‹ Éléments d'esthétique musicale et considérations sur le beau dans les artsChapitre 10 sur 36 · L'IDEE · texte numérisé non relu

L'IDEE

L'idée est le résultat souvent inconscient d'un travail latent de l'imagination, puissance mystérieuse et créatrice que la Providence réserve à ses élus, qu'ils soient poètes, romanciers ou musiciens, peintres, statuaires ou architectes. Ce don merveilleux d'invention, d'enfantement d'idées, confine au génie, en est même un des attributs les plus marqués. L'idée se produit dans le domaine entier de rintelligence et de l'activité humaine, prend toutes les formes imaginables d'expression, suivant le but qu'elle vise.

L^idée, dont la source est dans l'effervescence de l'imagination en travail d'enfantement, a des variétés infinies de formes et d'attributs. Elle peut avoir pour cause première l'élément religieux, m.oral, spiritualiste, humanitaire, philosophique, ou puiser sa force, sa raison d'être, dans l'ordre physique, dans les sciences, dans l'industrie ou les finances ; mais elle a un tout autre aspect, une forme particulièrement poétique, idéale,- lorsqu'elle répond aux inventions, aux inspirations de l'imagination, de l'esprit, lorsqu'elle exprime sous des formes spiritualistes les chefs-d'œuvre créés dans le monde des arts.

L'éclosion spontanée ou laborieuse de l'idée

originale, créatrice, quels que soient son principe et sa nature, que sa cause première relève de Tordre moral, physique, intellectuel, correspond toujours à Tétat d'âme, aux dispositions particulières du cerveauj aux facultés spéciales départies par la Providence, à la puissance de conception, au mode d'éducation, à l'activité cérébrale et à la vivacité d'imagination. C'est à ces sources créatrices dirigées par une forte volonté, guidées par l'expérience, le savoir et le goût, exaltées par l'amour du vrai et du beau que sont dues en parties les idées.

Le mode d'expression de l'idée, de la pensée primordiale, varie suivant la nature particulière de l'espèce d'idées que l'on veut exprimer. La recherche et l'émission de l'idée dans le domaine des sciences naturelles et physiques, dans les conceptions si diverses de l'intelligence humaine, touchant aux créations mécaniques, industrielles, financières, demandent une forte instruction dirigée sur des données particulières et plus professionnelle que littéraire; la part de l'imagination y est moindre que dans les arts libéraux. La vérité absolue est la loi qui prime toutes les autres dans les arts industriels ; l'élégance et la beauté des formes y sont bien estimées à leur valeur, seulement l'utilité et le prix de revient doivent guider l'inventeur, en raison même de l'importance productive de son idée.

Les admirables découvertes qui viennent chaque jour enrichir la science, affirmer la puissance de l'esprit humain, en domptant les éléments, ou employant pour le bien de l'hum^anité les forces les plus terribles, sont devenues les précieux auxiliaires de l'idée scientifique. Le feu, la vapeur, l'électricité, la chaleur, la lumière sont entre les mains de l'homme des instruments dociles capables de centupler l'idée individuelle. On ne peut nier que les physiciens, les chimistes, les constructeurs de machines n'aient des idées géniales, des facultés intellectuelles et créatrices d'un ordre supérieur; mais chez eux la fièvre de l'imagination est remplacée par la puissance du chiffre, par un positivisme absolu, qui ne tolère jamais les écoles buissonnières dans la fantaisie.

De tous les arts, la poésie est celui qui exige le plus do chaleur d'âme, de sensibilité expansive. Versifier correctement, bien frapper le vers, avoir des images colorées, des rimes riches comptent certainement au nombre des facultés poétiques ; mais ces qualités, si précieuses qu'elles soient, n'équivalent pas à l'idée créatrice, inspirée.

Avoir des idées neuves et originales et pouvoir les exprimer dans la langue poétique avec le charme d'expression et la noblesse de sentiment qui convient à cette forme, voilà tout particulièrement le signe caractéristique du génie.

Les poètes et les romanciers, quels que soient le genre adopté, le style préféré, doivent posséder un style individuel, une imagination féconde et des idées neuves, s'ils veulent prendre rang parmi les écrivains de haute valeur.

Les historiens, les philosophes, les moralistes qui parlent de préférence une langue concise, ferme, vigoureuse peuvent bien, dans leurs considérations, leurs inductions, avoir des sentiments particuliers, des idées personnelles, mais n'ont point d'idée inventive. L'imagination est remplacée alors par la sincérité et l'exacte perception du vrai. Mais la simplicité et la noblesse du langage n'excluent pas l'expression imagée qui frappe fort, frappe juste et caractérise les événements ; le style de l'historien et du philosophe doit être nerveux et peut être brillant, mais sans jamais tourner à l'emphase. La relation des faits peut être attachante, émue, colorée, en restant toujours bienpondérée. L'idée inventive est remplacée alors par les hautes considérations ou plus simplement par la conclusion logique, la moralité qui sortent de l'exposé général.

Dans les arts plastiques, on désigne sous le terme d'idée, la pensée même, le motif du sujet traité. Une idée heureuse pour un peintre sera la disposition ingénieuse des personnages d'un tableau, suivant leur degré d'intérêt. Le mouvement, la vérité expressive, le modelé, les belles proportions font aussi partie des prin-

cipes du beau pour un statuaire, suivant le plus ou moins d'habileté de main et le sentiment de vérité avec lesquels l'idée est traduite.

L'idée musicale relève d'une faculté créatrice, de l'invention mélodique, privilège des organisations d'élite, dont Téducation spéciale, préalablement formée par de sérieuses études méthodiques, est toute prête pour recevoir l'enseignement supérieur. A part quelques exceptions géniales très rares, l'expansion des idées musicales ne se manifeste qu'à dater de l'adolescence ; alors que la sensibilité déjà éveillée, le goût formé en partie par de bonnes lectures, la mémoire meublée de chefs-d'œuvre^ permettent à l'imagination d'accomplir son œuvre.

Si l'idée musicale est née sous la pression, dans l'exaltation d'àme d'un sentiment, la pensée musicale, l'inspiration mélodique auront certainement une couleur déterminée; elles seront tristes ou gaies, vives ou allanguies.

Mais l'idée peut être purement musicale, et ollVir encore des qualités charmantes; être élégante et spirituelle, sans viser aucun sentiment particulier d'expression. Sera-t-elle pour cela dénuée d intérêt, un amusement pour le sens auditif, un kaléidoscope sonore ne disant rien à l'esprit, à l'intelligence? C'est là une très grave erreur, admise souvent en principe. L'idée musicale choisie avec discernement, bien composée, sagement conduite, logiquement dé-

veloppée par la main cruii maître habile, peut devenir un chef-d'œuvre, abstraction faite de sentiments préconçus à exprimer.

Chez le plus grand nombre des musiciens, l'enfantement et la mise en œuvre de l'idée sont lents et progressifs ; mais, pour les privilégiés, pour ceux qui sont particuhèrement doués du génie de l'inspiration, la pensée musicale naît sans effort, la mélodie s'épanche tout d'un jet, comme le trop-plein d'une source : elle se produit revêtue de ses harmonies, de ses ornements, comme dans l'admirable donnée mythologique de la naissance de Minerve, sortant tout armée du cerveau de Jupiter.

Telle est l'idée géniale chez J.-S. Bach, Haendel, Gliick, Mozart, Haydn, Beethoven, Schubert, Rossini, Auber; mais chez d'autres grands maîtres, le travail a souvent transformé l'inspiration première : Gherubini, Méhul, Halévy, BelUni, Herold, Meyerbeer, Mendelssohn, Chopin, Weber, R. Schumann ont été d'admirables chercheurs d'idées , et bien souvent leurs inspirations cherchées sont des traits de génie, lu idée musicale qui naît de l'imagination, de l'inspiration, de l'exaltation de l'âme, ou simplement de ce besoin inné de chanter, comme disaient les poètes de l'antiquité, peut donc se produire de deux façons distinctes: jaillir naturellement, comme un trait lumineux, ou être le résultat d'un travail patient,

réfléchi, venant en aide à l'inspiration première.

Ce dernier mode de production des idées musicales correspond assez exactement au travail de sélection des mots imagés, des rimes harmonieuses, et des pensées choisies par le poète qui veut embellir sa création..

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