BAS-RELIEF DE BISITOUN
Cette scène, qui a été plusieurs fois interprétée avant que la lecture des inscriptions en eût donné la véritable signification, est aujourd'hui parfaitement comprise. Il est facile de reconnaître, à la diversité des types et des costumes, les différents vaincus aux-
quels Darius a fait sentir sa puissance. Au surplus , leurs noms
sont écrits sur leurs têtes ou sous leurs pieds dans les trois langues qui servaient aux rois achéménides à faire connaître leur pensée à leurs nombreux sujets.
Au-dessous de cette figure renversée que le roi foule à ses pieds, nous lisons ces mots : « Celui-ci, c’est Gaumatès-le-Mage ; il mentit; il parla ainsi : Je suis Smerdis, le fils de Cyrus; je suis roi. » Ce nom est écrit, avec cette note flétrissante , en perse, en médo-scythique et en assyrien, tandis que la grande inscription raconte, dans les trois langues des Achéménides, les détails de La trahison du Mage et son châtiment terrible.
Après Gaumatès, la première figure que l’on voit sur le basrelief , en présence du roi vainqueur , — c’est, nous dit l’inscription : « C’est Athrina; il mentit en disant : Je suis roi en Susiane. » — Le suivant : « C’est Naditabel ; il mentit en disant : Je suis Nabuchodonosor, le fils de Nabonide; je suis roi à Babylone. » — Le troisième porte son inscription sur sa robe : elle devrait être, comme les autres, sur le champ du bas-relief ; mais la place est occupée par la figure d'Ormusd : « C’est Phraortès ; il mentit en disant : Je suis Xatritès, de la race de Cyaxare; je suis roi en Médie. » — Le quätrième, dont la robe plus longue traîne à terre : « C’est Martiya ; il mentit; il dit : Je suis roi en Susiane. » — Le cinquième : « C’est Sitratachmès ; il mentit ; il dit : Je suis roi en Sagartie, de la race de Cyaxarès. »—Le sixième, Vayadate, cherchait, comme le Mage, à fomenter une insurrection dans la Perse même, pendant une absence de Darius ; il voulait, lui aussi, se faire passer pour le fils de Cyrus, dont la fin mystérieuse prêtait aux ruses des imposteurs : « Il mentiten parlant ainsi : Je suis Smerdis, le fils de Cyrus; je suis roi. » — Le septième, c’est Aracha, qui voulait susciter une nouvelle révolte dans la Baby-
lonie : « Il mentit; il dit : Je suis Nabuchodonosor, le fils de
Nabonide; je suis roi à Babylone. » — Le huitième : « C’est Frada; il mentit; il parla ainsi : Je suis roi en Margiane. » — Enfin, le neuvième , au bonnet pointu , à la taille plus haute que les autres, se reconnaît facilement pour un de ces grands Scythes, tireurs d’arc, qui, pendant vingt-huit ans, avaient fait trembler la Haute-Asie quelques siècles auparavant; aujourd’hui il est là, devant Darius, comme les autres rois menteurs et rebelles, les mains liées derrière le dos et la corde au cou, avec cette seule suscription : « Celui-ci, c’est Sarukha le Scythe. »
Les inscriptions qui entourent le bas-relief forment un ensemble de plus de six cents lignes d'écriture; elles sont plus ou moins endommagées par le temps, toutefois elles se complètent les unes par les autres. Le texte perse est celui qui a le moins souffert; l’eau, en glissant sur les rochers, a rongé çà et là des parties importantes , particulièrement dans le texte assyrien; mais il est visible qu'aucune main vengeresse n’est venue insulter l’image immobile du roi, ni effacer les lignes flétrissantes qui désignent les vaincus au mépris de la postérité. Il paraît même qu’on aperçoit encore sur la pierre, dans quelques endroits , la trace d’un vernis qui recouvrait ces antiques caractères.
L'inscription s'ouvre par une invocation à Ormusd, qui se trouve reproduite sur le champ du bas-relief; puis la première colonne commence ainsi : «Je suis Darius, grand roi, roi des rois, roi de Perse, roi du monde, fils d'Hystaspe, petit-fils d’'Arsamès, Achéménide. » Ensuite Darius donne sa généalogie et l'énumération des provinces qui constituent son empire, puis il raconte comment il est parvenu à conquérir le trône de ses ancètres , qui avait été arraché à sa famille par l’usurpation d’un mage imposteur.
Ces données sont conformes à celles qui nous sont transmises
102 ÉCRITURE ARIENNÉ.
par les historiens grecs. Nous savons , en effet , que l'empire des Perses, depuis la mort de Cambyse, était aux mains d'un mage qui se faisait passer pour Smerdis. Une conspiration, dans laquelle figuraient les principaux Perses, était tramée contre lui. Les conjurés étaient réunis et délibéraient lorsque Darius , arrivant des provinces où son père commandait , leur fut présenté. On hésitait sur le moment favorable de l’exécution , mais le bouillant Darius enleva toute incertitude, et, sur ses conseils, on marcha droit vers le palais du Mage, où les conjurés donnèrent le signal d’un affreux carnage. Si le texte de Bisitoun ne nous raconte pas les massacres qui suivirent cet acte, il est aisé de comprendre avec quelle rapidité et avec quelle fureur l'exemple fut suivi. Le texte ne nous dit pas non plus ce qui décida, parmi les conjurés, du rang suprême auquel Darius fut porté après l'événement; mais le rôle que les Grecs font jouer à son cheval, dans cette circonstance, nous paraît une fable inutile pour expliquer une faveur à laquelle sa naissance le destinait et un rang qu'il sut conquérir lui-même. Le texte nous apprend , en effet , que c’est lui qui a porté le coup décisif et qui a tué le mage Gaumatès.
Le sort qui fut réservé aux autres rois vaincus dont nous connaissons les noms n’a pas été moins terrible. Voici comment Darius raconte la fin de la première révolte en Susiane : Le roi Darius dit : « Alors j’envoyai une armée en Susiane ; lui, Athrina, fut amené enchaîné devant moi. Je le tuai. » Le style est concis. Comment cet Athrina fut-il tué? C'est ce qu’une connaissance plus approfondie des mœurs de cette époque pourrait nous faire connaître; mais le texte était sans doute assez explicite pour les sujets de Darius.
La révolte de la Babylonie devait être plus sérieuse que cette
première insurrection, car le texte nous apprend qu’il y eut une
sanglante bataille aux portes de la ville, dans laquelle on tua beaucoup de monde ; une partie des troupes rebelles fut lancée dans le fleuve , et, lorsque Babylone fut prise avec le chef de la révolte, Darius nous fait ainsi connaître sa fin : « Je tuai ce Naditabel à Babylone. »
La révolte de Phraortès fut également sérieuse ; malgré les victoires de ses généraux, Darius, occupé dans d’autres provinces, ne pouvait apaiser les insurrections de la Médie; une longue rivalité explique, du reste, la résistance et l’acharnement des deux partis. Pour mettre fin à toutes les séditions, il fallait un châtiment sévère. Darius nous apprend alors quel fut le sort du chef de la révolte : « Phraortès, dit-il, fut amené devant moi; je lui coupai le nez, les oreilles, la langue. il fut tenu enchaîné à ma cour ; tout le monde le voyait ; ensuite Je le fis crucifier à Ecbatane, lui et les hommes qui avaient été ses complices. »
Nous savons par le livre d’Æsther, qui fournit de si précieux renseignements sur l’histoire de la Perse au temps de Xerxès, en quoi consistait le supplice qui fut réservé au Mède insurgé dans la capitale de la Médie. La croix de l’orgueilleux Aman avait 30 coudées de haut. C’est probablement à un pilori semblable que Phraortès fut attaché lorsque les Perses se furent rassasiés du spectacle de ses atroces mutilations. Il était encore vivant quand il fut mis en croix, car le texte perse a soin de nous faire connaître qu’autour de lui furent également attachés, sur des poteaux semblables, les cadavres de ses complices qui avaient péri dans la mêlée. Ces cruels supplices n'étaient pas rares. Hérodote nous a raconté la ruse héroïque de Zopire , qui se mutila volontairement pour ouvrir à son roi les portes de Babylone. Le texte de Bisitoun nous apprend , du reste, que d’autres rois insurgés subirent le
même supplice : Sitratachmès fut crucifié à Arbelles, et Vayadate
dans une ville (Vadaida) qui ne nous est connue que par ce fait.
L'inscription peut se diviser en un certain nombre de paragraphes, qui commencent par une formule qui revient soixante-douze fois dans le courant du récit : Thâtiy Därayavus khsäyathiya paçäva, c’est-à-dire : Le roi Darius dit. Elle se termine par un résumé des différentes victoires que Darius remporta dans les provinces de son empire, et les dernières lignes renferment en quelque sorte un appel au jugement de son peuple et au jugement de l’histoire, qu'il prend à témoin de la sincérité de ses paroles. Il veut surtout que son récit parvienne à la postérité la plus reculée tel qu’il l’a fait, parce qu’il a dit vrai. Aussi il explique les nécessités politiques qui ont dicté ses rigueurs :
« Le roi Darius dit : Ces pays étaient insurgés contre mon pouvoir; le mensonge me les avait ravis. Ceux-ci (ceux dont on voit les images) trompèrent le peuple. Mon armée les prit et les mit dans mes mains, d’après mes ordres ; elle les dépouilla.
« Le roi Darius dit : O toi qui seras roi plus tard, garde-toi de te rendre coupable de l’imposture. L'homme qui sera méchant, juge-le comme il doit être jugé, et si tu règnes ainsi, mon pays pourra être puissant...
« Le roi Darius dit : Ce que je faisais , je le faisais toujours par la grâce d’Ormusd. Toi qui consulteras cette table sur mes exploits, ne crois pas que tu as été trompé , ne t’en méfie pas.
« Le roi Darius dit : Ormusd, sois mon témoin que je n'ai jamais fait ce récit d’une manière mensongère. »
Enfin , Darius donne la liste des conjurés qui l’accompagnaient lors de l’insurrection contre le Mage : « Le roi Darius dit : Ceuxci étaient les hommes qui étaient auprès de moi lorsque je tuai Gaumatès-le-Mage, qui s'appelait Smerdis. C’étaient ces hommes
qui étaient mes complices : un Perse, nommé Intaphernès, fils de
Hyspakès (?); un Persée, nommé Hydarnès, fils de Dysgarès (2); un Perse, nommé Gobrias, fils de Mardonius; un Perse, nommé Otanès, fils de Franaspe ; un Perse, nommé Mégabyse, fils de Zopire , et un Persée, nommé Aspathixès, fils d'Amorgès.
Cétte belle inscription comprend tous les grands événements du règne de Darius ; il en ressort un fait important pour l'histoire du développement religieux de l’humanité. Depuis que les livres zends ont pénétré én Europe, on avait pensé que Darius, sous le nom de Gustasp, était lé prince qui avait prêté son concours à l'établissement du culte d'Ormusd ; or, il n’en est rien : il est certain aujourd’hui que le mazdéisme était dans toute sa splendeur sous le règne des Achéménides. Le nom de Zoroastre ne se trouve pas une seule fois dans les inscriptions trilingues , et si Darius eût participé aux faits qui ont accompagné la mission du grand prophète de l'Iran, il nous en eût certainement conservé le souvenir.
Nousn’entrerons pas dansle détail des événements que cette longue inscription nous fait connaître : elle a été l’objet des traductions les plus consciencieuses et des commentaires les plus éclairés. Elle nous confirme du reste , par son ensemble, les données qui nous sont fournies par Hérodote. Il nous suffit de faire comprendre que la lecture de ces textes est désormais achevée , et que partout où le contrôle en est possible nous les trouvons d’une irrécusable sincérité. Il en sera de même des inscriptions que nous examinerons par la suite : ce sont bien là les archives les plus authentiques de l’histoire. Les contemporains de Darius, par exemple, n’ont-ils pas sanctionné ses récits par leur respect et leur silence, malgré les récriminations possibles des partisans de neuf rois vaincus?
Lorsque la dynastie des Achéménides s’éteignit à son tour, lorsque l'empire des Perses s’écroula sous les armes d'Alexandre,
on lisait encore ces inscriptions, que les soldats grecs ne manquèrent pas de se faire traduire en passant au pied de la montagne de Bisitoun, sur cette route que les Perses vainqueurs avaient si bien connue deux siècles auparavant. Mais ces pages ne témoignaient plus alors que d’une grandeur impuissante, et le soldat grec passait indifférent devant ces inscriptions déjà deux fois séculaires, sans insulter aux vainqueurs ou aux vaincus d’un autre âge.
Puis, lorsque les langues n’ont plus été comprises, le basrelief n’en à pas moins perpétué long-temps encore le souvenir d’un grand règne, le souvenir d’un grand roi qui n’effrayait plus les Assyriens ni les Mèdes, mais pour lequel les Parthes avaient encore quelque respect. Ces traditions n'étaient sans doute pas complètement éteintes au moment du règne d’Ardeshir-Babekan ; car ce fut au nom des anciens rois de l’fran que la Perse entra dans une nouvelle période de grandeur.
Enfin , au moment de l'invasion musulmane , un principe nouveau s’implanta sur ce sol épuisé par tant de générations glorieuses , et la Perse transformée marcha de nouveau, sous l'égide de Mahomet, vers des destinées nouvelles. De l'arbre primitif , il ne resta que le tronc dénudé. Pour que la sève se portât tout entière dans la tige qui allait grandir, on élagua les vieux rameaux : mœurs, Croyances, souvenirs, tout fut changé, et bientôt tout fut oublié. Quand la Perse a voulu reprendre sa vie, après avoir secoué le joug des khalifes , il n’est pas étonnant qu’elle n’ait pu retrouver son passé : les chroniqueurs orientaux ne recueillirent que de vagues renseignements qu'il fut impossible de mettre d’accord avec les récits gravés sur les rochers de l’antique Iran, ou dans la mémoire de ceux qui avaient conservé dans l'Occident les traditions primitives. Aussi, maintenant, si la Perse veut con-
naître ses ‘glorieuses origines, c’est vers l’Europe qu’elle doit
tourner ses regards. Ses montagnes et ses ruines conserveront long-temps encore les récits des Achéménides ; mais c’est chez nous qu'elle trouvera l'explication des pages qui consacrent la
gloire dont elle brilla jadis.
Maintenant que nous avons exposé les travaux des savants qui ont achevé la connaissance de l’alphabet perse, nous savons que les quarante-deux signes déterminés par Niebuhr ont reçu une valeur qui nous permet de lire les différents textes dont on avait cherché si long-temps la signification. Aussi, nous donnerons facilement la transcription et la traduction de la courte inscription que nous avons citée plus haut, et qui précisément avait servi de point de départ aux travaux de Grotefend. Tous les noms propres qu’elle renferme, ainsi que les titres royaux, nous sont déjà connus ; il ne nous reste plus que deux mots à examiner, ot les valeurs acquises nous permettent de les prononcer et de les traduire.
Voici le premier mot, que nous lisons :
B— a “EEE ANA EME AIME dE
il trouve son représentant dans le persan moderne buzurg, qui
veut dire grand. Le second, que nous lisons : A Pre f\UiD TR@)
n’est autre que le sanserit putra, qui veut dire fils, et dont on retrouve les dérivés dans le grec éolien rop, le latin puer, et enfin
dans le persan moderne puser.
Tous les mots de notre inscription nous sont donc maintenant connus , nous pouvons la lire et la traduire ainsi :
CCE TA QT RTIETCTTITEA TENTE
Xerxes, rex magnus ,
AGIR ICT A CCE TC TTC MT
K4d4L;KH $ A YONTHNI YEN EERN SMS CAITE I Ya A-
rex regum ,