour mémoire de Tavernier, écuyer, baron d’Aubone, qui prétend avoir vu, vers 1712 , plusieurs fois ces ruines , entre autres, avec le hollandais Angel, envoyé par la Compagnie des Indes pour enseigner le dessin à Schah-Abbas If, roi de Perse, et qui passa

huit jours à les dessiner. « Mais, ajoute Tavernier dans sa rela-

{1) Historia Relig. veter. Persarum, p. 516.

tion, il m'avoua que la chose ne valait pas la peine d’être dessinée, ni d’obliger un curieux à se détourner un quart-d’heure de son chemin (1). » Îl est certain que Tavernier ne s’est pas détourné de son chemin; il n’a pas vu les ruines : il ne saurait parler des in-

scriptions d'une manière sérieuse.

Vers la même époque, Kæmpfer visitait les ruines de Persépolis et recueillait des renseignements très-circonstanciés sur les caractères de ces inscriptions , qui allaient bientôt apparaître sous un nouveau Jour (2). [l publia une longue inscription tout entière de vingt-quatre lignes; et, malgré le peu d'élégance du dessin qui , sous ce rapport, ne fait pas comprendre la beauté des caractères, la planche de Kœmpfer est suffisante pour répondre aux arguments de Hyde, et se prêter à une lecture que l’on peut suivre aujourd'hui. Malheureusement le hasard avait mal secondé Kæmopfer , et son spécimen ne pouvait servir alors qu’à attester la complication des caractères de l'écriture de Persépolis et à faire

douter de l’exactitude des copies de ses devanciers.

Le moment n’est pas encore venu de distinguer ce qu'il y a de vrai dans les constatations de Pietro, Chardin et Kæmpfer, ni de comprendre ce qui pouvait égarer les raisonnements auxquels on se livrait alors ; il faut attendre que les spécimens soient plus nombreux et mieux dessinés.

Kæmpfer, au surplus, constate la beauté de l'écriture : il y voit,

comme Chardin, des traces d’or ; mais il ne sait s’il doit rapporter

(4) Les six voyages de J.-B. Tavernier, écuyer, baron d’Aubore; nouvelle édition, in-42, 1712. Tome II, page 399.

(2) Amænitalum exoticarum politico-physico-medicarum fasciculi V, quibus continentur varie relationes , observationes et descriptiones rerum persicarum , auctore Engelberto Kæmplero, D, — Lomgoviæ, 1712. In-A°., fasciculus IF, relatio V, p. 334.

60 ÉCRITURE ARIENNÉ.

ces caractères à l'écriture hébraïque ou à l'écriture chinoise ; et il ne fait que répéter les traditions locales, dont les plus raisonnables rattachaient cette écriture à la langue qui était en usage au moment de la construction des palais. Les légendes populaires n’attendaient pas en effet les découvertes de la science pour donner un sens à ces bizarres inscriptions, et déjà Chardin avait recueilli autour de ces ruines les assertions des savants du pays, qui attribuaient à ces caractères des pouvoirs magiques d’autant plus

étendus qu'ils étaient plus difficiles à comprendre.

Il y a en Orient, comme partout, des légendes plus ou moins merveilleuses qui se débitent autour des ruines. Celles de Persépolis , avec leurs inscriptions incomprises, n'avaient pas manqué de trouver dans l’imagination populaire des interprétations dont les visiteurs devaient se contenter , en attendant que l’on ait pénétré le véritable sens des signes mystérieux qui les recouvraient. Quelques-unes de ces interprétations étaient de nature à éveiller bien des genres de curiosité.

C’étaient , suivant les naïfs enfants du désert, les décrets de Djemschid , le fondateur de la dynastie des Pischdadiens, qui, plus de dix-sept siècles avant notre ère, avait ordonné la construction de ces palais. Ou bien c’étaient des talismans qui protégeaient des trésors cachés : ces signes exprimaient des mots magiques qu'il fallait prononcer , des énigmes dont il fallait pénétrer le sens pour s’en rendre maître; et ces bizarres caractères causaient plus d’effroi que les monstres ailés, immobiles sous les portiques en ruine, qui semblaient aussi veiller en silence sur des richesses inconnues.

Cependant, quelque absurdes que soient ou paraissent être les

traditions populaires , il ne faut point , en présence de l'inconnu,

les rejeter sans examen : il y a souvent des torrents qui roulent de l'or dans leurs eaux les moins pures; mais les travaux les plus opiniâtres parviennent seuls à le faire découvrir. — Était-il donc si invraisemblable que les fondateurs de ces palais, quels qu’ils fussent, y aient tracé ces inscriptions pour perpétuer leur souvenir ? Le marbre aurait-il moins bien conservé les titres de gloire qu’on pouvait lui confier, que les traditions populaires qui ont toujours perpétué le nom des plus grands rois de la Perse antique au milieu de ces ruines, à côté de leur impérissable image? Enfin, non loin des palais, sur les tombeaux, dernier refuge des idées religieuses, on voit encore la représentation de certaines cérémonies que les disciples de Zoroastre ont perpétuées jusqu’à nos jours , et qu'ils reproduisent aussi fidèlement que ces rochers sculptés en présence desquels ils viennent encore réciter leurs prières , lorsqu'un pieux pélerinage les appelle dans cette contrée (1). Il était donc raisonnable d'examiner l’idiome de la Perse tel que son antique religion nous le faisait connaître, pour chercher quelque lumière sur ces signes dont on avait oublié la valeur. Mais le mo-

ment n’était pas venu de le faire avec fruit.

Après Kæœmpler, de nouveaux visiteurs rapportèrent de nouveaux dessins des ruines de Persépolis et de ses inscriptions. Corneille van Bruyn en a donné des copies qui laissent sans doute beaucoup à désirer encore, mais qui offrent déjà des points de comparaison suffisants pour qu’on puisse avoir la certitude que ces caractères expriment autre chose que des figures insignifiantes résultant des combinaisons diverses que des clous enchevêtrés au-

raient pu faire. Ces caractères sont disposés sur des tables prépa-

(4) Conf. FLandiN, Voyage en Perse, LI, p. 204, et supra, la gravure de la page 44,

b2 ÉCRITURE ARIENNE.

rées avec soin ; quelques-unes ne sont pas encore remplies par ces caractères; aussi, pour Corneille van Bruyn, de même que pour tous ceux qui avaient vu ces ruines, il y avait là des inscriptions, une langue, une écriture; mais c’était le seul point qui paraissait alors certain. Quant à la première chose à connaître pour arriver à épeler les mots de cette langue, c’est-à-dire quant à la direction des caractères, on ne pouvait encore distinguer les assertions er-

ronées des conjectures heureuses.

Le danois Niebuhr, en visitant les ruines vers 1765 , changea en certitude le soupçon de Pietro della Valle et, de plus, il fit faire un pas immense à la solution du problème par le soin qu'il apporta dans la reproduction des caractères sur lesquels on avait jusqu'alors discuté sans données suffisantes.

Il s’aperçut d’abord, en copiant les inscriptions gravées sur les poteaux des portes d’un des édifices de Persépolis, que le même texte composé des mêmes caractères était répété deux fois, et que deux caractères qui se trouvaient sur une des portes, à droite, à la fin de la troisième ligne, étaient répétés dans l’autre, à gauche, au commencement de la quatrième ; il en conclut dès lors que ces deux inscriptions devaient se lire de gauche à droite; et cette observation donna immédiatement une très-grande force aux observations de Pietro della Valle.

D'un autre côté, la transcription attentive des inscriptions lui donna la certitude d’un fait qui, inaperçu à l’origine, avait jeté une grande confusion sur les dissertations auxquelles on s'était livré. En effet, il reconnut que, si les caractères des inscriptions de Persépolis procédaient toujours de la même origine, du elou ou du coin, ils n’en formaient pas moins des combinaisons différentes

suivant les inscriptions que l’on considérait.

En général, le clou ou le coin est vertical ou horizontal pe

et la pointe est tournée à droite ou en bas. Un second élément, formé peut-être de l'assemblage de deux clous réunis par la tête et

écartant symétriquement leurs pointes sous un angle droit, forme un grand crochet « qui se présente toujours dans la même dis-

position , l'ouverture tournée à droite. Ces éléments primitifs ont la même apparence dans toutes les inscriptions; mais les combinaisons qu'ils forment présentent des caractères différents qui ne se confondent jamais dans un même texte. Niebuhr distingua ainsi trois genres d'écritures et il constata que les inseriptions se trouvaient groupées trois par trois, et que chacune d’elles était affectée à un système spécial des combinaisons de l'élément primitif.

L’une de ces inscriptions parut, au premier abord, plus longue que les deux autres : si le nombre des lignes est égal, les lignes sont deux fois plus longues; si les lignes sont de la même longueur , il y en a le double. Enfin l’ordre ne parut pas non plus indifférent. Nous allons voir bientôt comment tous ces faits ont été généralisés; voici d'abord les différences qui caractérisent ces trois genres d’écritures, lorsqu'elles se présentent sur la même ligne à côté les unes des autres.

Au-dessus d’un bas-relief où la personne royale est facile à reconnaître à sa haute stature et aux attributs qui accompagnent, on voit un groupe de trois inscriptions. Dans une première table, à droite, on reconnaît d’abord l'inscription qui paraît la plus longue, ou du moins celle qui occupe le plus d’espace. Les combinaisons des éléments primitifs sont très-simples et peu nombreuses. Niebuhr a constaté qu’elles ne formaient que quarante-

deux caractères. Les éléments primitifs se présentent soit isolés,

soit combinés entre eux, pour former des caractères de deux, trois, quatre ou cinq éléments au plus. Ces éléments, en général, n'ont pas de liaison, ni même de contact; un seul offre, par

exception, deux éléments croisés.

TIC RQ TETE A | PEAR MITA TI TT MT | EC Me NT TETE ECC ECS TT KT RM CT ECO ME

NIEBUHR, T, Il, PL. XXIV, INS. E,

Ce système d'écriture est surtout remarquable par la répétition fréquente d’un clou en diagonale, qui ne se mêle jamais aux autres

combinaisons et qui se reproduit EC à des intervalles inégaux et

fréquents. On peut se convaincre de la justesse de ces observa-

tions, par l’inspection de l'inscription que nous reproduisons eidessus : c’est celle qui est marquée E dans la planche XXIV de Niebuhr.

Dans une autre catégorie d'inscriptions , la suivante à gauche, les lettres paraissent, au premier abord , le résultat de combinai-

sons moins simples que celles que nous venons de décrire; le clou

BREL EE fer PTT

IT EMOEMEE 12) SES ETOAUÈRCE MR EEE Er

NIEBUHR , T. II, Pi. XXXIV, ANS. F.

diagonal a disparu ; mais, de temps à autre, on remarque un clou

perpendiculaire qui semble avoir à lui seul une sigmification propre. Outre les grands crochets, il y en a de petits qui prennent différentes positions et qui viennent quelquefois s'ajouter comme une seconde tête aux éléments primitifs perpendiculaires ou horizontaux, et présentent ainsi des combinaisons bien caractérisées. Les éléments primitifs présentent un plus grand nombre de combinaisons ; il y a des caractères composés de la réunion de sept, huit, neuf et même onze éléments. Le nombre des combinaisons est également plus considérable : elles forment environ une centaine de caractères. En général , le sens de la flèche semble encore indiquer la direction de l'écriture; cependant on croirait que quelques clous sont terminés par un petit crochet ou par une seconde tête contraire au sens général de l'écriture. Quelquefois encore la pointe du clou a disparu, et il n’en reste plus que la tête qui forme un grand crochet, dont l’ouverture est tournée à gauche et qui entre ainsi dans la formation des lettres. Nous avons donné, cidessus, la seconde inscription , à gauche, qui accompagne les figures royales que nous avons citées, et qui est marquée F sur les planches de Niebuhr.

Dans le troisième système, les combinaisons paraissent encore

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