LA PHRASE
Par analogie avec la phrase parlée ou écrite ainsi définie : une suite de mots agencés, choisis, coordonnés, offrant un sens plus ou moins complet, on peut très bien définir la phrase musicale : un assemblage de sons successifs ou simultanés, formant, dans un ordre déterminé, une mélodie ou une suite harmonieuse d'accords, et concluant sur un repos ou cadence.
La phrase musicale est la forme choisie pour exprimer Y idée du compositeur. Cette forme, suivant l'inspiration ou Ihabileté de main du maître qui dispose les sons et leur donne un contour, peut être écrite sous la pression d'un sentiment, dont elle devient le reflet, sans toutefois le traduire exactement. Alors la phrase ne sera pas seulement un assemblage plus ou moins réussi de sons musicaux; elle répondra aussi d'une manière expressive et suivant les procédés de l'art au sentiment passionnel, moteur de l'idée. Mais la phrase musicale peut très bien ne viser aucun sentiment, être tout simplement la réalisation d'une pensée mélodique d'un charme exquis, d'une élégance parfaite, sans avoir pour but la traduction sonore d'une émotion de l'âme. Voilà, il nous semble, une différence capitale, un point de comparaison
qui fait complètement défaut au discours musical comparé au langage usuel, car il n'est pas permis d'assembler des mots assonants, symétriquement disposés, mais n'ayant aucun sens, n'exprimant aucune idée déterminée. La musique instrumentale et orchestrale compte à son avoir de nombreux chefs-d'œuvre admirablement composés, logiquement écrits, oii l'idée préconçue de sentiments à exprimer n'a aucune part dans l'expression et les développements du discours musical.
La phrase musicale, suivant l'agencement des sons, suivant la manière dont ils se succèdent et se lient, demande certaines inflexions de sonorités désignées sous le nom générique d'accents. L'accentuation varie d'après la place occupée par les notes dans la phrase et encore d'après la nature des rythmes, l'importance mélodique ou harmonique des sons. La phrase musicale peut être construite tout d'une pièce et l'idée venir d'un seul jet, mais le plus souvent elle est composée de petits membres, fractions de phrases, séparés par des repos de différentes natures, finalement reliés par une cadence concluante, point final, précédé de virgules scandant les membres de phrase. Il existe un très bon traité de mélodie par Reicha et plus spécialement un ouvrage de Mathis Lussy sur l'accentuation.
Bien phraser est synonyme de bien dire. La phrase musicale, comme le discours parlé, ac-
quiert un plus vif intérêt par Taccentuation qui remplace dans la diction l'accent grammatical; mais pour employer, avec discernement, les différents modes d'accents que comporte le discours musical, il ne suffit pas d'avoir du goût naturel, un sentiment inné de l'expression, le virtuose qui interprète une œuvre et veut faire valoir la phrase musicale, doit pouvoir l'analyser dans ses moindres détails, connaître parfaitement la propriété mélodique de chaque note, sa valeur, son importance suivant la place qu'elle occupe dans l'idée exprimée : et quand je dis chaque note, je n'entends nullement émettre la pensée qu'on doit accentuer les notes de passage, de remplissage , celles qui font nombre dans la mesure, sans importance réelle. L'accentuation, qui est un des principaux éléments du coloris musical dans la diction, a quatre sources distinctes, spéciales, qui s'unifient toutes et se fondent dans le parfait ensemble du discours : les accents de mesure, les accents de rythme, les accents mélodiques, et les accents modulatoires ou accents harmoniques.
Chaque mode d'accent varie de force, diffère de caractère et d'importance, suivant la nature et l'essence de la note qu'il souligne. C'est une preuve de goût et de sérieuse éducation musicale que de savoir donner dans une juste mesure l'accent convenable aux divers groupes de notes qui concourent à la formation des phrases : car.
il faut bien le répéter, la propriété et la valeur des notes varient à l'infini, suivant la place occupée et le mode d'action exercé dans la phrase. Pour accentuer et ponctuer avec tact et délicatesse, l'expérience et le savoir sont indispensables : on doit connaître l'ornementation vocale, être tout particulièrement bon harmoniste, et, s'il se peut encore, poète, ou du moins être assez lettré pour comparer la mesure du vers musical, son rythme, ses césures, aux règles suivies dans la versification.
Bien phraser, dans le sens pratique du vocable musical, est la qualité par excellence du virtuose, interprète d'une œuvre de maître. Pour bien phraser, il faut savoir scander minutieusement toutes les parties du discours musical. Il faut non seulement mettre en lumière le caractère, l'expression et les nuances de la composition, mais aussi accentuer chaque membre de phrase suivant son degré d'importance. Il faut indiquer scrupuleusement les respirations, les temps d'arrêt, les cadences qui ponctuent les développements de la pensée. Il faut savoir souligner dans une juste mesure les notes expressives, les altérations, les appogiatures, ou encore les notes modulatoires ou celles qui tracent le contour de la phrase.
Les amateurs et les critiques qui s'occupent plus spécialement de musique, emploient souvent, pour caractériser d'une manière sensible
la natun? des phrases musicales mises en œuvre par un compositeur, les locutions suivantes, presque toutes empruntées au langage usuel : (( Ce compositeur a la phrase courte, son inspiration manque de souffle. » ou tout au contraire « la phrase de ce maître est de longue haleine, ridée exprimée est puissante, a de l'ampleur. »
L'on dit encore très fréquemment, pour bien faire sentir les qualités ou les défauts de la phrase musicale : a elle est élégante, spirituelle, expressive, originale, d'un joli contour,» ou, par opposition. « la phrase est banale, vulgaire, manque de distinction. » Ces formules, très claires et compréhensibles pour tous, donnent bien la mesure caractéristique, la couleur expressive de la phrase musicale.
Une suite de phrases de même nature, se raccordant entre elles pour se fondre dans l'idée principale, prend le nom.de période. La période ou groupement de phrases relie, dans un sentiment d unité, les pensées principales et accessoires qui forment le discours. Ces pensées souvent variées de contour et de rythme, procédant quelquefois par effets de contraste, s'unifient étroitement grâce à l'esprit d'ordre qui préside logiquement à la succession bien ordonnée des phrases, et leur donne l'autorité du style.