‹ Éléments d'esthétique musicale et considérations sur le beau dans les artsChapitre 20 sur 36 · DES QUALITÉS DE STYLE QUE DOIVENT POSSÉDER ÉLÈVES ET VIRTUOSES · texte numérisé non relu

DES QUALITÉS DE STYLE QUE DOIVENT POSSÉDER ÉLÈVES ET VIRTUOSES

Disons tout d'abord, pour faire la part du maître, qu'un bon professeur doit être éclectique, posséder une instruction technique très complète, n'ignorer aucun des procédés spéciaux qui forment l'outillage de l'art, et n'avoir aucune prévention d'école. Il doit réunir à la connaissance parfaite des différents styles, un discernement tel, qu'il puisse, enhabile praticien, modifier son enseignement suivant les aptitudes et les dispositions natives de chaque élève. Il doit surtout se souvenir que le charme de l'instruction consiste à intéresser l'élève, mêler à propos l'agréable à l'utile, et former le goût par des analyses raisonnées, n'ayant rien d'amer, ni d'indigeste. Le professeur qui connaît bien tous les secrets de son art et unit à la science la vocation de l'enseignement, doit avoir une doctrine basée sur les principes du vrai et du beau, exempte de préjugés et d'esprit de routine.

C'est un défaut capital chez un maître, quelle que soit son habileté, que de proposer son goût

particulier comme règle, comme modèle à ses élèves, ce goût pouvant être quelquefois exclusif ou en contradiction avec d'autres principes reconnus. Guider Tintidligence et développer le sentiment sans jamais substituer son expression personnelle^ telle est la pensée qui doit guider le maître.

L^élève dont l'unique préoccupation est d'exprimer ce que le professeur lui inspire, perd son individualité, celle d'être lui-même, se condamne à être souvent faux, ou à côté du vrai. Le professeur (1) ne doit jamais forcer les moyens de l'élève, ni permettre l'élude de morceaux qu'il est incapable de perfectionner. Procéder de la sorte est un sûr moyen de désapprendre.

Cette instruction de l'élève à un travail exact, correct, minutieux, n'est que sa première étape dans la voie du bien, son goût plus formé, son exécution plus assurée, permettant au professeur dévoué et désireux de le faire progresser, d'employer, l'heure étant venue, des moyens d'un ordre plus élevé. Sans rien négliger de la technique de l'art et des procédés qui peuvent donner plus de fermeté et de bravoure au mécanisme, le maître expérimenté, certain de l'effi-

(I) Voyez mes Con>i"ils (Vun professeur, l'ouvrage de F. L*^ Couppej, celui de M^^° Parent et les traités de M. Lussv, cie M. F. Richert.

cacité de sa méthode et de la pureté de sa doctrine, fera souvent appel au raisonnement, à Tesprit d'analyse, au sentiment personnel de son disciple. 11 ira au-devant de la discussion sur les mérites particuliers à chaque style, il guidera le jugement, fera disparaître les hésitations, ouvrira enfin Fesprit et 1 intelligence de son élève au sentiment du beau, à sa parfaite compréhension. C'est ainsi que doivent se faire les bonnes éducations artistiques ou celles des amateurs désireux de savoir.

Du côté des virtuoses, il importe de poser en principe que, l'exécution d'un morceau étant la traduction sensible, vivante, d'une Œ'uvre écrite, les interprètes respectueux de la pensée des maîtres subordonnent toujours leur sentiment personnel à la vérité d'expression et au style des œuvres qu'ils exécutent. Il y aurait, en ell'et, manque de tact, d'esprit et de goût, à fausser le caractère d'une composition sous prétexte de l'effet à produire; mais l'interprétation traditionnelle d'une œuvre n'assujettit pas servilement Tàme de l'artiste, ne s'oppose nullernent aux élans de sensibilité et d'expression que lui dicte son cœur, à ceux, du moins, (|ui s'harmonisent avec l'esprit du compositeur, qu'un virtuose habile doit deviner et transmettre à ses auditeurs avec la foi et la passion de l'enthousiasme. L'exécution ainsi comprise est toujours certaine d'intéresser et d émouvoir, car c'est

rassimilation exacte de Tœuvre par l'interprétation poétique d'un vrai musicien.

L'interprétation idéale d'une œuvre est donc celle qui s'harmonise le mieux avec le caractère et le sentiment de l'idée musicale ; les virtuoses qui visent la perfection doivent avoir, au suprême degré, l'intelligence du vrai et du beau. Le goût , la sensibilité et la possession des effets, ne suffisent pas pour traduire avec une réelle supériorité des inspirations de caractères très différents, et qui exigent des qualités d'interprétation très distinctes. Il importe, avant tout, que l'artiste, en s'identifiant à l'esprit et au style particulier à chaque maître, conserve un sentiment juste et bien pondéré de l'expression, se garde de toute exagération, phrase avec ampleur, évite les minuties, équilibre l'intérêt en mettant bien en lumière la pensée principale, et en laissant dans l'ombre les idées accessoires. C'est la loi des contrastes et aussi celle de la variété dans l'unité, principes communs à tous les arts. Cette entente raisonnée et bien équilibrée des effets, unie au style personnel, à la vérité d'expression du virtuose, constitue une belle interprétation ; l'art de traduire en la poétisant, en l'idéalisant, la pensée des maîtres. La locution si usitée de créer un rôle, de composer un rôle, qui s'applique le plus souvent à l'idée d'un personnage de théâtre représenté par un artiste dramatique, trouve son équivalent

dans la traduction par un virtuose d'une œuvre vocale ou instrumentale. La parfaite interprétation d'une composition musicale exige un ensemble de qualités au moins égales à celles du créateur habile d'un rôle.

Il suffit, pour s'en convaincre, d'énumérer les nuances tranchées ou délicates que peut demander la bonne diction d'une œuvre dont le style peut être gracieux, élégant, expressif, tendre, noble, héroïque, réclamer de la délicatesse, de l'esprit, de la sensibilité, de l'énergie et de la puissance, enfin un sentiment assez juste d'appréciation et d'assimilation qui permette à l'artiste de traduire avec une naturelle vérité ces gammes de tonalités si variées. Sans préférence aucune et sans partialité préconçue, nous croyons fermement que le virtuose capable d'éveiller en nous, sans le secours de la parole, et par le charme persuasif de ses accents, les émotions correspondantes aux affections diverses que nous venons d'énoncer, sera non seulement un grand artiste, mais aura un don d'expansion égal, sinon supérieur, à l'artiste dramatique récitant une poésie dont la pensée commande et porte avec elle l'expression.

DES QUALITES QEE DOIT AYOIIl LE COMPOSITEUR

Une forte éducation technique et la possession entière, absolue, des moyens et procédés enseign/'S par des maîtres habiles, expérimentés, est l'outillage premier, indispensable à tout musicien qui se croit destiné à devenir compositeur. Mais celte éducation spéciale, qui n'est que la svntaxe de lart décrire, est tout à fait insuffisante, si de nombreuses connaissances accessoires, des qualités et des aptitudes très diverses, ne viennent compléter, fortifier le savoir scolastique, en général trop limité dans les bornes étroites de la pratique des formules usitées.

Etre très bon harmoniste . savoir à fond toutes les ressources du contre-point, écrire avec facilité et élégance pour les voix et les instruments, en posséder le mécanisme, en bien connaître les ellets, les propriétés sonores, disposer avec ingéniosité les timbres variés de l'orchestre, sont bien des aptitudes très appréciables pour qui veut suivre la carrière du compositeur; mais formuler ses idées avec clarté

dans une langue coiTccle, n'est encore qu'une éducation profcssionelle tout à fait insuffisante, si le musicien qui veut justifier dignement du titre de compositeur n'ajoute à ce savoir d'école quelques-unes des qualités que nous allons énumérer.

Tout d'abord, un compositeur qui n'est pas doué d imagination, qui manque d'idées, d invention, qui n'a pas la fièvre de produire, de créer, pourra être un excellent musicien, érudit et de bon conseil, mais ne peut être classé dans la famille des compositeurs.

L'imagination pour le musicien, c'est le foyer interne qui bouillonne et s'épanche en pensées harmonieuses, en suaves mélodies. Pour le peintre ou le statuaire, c'est la vision mystérieuse qu'il contemple au fond de son âme, et reproduit sous des formes sensibles en idéalisant sa pensée ; pour le poète et le romancier, l'imagination, c'est la puissance créatrice d'idées nouvelles, c'est le charme de la pensée unie au don d'invention. Les artistes sans imagination peuvent être d habiles pralicunis^ mais ne deviendront jamais des créateurs L'étincelle divine, la flamme fécondante leur faisant défaut, ils ne produisent jamais d'œuvres originales destinées à vivre. Le nombre de ces soi-disant créateurs sans idées est malheureusement pour l'art, considérable, et nuit fort au progrès.

Il faut nourrir et féconder 1 imagination, et

pour cela il importe de meubler chaque jour la mémoire de richesses nouvelles. Il faut lire beaucoup, non pour s'assimiler les qualités indi\idueiles, originales des maîtres, mais pour posséder tous les secrets de leur style sans jamais tomber dans le plagiat ou dans les réminiscences, dont rarement la transparence échappe aux oreilles exercées. Grâce à la lecture et à la mémoire, il se fait à notre insu, dans notre cerveau, un travail intellectuel qui très souvent produit les meilleurs résultats. De la fusion des idées surgissent des pensées nouvelles et vraiment originales, malgré Tinfluence latente des causes premières. Il importe donc de ne pas laisser tarir la source de ^imagination, mais de l'entretenir toujours vive et féconde par des lectures musicales et littéraires. L'artiste qui vit rigoureusement enfermé dans son art se prive de puissants moyens daction. Le compositeur qui cherche linspiration et n'écrit pas à froid les œuvres qui visent la passion et les sentiments émus, doit être naturellement porté à l'enthousiasme , cette vive exaltation d'âme qui donne la vie , l'accent vrai à l'idée musicale. Mais cette fièvre créatrice doit pourtant être tempérée par une qualité d'un ordre très différent. L'esprit de pondération, de mesure, qui empêche le compositeur d'outrepasser le butj de tomber dans l'exagération du sentiment exprimé, dans des développements excessifs qui

détruisent Telfet juste par des redites inutiles, Cette qualité d'appréciation et de critique raisonnée sur soi-même est particulièrement précieuse pour les œuvres théâtrales, qui doivent éviter soigneusement les longueurs qui nuisent à l'action scénique.

La juste pondération des phrases équivalentes, la stricte observation des lois d'équilibre dans les développements des idées, enfin l'art de réunir et de relier d'une manière intéressante, ingénieuse, les différentes périodes qui concourent à l'unité d'une œuvre, deviennent aussi des qualités essentielles et de premier ordre s'il s'agit de la composition de sonates, de concertos et de symphonies. Dans ces ouvrages, dont le style doit être ferme et châtié, chaque morceau a bien sa forme caractéristique et distincte ; mais ces différentes parties doivent rester dans des proportions relatives pour conserver un harmonieux équilibre à l'ensemble de l'œuvre.

Nous l'avons déjà dit, nous le répétons encore, les fortes études spéciales techniques, théoriques et pratiques, sont impérieusement nécessaires au musicien qui veut écrire correctement, composer une œuvre de réelle valeur. Mais l'enseignement indispensable et si rigoureusement utile pour qui veut posséder l'outillage et les connaissances usuelles de l'art, reste tout à fait impuissant pour donner l'imagination, l'inspi-

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ration, re.xprcssion vraies, toules choses qui caractérisent le style des maîtres. 11 n'existe pas de méthode pour avoir des idées et créer des œuvres originales, personnelles. Avoir du style est hien, mais avoir un style individuel, c'est le don rare et précieux que possèdent seules les natures privilégiées, les artistes marqués du sceau divin.

Plus spécialement, un compositeur dramatique doit être assez lettré pour juger en connaisseur la valeur réelle d'un livret, en signaler les défauts, au besoin collaborer à l'œuvre de son librettiste. S'il n'est poète, il doit avoir le sentiment de la poésie et bien connaître le mécanisme de la versification. Enfin, si tous les compositeur smusiciens ne sontpas tenus d être savants et érudits comme Félis, Barbereau et Gevaertetc, etc., et s'ils n'écrivent avec la verve satyrique de Berlioz, le charme dllalévy, l'esprit d'Adam, en philosophes comme Grétry, il est impérieusement nécessaire qu'ils possèdent tous les éléments d'une sérieuse éducation littéraire.

Nous aurions peine à comprendre un auteur dramatique ou lyrique traitant un sujet historique, et n'ayant pas, avant d'écrire son œuvre, vécu la vie, respiré 1 air ambiant des personnages qu'il fait agir, parler et chanter. C est en s'inspirant de cette pensée, vérité fondamentale du théâtre, qucBameau, Gluck, Sachini, Grétiy,

Meyerbeer, Halevy out écrit leurs admirables drames lyriques. C'est en suivant la même voie, que Corneille, Molière, Racine et nos auteurs modernes, Hugo, Dumas, Musset, ont doté la scène française de leurs créations si vivantes, si vraies. La plupart des compositeurs de l'école moderne, imitant en cela l'exemple donné par d'illustres devanciers, dirigent eux-mêmes l'exécution de leurs œuvres symphoniques et dramatiques. Tous n'ont pas la même fermeté de main ni l'habileté voulue pour plier l'orchestre à leurs intentions, à leurs nuances. Verdi, Litolff, Gounod, conduisent l'orchestre avec un art merveilleux : car il faut tout à la fois une grande précision et une grande souplesse pour faire mouvoir les ensembles et mettre en relief les détails si variés qui concourent à l'efTet général. Reyer, Massenet, Guiraud, Joncières, Godard, Delibes, ont mainte fois pris le bâton de mesure et guidé l'orchestre ; mais, à vrai dire, cet usage, qui prédomine depuis quelques années, nous semble une flatterie directe au public, obligé de se montrer bienveillant et sympathique à l'auteur qui sollicite son suffrage par un acte de déférente courtoisie.

Le compositeur, qui a l'ambition très louable de progresser, de produire des œuvres plus parfaites , doit être premier à reconnaître les défectuosités, ou les parties faibles do ses ou-

vrages. Critique judicieux et sévère, il doit à chaque production nouvelle affirmer un effort marqué vers l'idéal.

L'art musical moderne compte à son avoir bon nombre de compositeurs de savoir et d'un grand mérite, dont les œuvres consciencieuses, habilement écrites, sagement édifiées, méritent de fixer l'attention des amateurs de goût et justifient des succès d'estime ; mais les compositeurs originaux, ayant un mode d'expression particulier, des idées neuves, portant toutes un cachet de facture, possédant un style individuel, ud coloris spécial, sont bien rares. Les nommer est inutile, leurs œuvres les désignent clairement; mieux vaut donc admirer, applaudir, et réserver notre jugement sur le mérite relatif d'ouvrages moins appréciés. Aussi bien n'avons-nous aucun devoir de classement, contentons-nous de dire que si le génie a droit aux enthousiasmes passionnés, les maîtres de talent ont droit à l'estime et à l'analyse raisonnée. Leur part est encore belle, car si les compositeurs géniaux font les grands élans du public, les autres font son éducation artistique de tous les jours.

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