‹ Éléments d'esthétique musicale et considérations sur le beau dans les artsChapitre 12 sur 36 · DE L EXPRESSION · texte numérisé non relu

DE L EXPRESSION

J'ai déjà fait une étude de cette question toujours nouvelle dans un ouvrage d'enseignement qui ouvre la série de ces traités spéciaux : Conseils cVun professeur, et ma définition a été reproduite par MM. Th. Lemaire et Lavoix dans leur bel ouvrage sur l'histoire de l'art vocal. Je la reproduirai donc moi-même avant de compléter ma première étude par des considérations moins limitées à l'enseignement et plus développées.

L'expression est un don naturel, que l'éducation et la direction donnée aux études ne peuvent manquer de guider, de développer ou de modifier; mais le germe de cette précieuse qualité est, avant tout, inhérent à notre organisme. Le maître le plus habile ne remplacera jamais par plus ou moins de méthode la sensibilité native, cette impressionnabilité intime, qui nous rend aptes à traduire avec l'accent juste et vrai nos sentiments et nos émotions.

L'expression est donc le produit direct, immédiat de la sensibilité^ prédisposition spéciale de notre système nerveux. Nouspouvons aussi ajouter qu'elle puise sa force expansive dans l'exaltation de sentiments portés à leur paroxysme, incitant liinaj^inalion, agissant vivement siu*

l'organisation délicate^ impressionnable, ardente de l'artiste, qu'il soit inventeur d'idées, ou simplement, interprète de l'idée créée.

« L^affinité des impressions entre virtuoses et compositeurs est, indépendamment du mérite individuel de l'exécutant, l'une des causes principales d'une bonne interprétation : un artiste sera d'autant mieux inspiré, si la pensée qu'il doit exprimer correspond plus intimement à celle qui éveille ou surexcite sa propre sensibilité. » Cette vérité absolue, indéniable, s'affirme à chaque instant au théâtre et dans les concerts. La force de l'expression s'étend toujours en raison de l'énergie de la pensée et de la profondeur du sentiment de l'interprète. Mais ce qui est un axiome appliqué à la musique, n'est pas d'une exactitude moindre pour les autres arts, poésie, peinture ou sculpture.

Une œuvre artistique, quelle qu'en soit la nature, dont le caractère dominant est Y expression, doit toujours, si elle vise le beau, se conformer aux principes du style, aux règles du goût. Elle doit réunir au choix élevé de l'idée à exprimer, la noblesse de la forme, les qualités de facture et un sentiment juste et vrai de lidéal. Telle est la loi moderne de l'expression dans les arts; mais pendant de longs siècles, les dogmes religieux de lantiquité et du moyen âge ont immobilisé l'art en l'asservissant à des formes consacrées, que l'artiste devait reproduire dans leur

naïve et fruste simplicité emblématique. Agir autrement, désobéir à la formule , se révolter contre les traditions imposées, eût été faire acte d'impiété ou d'hérésie.

Quel que soit le mode choisi pour traduire la pensée, toute œuvre expressive et vraie, si elle a été exécutée par un maître d'imagination et de savoir, attire, impressionne, transmet l'émotion.

Deux conditions sont indispensables pour atteindre cette intensité d'effet : Il faut que l'artiste ait mis dans l'œuvre créée son imagination, son âme, sa vie ; il faut aussi qu'il ait pour juges des hommes de goût, capables d'entraînement et de passion artistique. L'action sympathique produite par l'audition d'œuvres poétiques ou musicales donne des résultats prodigieux ; souvent encore elle s'exerce à notre insu pendant que nous nous abandonnons à la rêverie ou à l'exaltation irraisonnée devant les compositions de grand style, conçues, édifiées suivant les principes de l'art et les lois du beau.

Les mystérieux i^apports de sensation établissent entre interprètes et auditeurs un courant magnétique qui provoque l'enthousiasme, lorsque les œuvres de génie ont, pour les traduire, des artistes dont le cœur et l'imagination vibrent à l'unisson du talent. Cette émotion communicative, cette vive impression exercée sur les sens et surl'àme, on l'éprouve très sensiblement,

quoique moins intense, moins profonde, moins immédiate , à la vue des chefs-d'œuvre de la peinture ou de la statuaire, quand on admire avec quelle vérité d'expression, avec quelle perfection extrême, les grands maîtres de ces arts racontent les souffrances de THomme-Dieu , traduisent les hauts faits de l'histoire, idéalisent les passions et les vertus humaines, ou reproduisent les grandes pages de la nature, les douces églogues champêtres qui nous font vivre dans un monde enchanté, tout à la fois réel et rêvé.

Sur le terrain des arts plastiques, Vexpression puise sa force, sa raison d'être dans la traduction de la nature idéalisée : soit qu'il s'agisse du type humain ou d'un paysage, soit que l'artiste veuille se faire l'interprète d'un sentiment , d'une passion, préciser un acte, raconter un fait historique par la peinture ou la statuaire. Du moment où l'art rehgieux a renoncé aux types symboliques, hiératiques, et a cherché la vérité dans Vexpression passionnelle, il lui a fallu créer des types nouveaux, variés et caractéristiques pour diviniser la forme humaine. C'est de cette époque de transformation et de liberté dans le mode d'exprimer la pensée, l'idée créatrice, que date l'art moderne. A partir de la Renaissance, cette grande évolution de l'esprit s'est affirmée sous toutes les formes. L'art indépendant ayant rompu les liens qui le ratta-

chaient aux données hiératiques, a brisé les vieux moules et créé des types nouveaux, aussi nombreux, aussi variés que peuvent les concevoir l'imagination, le génie dans ses différentes manifestations. Les compositions musicales d'un sentiment expressif, pénétrant, demandent une interprétation très habile, des nuances délicates, une accentuation très étudiée, enfm une grande expérience dans Tart de phraser, pour échapper soit à la monotonie , soit au maniérisme, qui est à l'expression vraie ce que la sensiblerie est à la sensibilité naturelle. Mais Verpression vraie j poétique, peut souvent s'affirmer dans des œuvres musicales composées en dehors de toute idée préconçue de sentiment à exprimer. La littérature musicale si riche et si variée, compte de nombreux chefs-d'œuvre : sonates, concertos, caprices et symphonies appartenant à Tart pur, à la musique libre de tout alliage, où le style, Y inspiration , Vexpression des maîtres s'affirme victorieusement, sans programme sentimental. Mais l'imagination, l'esprit, la sensibilité des auditeurs idéalisent souvent le réalisme des sons, en leur prêtant une signification , une intention d'exprimer, qui n'existent que dans leur imagination.

\J expression du vrai au théâtre ou dans les œuvres littéraires, d'imagination, qui visent l'étude psychologique du (••rur humain, repose en partie sur l'exactitude rigoureuse des carac-

tëres donnés par les conteurs dramatiques ou lyriques, par les romanciers, aux personnages qu'ils font agir, parler ou chanter. Dans ces conditions, la recherche de Y expression, du vrai, a une importance considérable. Les auteurs, poètes ou musiciens, et les interprètes, qui ont mission de créer des rôles, de donner l'apparence de la réalité auxfîctions imaginées, doivent, pour obtenir une action dramatique vivante, émue, impressionante, chercher la vérité d'expression sous tous ses aspects : physionomie, caractères, action , costumes , mais surtout expression \Taie, émue , sincère dans la langue parlée ou chantée. «L'artiste dramatique, lorsqu'il crée unrôle, étudie, dans leurs rephs les plus intimes, le caractère et la physionomie donnés par l'écrivain au personnage qu'il doit représenler, et avec lequel il entreprend de s'identifier. Cette étude préalable se fait toujours avant celle du débit dramatique. Tl doit en être ainsi de l'exécution de toute œuvre artistique sérieuse :il faut la concevoir et l'étudier dans son ensemble d'abord, avant de songer aux nuances expressives délicates, aux fines intentionsde détails. » Mais ce qui importe surtout, c'est de bien se pénétrer du sentiment de l'auteur, et de ne pas avoir la prétention de remplacer par l'inspiration spontanée ce qui doit être le fruit de la réflexion et de l'étude. Traduire d'inspiration les oeuvres des maîtres est l'excuse favorite des exécutants

sansstyle, des virtuoses excentriques, qui ne relèvent que de leurs caprices. L'inspiration, c'est le génie même que possèdent seulement quelques natures privilégiées ; mais à défaut de ce don préciejix et rare, le génie de l'interprétation, ayoub le sentiment du vrai, pour savoir traduire avec méthode , faire acte d'expression et de sensibilité, sans tendre à l'exagération, à Tafféterie.

Plus spécialement dans les œuvres littéraires où l'imagination, l'inspiration poétique, l'esprit d'invention sont les moteurs de la pensée, où les idées se lient étroitement à la forme donnée, l'expression puise sa force non seulement dans la puissance inventive et le degré d'intérêt qui s'attache à l'œuvre créée, mais aussi dans le choix des mots imagés, faisant vibrer la pensée de l'écrivain. Le mot vrai, rigoureusement exact, est ici la condition essentielle de l'expression.

L'expression se retrouve partout, dans la nature réaliste ou idéaliste du sujet traité. Etant un des principaux éléments du style, elle peut, comme lui, seplier à tous les genres, accuser tous les caractères. Elle est le cœur, l'âme, la sensibilité, la vie même de l'artiste.

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