LA DANSE ET SES RAPPORTS AYEG LA MUSIQUE
Le pas est rélémenl initial de la danse. Action et repos, temps fort et temps faible, c'est la naissance du rhythme binaire. Les pas se succédant à des intervalles de temps égaux, sont la marche rhythmée et mesurée qui appelle ou sousentend la musique, car, alors même que le son musical et l'instrument rhythmique font défaut, c'est le sens de l'ouïe qui dirige et règle le mouvement.
La mesure naît du rhythme. C'est par la mesure que nous apprécions d'une manière sensible, rigoureusement exacte, la durée égale des périodes rhythmées, et que résulte pour nous le sentiment de la symétrie et de l'ordre. Ces principes s'appliquent également à la musique et à la danse ; mais ce dernier art possède aussi ses lois propres, ses éléments naturels, ses principes d'école, qui règlent les mouvements harmonieux du corps entier, en reproduisant, autant que possible, les lignes correctes que recherchent le dessin et la statuaire.
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La danse est un art complexe qui, par certains côté3, s'identifie à la peinture et à la sculpture; mais, plus que ces deux arts, elle représente la nature vivante, agissante; elle exprime par ses accordements étudiés, et la pensée qui dirige, et les passions qu'elle veut traduire. Ace point de vue elle rappelle encore l'art oratoire et l'art dramatique. Mais l'union la plus intime est entre la danse et la musique. Disons mieux : la danse vit, s'anime, acquiert toute la vérité d'expression par le concours de Jamusique, c'est le coloris s'ajoutant au dessin, le geste complétant la parole.
Depuis Tantiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, ces deux arts, si distincts dans leur essence, se sont unis dans un même sentiment d'expression. La musique, par ses mélodies naïves ou inspirées, par sa mesure cadencée, par ses rhythmes symétriques ou variés, par ses accents langoureux ou passionnés, par son caractère grave ou par ses allures vives, ajoute à la vérité d'expression de la mimique.
Tous les peuples de l'antiquité ont eu des dansesreligieuses qu'accompagnaient des chants et des hymnes marquant le rhythme de ces marches, ou danses sacrées, toujours elles s'harmonisaient avec les mœurs, les coutumes, et exprimaient d'une certaine façon les croyances et l'esprit des dogmes.
Les prêtres hébreux, David en tête, dan-
saient devant l'arche sainte, les Sallens, les baya dères, les derviches, avaient des rites consacrés pour leurs danses religieuses. Mais les Grecs, tout particulièrement épris du culte de la nature, ayant le sentiment du beau humain, de la forme, avaient l'art de la danse en très haute estime, et ils faisaient appel à son action dans toutes les scènes importantes de la vie : danses nuptiales, guerrières, funéraires, danses des moissons, et aussi ces danses folles, haletantes, passionnées des bacchantes.
Mais les croyances ont changé, les dieux païens ne sont plus; un culte nouveau, plus idéal mais plus austère, a mis à néant les vieilles idoles des rehgions primitives et avec elles ont disparu les traditions poétiques et charmantes des danses consacrées à fêter les actes solennels de la vie. La danse, comme tous les autres arts, a subi l'influence néfaste des invasions barbares; les écroulements de l'empire romain et de l'empire d'Orient, en couvrant de ruines le monde civilisé, avaient comme atrophié l'intelligence humaine, détruit le sentiment du beau; la terreur du présent et la frayeur de l'avenir enlevaient tout désir de création durable, et les arts furent anéantis pour plusieurs siècles.
Cette terrible épreuve prit fin, les mœurs barbares s'adoucirent, l'esprit d'initiative se réveilla de sa longue léthargie, et la civilisation en oscillant d'abord, puis ensuite d'un pas ferme et
assuré, reprit sa marche en avant. La renaissance des arts et des lettres au xvi** siècle fut la manifestation éclatante de ce courant intellectuel, dont les efforts n'avaient pu jusque-là réussir à retrouver les grands principes du beau. C'est parla représentation de sujets religieux, àesîiïT/stères, que l'art dramatique et musical s'introduisit en France sous Charles YI, en 1402. Plus tard le genre //;'o/«)ze, licite et honnête, succéda au théâtre religieux, que la licence des auteurs avait travesti en bouffonneries. Mais de l'époque même de l'autorisation royale accordée aux différentes confréries qui s'étaient donné mission de moraliser, d'instruire et de divertir le bon populaire des xv^ et xvi^ siècles, les chants, les danses et symphonies étaient intercalées dans les pièces et servaient d'intermèdes di\\x7ny stères f moralités, diableries, farces, et soties qui ébaudissaie?it nos ancêtres.
Il est fort à présumer que ces danses licites et honnêtes qui avaient le don de charmer les spectateurs de ces représentations, n'avaient aucune des qualités séduisantes que réclament aujourd'hui nos amateurs de ballet, mais dans leur naïveté primitive elles répondaient au goût de l'époque.
En lo8l le ballet comique de la Royne, pièce composée. pour fêter les nocesduduc de Joyeuse, inaugure pour la danse théâtrale un réel progrès en la produisant dans un cadre plus en rap-
port avec ses attributions. Le sujet de cette pièce lyrique et dansante était les Aventures de Circé. Le xvii'' siècle fut pour l'opéra français et Fart de la danse une glorieuse époque. Les diververtissements mythologiques, allégoriques, ou ceux dont les sujets étaient empruntés à l'histoire, à la morale, servaient de distractions favorites aux grands seigneurs de la cour. Louis XIII, et Louis XIV, dans sa jeunesse, ont conduit, dirigé des danses nobles, figuré dans des ballets, divertissements, boutades, dont souvent la belle ordonnance était réglée par des abbés. Plusieurs même, pour complaire au souverain, ou par amour de l'art, ont écrit des scénarios et des poésies chantées ou déclamées qui concouraient à l'éclat de ces spectacles. Du reste, à l'époque de la minorité de Louis XI V^, vers 16o3, le jeune roi, le futur grand souverain, prenait une part active aux ballets de cour ou figuraient les danseuses de profession, les comédiens italiens, les seigneurs et dames de la cour qui lui faisaient cortège, tenaient à honneur de paraître dans ses divertissements royaux.
Le goût très vif de Louis XIV pour la chorégraphie, et sa royale sympathie pour les maîtres habiles qui dirigeaient lesballetsde cour, eurent occasion de s'affirmer en 1661 par le patronage accordé à une académie de danse fondée sous ses auspices. A l'exemple du souverain, lanoblesse de France suivant en cela les traditions
élégantes et raffinées de la cour de Louis XIII, cultivait avec amour les armes et la danse ; il convient d'ajouter que les pavanes, sarabandes, rigaudons, menuets et tricotets, ne ressemblaient nullement par leurs allures graves, compassées^ par leurs attitudes gracieuses et fières, aux danses basses dont les mouvements vifs et désordonnés contrastaient avec les belles figures, la démarche solennelle des danses nobles.
Cette époque brillante ou le plaisir semblait être la loi suprême, fut aussi pour les lettres et les arts une période glorieuse, d'un éclat incomparable et qui l'a fait avec raison nommer le grand siècle. Le cadre étroit et le but spécial de cette étude ne nous permettent pas d'énumérer les hommes illustres en tout genre dont les nombreux chefs-d'œuvre ont placé si haut le génie littéraire, artistique, théâtral de laFrance, et nous revenons forcément à l'art chorégraphique. Constatons qu'en 1667 Molière et Lully étaient en grande faveur à la cour, le premier pour ses admirables comédies, le second pour ses divertissements et ses airs de ballets, qu'il dirigeait avec une rigoureuse autorité à la tête de sa bande de petits violons.
Les fêtes somptueuses de la cour, en donnant à la foule des grands seigneurs le goût des divertissements et représentations d'apparat, fît germer dans la pensée des rivaux de Lully l'idée, caressée depuis Baif, 1570, d'une Académie na-
tlonale de musique^ d'un théâtre d'opéra modelé et machiné suivant les procédés italiens, mais où l'on représenterait et chanterait de la musique française, sur des vers français, où tout naturellement des chœurs de chant et de danse serviraient d'intermèdes variés aux airs, aux duos, aux ensembles symphoniques. Le 28 juin 1669 Louis XIV concéda par lettres patentes, à l'abbé Perrin, poète, disons parolier, ayant pour collaborateurs et associés Cambert, musicien de valeur aux mélodies expressives, et le marquis de Sourdéac, très habile et ingénieux inventeur de machines théâtrales, le droit d'exploiter à leur profit, mais à leurs risques et périls, ce théâtre d'opéra qui devait exercer sur le goût musical français une si grande influence.
C'est le 19 mars 1671 que le pubHc fut convié à entendre le premier ouvrage, Pomone, pastorale, dont l'abbé Perrin avait écrit les paroles et Cambert la musique (1).
Le succès fut considérable et de longue durée, mais l'attrait de la nouveauté et le charme de la musique en eurent seuls le mérite, car les vers de l'abbé étaient mauvais et la pièce sans aucun intérêt. Un an s'était à peine écoulé que les dissentiments sur venus entre les fonda-
(i) Voir le bel et intéressant ouvrage de G. Chouquet, Histoire de la musique dramatique en France, depuis les 07'igines. Librairie Firrnin Di'lr»t.
leurs de notre Académie nationale permirent à Lullv, grâces à ses puissantes protections et à son esprit d'intrigue, de se faire nommer seul directeur.
Nous n'avons pas à apprécier ici les qualités géniales de Lully, la souplesse et la fécondité de son imagination, sa riche nature de mélodiste, et la justesse de ses accents dans les récits, mais nous ne pouvons nous dispenser de dire que le compositeur préféré des divertissements royaux, a, pendant sa longue et florissante direction de V Académie royale de musique, doté l'art chorégraphique de nombreux ouvrages, pastorales, opéras, ballets, dont les sujets de caractère très divers, ont offert aux virtuoses de la danse les motifs les plus heureux, les sentiments les plus variés, les plus aptes à faire valoir les qualités d'expression, d'élégance, de grâce et de noblesse que comporte l'art complexe et pourtant délimité de la danse. Rameau, en succédant à Lully dans la faveur du public français a continué les traditions de son prédécesseur, et réservé aux divertissements, aux ballets mythologiques, héroïques ou allégoriques, une part très importante dans ses opéras. Il a aussi, dans ses ballets de nationalités différentes, introduit des éléments nouveaux par la loi des contrastes ; nos auteurs de ballets modernes emploient souvent ce moyen qui offre aux danseurs et aussi aux musiciens des situationss pittoresques ; mais
avant d'énumérer les œuvres de Rameau, nous devons citer pour mémoire les principaux ouvrages de Lully : les Fètesde l' amour et de Bacchus, Cadmus, Alceste, le Triomphe de r amour ^ opéraballet, Psyché, Proserpinej Roland, Atys, Phaéton, Armide, Acis et Galatée.
Pendant la période de transition entre Lully et Rameau, l'interrègne musical entre ces deux compositeurs de génie fut rempli par Campra, l'auteur de V Europe galante, de Tancrède, €ad- 771US, du Ballet des Ages et de vingt autres opéras. Campra était un mélodiste aux inspirations franches, naturelles, gracieuses, mais son style manquait d'énergie et de puissance. Destouches etMouret eurent aussiplusieurs opéras etballets représentés ;mais, à part deux ou trois ouvrages le Carnaval et la Folie, Ariafie, les autres n'obtinrent qu'un médiocre succès. Les partitions de Campra tenaient cependant le répertoire, lorsque Rameau, après de longues années d'attente et d'épreuves courageusement soutenues (l), fit représenter à l'Opéra Hippolyte et Aricie, ouvrage accueilli dans le principe avec froideur, plus tard applaudi avec enthousiasme. Castor et Pollux, les fêtes d'Hébé, Dardanus, PygmalioUj les Fêtes de l hymen et de r amour, Acanthe et Céphise, les Paladins, et bien d'autres
(1) Voir mes études sur les symphonistes et l'excillent* monographie de Poisot, sur le maître Dijonnais.
opéras dont les noms nous échappent, obtinrent de retentissants et durables succès qui valurent à Rameau, non seulement les sympathies et Tenthousiasme de ses contemporains, mais la respectueuse admiration de la postérité. Les Indes galantes, NaiSy les Surprises de /Vw20?Yr^ trois ballets importants et de styles très différents, prouvent encore la souplesse de talent, et la richesse d'imagination de ce grand musicien, que les Lullistes convaincus accusaient d'être trop savant harmoniste, trop bruyant symphoniste.
L'opéra, sous le règne de Louis XYI, représenta jusqu'en 1790 des ouvrages dont le succès a fait époque dans l'histoire dramatique et marqué aussi un grand progrès, une transformation dans l'art chorégraphique. Les noms de Sachini, Piccini, Vogel, Gretry, Salieri, Paisiello, Gossec, Cherubini prouvent que les successeurs de Lully, Campra, Rameau et Gluck, étaient des maîtres dignes de recueillir l'héritage musical de leurs illustres prédécesseurs. Il faut mentionner aussi parmi les célébrités de la danse les ûoms de Gardel, de la famille Yestris, qui a compté trois générations d'artistes, Milon, et M^^'' Chevigny, Duport, Clotilde, etc. etc. La période révolutionnaire fut peu favorable aux beaux- arts et l'on ne peut citer que des pauvretés musicales, à part les hymnes patriotiques improvisés par Rouget de l'isle, Gaveaux, Gossec, Méhul, pour les fêtes
républicaines de la Raison et de la liberté (10 décembre 1795), celle dédiée à FEtre suprême (8 juin 1794). Mentionnons pourtant, malgré ce temps d'arrêt marqué dans la production d'œuvres lyriques, deux ouvrages de haute valeur, Horatius Codés, de 3Iéhul, etAîiacréo?!, de Grétry. On le voit par ces titres caractéristiques, les auteurs de cette grande et terrible époque puisaient leurs inspirations aux sources des républiques de l'antiquité. L'histoire de la littérature et des arts nous donne la preuve irrécusable que le théâtre, ta chaque évolution importante de la civihsation, devient l'écho fidèle des aspirations et des idées dominantes, prend la physionomie du siècle dont il reflète l'esprit, les tendances et les mœurs.
1j' Académie royale^ était devenue, en 1794, le théâtre des arts, titre résumant fort bien l'ensemble des attributs de Topera : poésie, chant, musique instrumentale, danse, peinture. En changeant de nom, notre grande scène de drame lyrique sut du moins conserver ses traditions , et sa haute mission d'enseignement. h'Anacréon de ' Chérubini , la Sémiramide de Catel et la Dansomanie ballet de Gardel et Méhul, furent représentés pendant la période du consulat, prélude de l'empire. Ces ouvrages, et quelques autres de moindre importance, n'eurent pas tout le succès qu'ils méritaient, mais sont restés dans toutes les biblio-
hèques musicales comme de bons spécimens du style de r époque.
Depuis plus d'un siècle l'art chorégraphique a trouvé des voies nouvelles, et dit adieu aux fables mythologiques, aux héros de l'antiquité, pour des fictions plus modernes ou locales. Les Sylphides, Ondines, et Koriganes ont remplacé Gérés, Proserpine, Vénus, etc. etc., et les légendes, la fantaisie, le fantastique ont fourni aux librettistes des sujets, d'un coloris très accusé, oii pourtant l'amour, ce dieu éternel et protecteur des amants malheureux, reste toujours l'arbitre suprême. En plaçant l'action dans des contrées oii la beauté du ciel, les paysages accidentés, l'originalité des costumes, se prêtent à une riche mise en scène, à des tableaux séduisants, où les chœurs de ballerines se grouppent avec art, les auteurs des scénarios ménagent aux yeux charmés le spectacle le plus varié, le plus attrayant ; si la symphonie qui accompagne, soutient et anime la danse, a bien les qualités voulues, la légèreté, la grâce, l'esprit, le mouvement, l'expression et tout spécialement la couleur locale.
Cette association de la musique à la danse exige un compositeur de haute valeur et sachant plier son style aux mille petites exigences des virtuoses qu^il doit faire briller. L'opéra, l'académie nationale qui a transformé les petits scénarios des ballets de coio\ les pastorales les
drames mythologiques, héroïques, les opéras ballets, en drames lyriques avec cliver tissernents, a fait aussi une large part au ballet indépendant du chant, où la mimique, les attitudes, le geste, les jeux de physionomie remplacent la parole. Si la danse théâtrale a ses lois, ses principes, elle a aussi ses différentes écoles, ses différents styles. Pour certains artistes, la virtuosité, la difficulté vaincue, la bravoure et Taudace heureuse sont tout ; pour d'autres, au contraire, le naturel et la grâce, Télégance et le charme, la souplesse et l'expression doivent prédominer.
L'Empire et la Restauration ont été des époques glorieuses et fécondes pour les beaux-arts, et les lettres. Malgré les guerres incessantes qui désolaient l'Europe, malgré nos violents déchirements politiques, malgré les désastres qui ont mis fin à nos glorieuses victoires, la France artistique et littéraire n'a cessé de produire des œuvres géniales ; je ne citerai que celles quiressortent de l'art musical théâtral : les Bardes, et la mort d'Adam, deLesueur, la Vestale ^i F eniand Cortez^ de Spontini,/e.s Ab encerr âges et les Deux journées ^ de Chérubini ; Ariodant et Joseph, de Méhul ; Montano et Stéphanie, de Berton ; la Sémiramide, fiil' Auberge de Bagnères, de Catel, Paul et Vir^ ginie et le carnaval de Venise, ballets de Gardel, musique de Kreutzer ; mais cette liste serait incomplète si nous oublions les noms justement célèbres de Nicolo et de Boieldieu, le premier
musicien aux inspirations faciles, mélodiste de sentiment, et le second, compositeur, plein d'élégance, au style correct et châtié, doué du sentiment scénique. Citons leurs principaux omTages, dont plusieurs furent représentés sous la Restauration et sous le règne de Charles X. De Nicolo Isouard, les Rendez-vous bourgeois ^ 1807 Cendrilloriy 1810, le Billet de loterie, 1811, Joconde, et Jeannot et Colin, 1814. Nous Tavons déjà dit, mais nous le répétons, Nicolo avait un vrai tempérament musical, le sentiment juste des situations, une excellente entente des effets : mais son instrumentation n'a qu'un médiocre intérêt.
F. -A. Boieldieuquifut à l'heure de ses débuts de compositeur dramatique, considéré comme l'émule de Nicolo eût bien vite affirmé sa grande supériorité par une série d'ouvrages qui révèlent des qualités d'un mérite transcendant.
Au Calife de Bagdad, à BeniowsJd, à ma Tante Aurore, œuvres impersonnelles d'un style encore indécis, quoique renfermant des pages charmantes, succédèrent Jean de Paris, le Nouveau seigneur, le Petit chaperon rouge, la Dame blanche, les Deux nuits, et nous omettons encore dix partitions, très acclamées dans leur temps : \d^ Jeune femme colère, la Fête du village voisin, les Voitures versées, etc. Boieldieuestbien,onle voit parlanomenclaturedecespartitions,unedes plus belles individualités de l'école française, et son
nom, comme ceux de Rameau, d'Hérold, d'Halévy et d'Auber, rayonne aux plus hauts sommets de l'art. Depuis soixante ans, la musique dramatique et symphonique. et la musique spéciale des ballets, s'est modifiée, transformée, sous Finfluence de compositeurs de génie dont les œuvres nous restent comme des modèles du beau aux différentes époques progressives de l'art. Mais nous n'avons pas l'intention de faire le glorieux inventaire des chefs-d'œuvre nationaux, et d'ajouter à cette liste nombreuse l'énumération des œu\Tesnonmoins admirables que la musique dramatique doit à Gluck, Mozart, Weber, Rossini, Donizetti, Meyerbeer, Verdi.
Nous voulons revenir à notre point de départ dont nous nous sommes sensiblement éloigné, pour constater l'influence très marquée du style élégant, distingué et coloré d'Hérold. dans les œuvres chorégraphiques que ce maître a écrit pour l'opéra. Les ballets de la Somnanbidey de la Fille mal gardée, de la Belle au bois dormant, en offrant au musicien des scènes expressives, émues et dramatiques, lui permirent de prouver l'étonnante souplesse de son talent, tour à tour gracieux, poétique. Ce musicien au style nerveux et passionné n'a pas seulement répandu à profusion des trésors de mélodies aux rhythmes variés et caractéristiques, mais symphoniste pittoresque, aux touches fines et délicates, il s'est encore montré compositeur de pre-
mier ordre. A partir de cette époque^ la musique des divertissements d'opéra a pris une importance et une valeur telles, que nos premiers maîtres ont apporté tous leurs soins, réservé leurs plus délicieuses mélodies pour les intermèdes chorégrapliiques de leurs ouvrages lyriques. Rossini, Auber, Meyerbeer^ Halévy, ont écrit d'adorables airs de ballet pour leurs grandes partitions justement réputées des chefs-d'œuvre ; mais le genre tout spécial du Ballet pantomime compte aussi ses compositeurs spéciaux et préférés. Ad. Adam a été un de ces maîtres dans la Filk du Danube, Giselle, la Jolie fille de Gand, le Corsaire. Musicien plein d'entrain et de verve, ses mélodies vives, alertes, enjouées, avaient tout le pétillant de son esprit. Son orchestration pittoresque et brillante intéressait sans jamais fatiguer ; ses rhythmes très francs soutenaient et incitaient le danseur.
Ce n'est pas un compositeur médiocre, celui qui réussit, au point de vue scénique, pittoresque et dansant, la musique d'un ballet. Il faut que ce maître soit un mélodiste riche d'idées aux rhythmes bien accusés, qu'il sache faire parler son orchestre avec beaucoup de tact et d'esprit, que ses airs de danse soient élégants, expressifs, bien caractérisés, portent bien le danseur, que sa symphonie soit intéressante, colorée, enfin, que le sentiment général de l'œuvre s'harmonise parfaitement avec le caractère des
personnages et les pensées qu'ils expriment. On voit, par ce simple exposé, que le programme a remplir demande un compositeur d'imagination, au talent souple et délicat, un peintre musical ayant sur sa palette lestons les plus riches et les plus variés. Dans la liste des ballets célèbres, restés comme des modèles du genre poétique ; nous ne pouvons oublier la Sylphide, cette adorable création delà Tagiioni, œuvre d'un musicien de valeur que nous avons connu et très aimé, Scheneitzoeffer. La tentation, opéra-ballet d'Halévy, Manon Lescaut, ballet du même maître, le Dieu et la Baijadère^ opéra-ballet d'Auber. Les jeunes maîtres de l'école moderne sont entrés dans la voie tracée parleurs illustres devanciers, et les œuvres chorégraphiques qui sont à l'heure présente au répertoire de l'Académie nationale, sont dues aux inspirations mélodiques de Reyer, Delibes, Guiraud, Salvayre, Lalo,^\ldor, Dubois, compositeurs dramatiques et symphoniques, souvent applaudis au théâtre ou dans nos concerts populaires.
La danse moderne, qui est un gracieux divertissement pour le plus grand nombre, une gymnastique burlesque pour les excentriques, reste toujours un art pour les initiés, pour les adeptes, et pour les délicats. Ceux-ci pensent avec raison que la danse, par Télégance, la grâce, et l'harmonie des mouvements, par la noblesse des poses, par la vérité d'expression
des gestes et de la mimique, par les attitudes et les jeux de physionomie, non seulement s'élève à la manifestation du beau idéal, en prenant des formes sensibles comme dans la statuaire, mais encore, en traduisant suivant les moyens et les conditions particulières à son art, tout un ordre de pensées, de sentiments, de passions, d'idées mêmes, elle se lie intimement à la poésie.
La loi d'unité qui relie en un seul faisceau toutes les branches de Fart, n'admet pas de classifications ni d'infériorités. Les danseurs qui consacrent leur intelhgence à exprimer, avec justesse et vérité, les sentiments et les passions qui leur sont confiées , sont dans leur genre, si leur interprétation et leur style répondent exactement à la pensée du poète, les traducteurs du génie.