LES SY31PH0NISTES MODERNES FRANÇAIS
Dans le chapitre consacré à l'art symphonique, nous avons indiqué les qualités spéciales de style et de forme qu'exige ce genre de composition, expression la plus complète de lart musical pur, dégagé de tout alliage ; nous l'avons hautement reconnu, la nation allemande prime toutes les autres, et a une avance considérable sur l'Italie et sur la France. Les noms immortels de Bach, de Haendel, de Haydn, de Mozart, de Beethoven, de Weher, deMendelssohn, de Schumann, de Schubert, rayonnent d'un si vif éclat qu'il semble bien difficile de suivre avec la même autorité les voies tracées par ces génies audacieux.
Ce serait nier la lumière que ne pas reconnaître à la race germanique de très heureuses prédispositions pour le style instrumental, pour la musique concertante. Mais, si nous nous inclinons avec respect et admiration devant les souverains maîtres de l'art, nous le disons avec un légitime orgueil, la France moderne compte plu-
sieurs musiciens illustres dont les œuvres d'orchestre peuvent être classées au rang des productions géniales. C'est donc un devoir pour nous de compléter notre première étude sur la symphonie, par cette esquisse sur les maîtres dont se glorifie l'Art français.
Nous avons dans notre précédente étude, nommé Gossec, Reicha, Onslow : citons maintenant Reber. J'ai eu l'honneur d'être l'élève de Lesueur, et, malgré le demi siècle écoulé, je me rappelle toujours la vive sympathie de ce maître illustre pour Reber, ce disciple recueilli, studieux, épris du pur idéal, adorant Haydn et Mozart, aimant mieux vivre dans l'admiration fructueuse du passé, que suivre l'école romantique dans ses expansions enfiévrées. Par une singulière coïncidence, à la même date, à la même époque, Rerhoz et Reber, deux antithèses musicales, ont procédé de Lesueur, maître érudit, révolutionnaire musical inconscient, dont notre regretté ami, 0. Fouque, a tracé un portrait si bien étudié. Lesueur à été l'initiateur artistique de ces deux natures opposées.
Les débuts de Reber datent de 1835. Une quintette, trois quatuors, plusieurs mélodies d'un sentiment exquis, fixèrent sur le jeune musicien l'attention des mélomanes et lui valurent aussi de grand succès de salon. Cette musique instrumentale affirmait bien la prédilection du jeune compositeur pour les maîtres anciens, mais les
tendances rétrospectives n'avaient pas annulé l'originalité native, le caractère bien personnel de son œuvre.
Deux trios pour piano, violon et violoncelle^ achevèrent de mettre en lumière l'élégance de sytle. Fart du dialogue et aussi l'aisance et la clarté dans l'exposition et le développement des idées que donnent seulement les fortes études. Reber a écrit quatre partitions charmantes qui ont tenu longtemps le répertoire à FOpéra Comique ; en voici les noms : la Nuit de Noël^ le Père Gail^ lard, les Papillotes de M, Benoit, et les Dames capitaines. Ce succès théâtral ne fût pas accidentel, mais prouve combien sont justes, délicates et pondérées ies qualités du symphoniste.
Dans ce genre tout spécial, Reber s'est montré continuateur de l'œuvre de Mozart. Il en a tout le charme, toutes les délicatesses. Comme lui, et en gardant son originalité personnelle, il a la pureté de la forme, l'élégant contour des phrases et les fines ingéniosités d'un habile contrepointiste, maître dans l'art de bien écrire, et de développer ses idées dans de justes proportions; enfin, son orchestration toujours intéressante, finement colorée, sans aucune violence, enveloppe discrètement la trame harmonique, riche étoffe musicale, que la science seule est impuissante à produire, si l'inspiration, le goût et l'esprit d'invention ne lui viennent en aide.
L'ode symphonie et la symphonie dramatique
etpittoresque ont eu pour créateurs deux maîtres français ; l'ode symphonie (l) offre à l'imagination du musicien qui traite ce genre, un scénario, Fadjonctiondesvoix, et quelquefois aussi de la parole déclamée, pour motiver la peinture musicale^ la symphonie imitative et pittoresque. Les compositeurs français depuis Couperin,Lully, Rameau, Gossec, Gluck, Lesueur, Méhul, Chérubini, ont affectionné le genre imitatif, écritpour nos scènes lyriques d'admirables pages symphoniques d'un effet d'autant plus saisissant que les cadres, la mise en scène, les décors s'unissent pour compléter l'illusion et ajouter à la puissance de l'action musicale, le secours très appréciable d'un milieu impressionnant à la fois les sens, le cœur et l'imagination.
Gounod, dans Mireille et la Xonne sanglante, A. Thomas, dans Uarrdet, F. David, dans Lalla Rouck^ Halévy, dans Charles VI Qi \q Juif -Errant , ont été de grands coloristes; leurs partitions renferment non seulement de belles et admirables pages de chant, mais aussi des peintures saisissantes par la vérité dramatique, et la couleur locale bien déterminée. Ces larges réserves faites, revenons à la symphonie descriptive^ imitative^ pittoresque, dramatique, à Tode symphonie avec chœurs, airs, récits, duos, trios, ensembles, précédée d'une ouverture caracté-
(1) Voir notre précédent chapitre sur la symphonie.
ristique, entrecoupée par des pièces orchestrales imitatives traitées dans le style symphonique.
Ce genre de composition qui, par les sujets traités participe du drame lyrique, de l'oratorio et de la symphonie, exige des musiciens qui l'abordent, une grande souplesse d'imagination. Dans ces sortes d'œuvres où l'action scénique et les illusions théâtrales se trouvent supprimées, le compositeur est tenu de conserver la vérité expressive et déclamatoire aux morceaux de chant facturés comme pour le drame lyrique et religieux ; mais l'importance accordée à l'orchestre est prépondérante ; il hitervient souvent dans le scénario comme un personnage récitant, semblable au chœur dans la tragédie antique, il est le confident.
Les maîtres qui affectionnent particulièrement le genre descriptif, ont souvent pris pour canevas poétique de leurs symphonies des titres empruntés aux grands éléments de la nature, la prairie, la forêt, l'océan, le déluge, la tempête et le désert. Ces harmonies sublimes qui nous impressionnent si fortement, qui éveillent en notre âme des sensations si diverses, permettent au musicien poète, si l'inspiration est assez généreuse pour s'élever au niveau des sujets traités, de montrer son habileté dans l'art pourtant limité de la musique imitative. Les effets plastiques et réalistes appliqués à la musique ne sont pas, croyons-nous,
le but idéal du grand art ; mais, employés avec discrétion, avec habileté, par des compositeurs de talent, ils donnent aux œuvres orchestrales, aux symphonies à programme, aux suites d'orchestre, un attrait nouveau, une variété d'effets, un coloris musical dont il faut reconnaître et admirer le charme caractéristique.
L'emploi judicieux, raisonné des timbres si variés des instruments employés dans les grands orchestres, est un des procédés les plus usités des compositeurs pour obtenir le coloris musical, l'élément pittoresque. La musique est sombre ou brillante, grise, terne ou chatoyante, suivant la volonté ouïe caprice du compositeur qui possède Fart de disposer sa palette sonore. Mozart, Beethoven, Weber, Mendelssohn, Félicien David, Rossini, Berlioz, sont d'admirables coloristes, qui ont fait école et trouvé des imitateurs de réelle valeur.
L^œuvre puissante et générale d'Hector Berlioz, si violemment critiquée, si fort contestée de son vivant, brille depuis quelques années d'un éclat sans pareil. Le musicien fantasque, étrange, bizarre, auqueldansleprincipe ondéniait l'inspiration et la science, est classé maintenant à côté des maîtres les plus illustres dont se glorifie l'école française. Justice tardive qui, venant quelques années plus tôt, eût comblé de joie le grand artiste. ?Vous l'avons vu s'éteindre aigri et
découragé, en appelant à la postérité de ce présent sombre et décevant !
On sait que Berlioz fut élève de Reicha, puis de Lesueur. Ces deux maîtres surent apprécier la forte volonté et Fintelligence élevée de leur disciple. La passion musicale de Berlioz et son antipathie pour la carrière médicale, qu'on voulait lui faire embrasser, n'avaient pas affaibli son goût prononcé pour les belles lettres, pour la littérature ancienne et la poésie. Berlioz obtint le prix de Rome en 1830, avec la cantate de Sardanapale, qui, à côté de nombreuses inexpériences, contient en germe les plus hautes qualités. Le jeune compositeur était peu sympathique à Ghérubini, qu'effrayaient ses tendances romantiques et qui disait à Lesueur, l'engageant à entendre la symphonie fantastique : « Je n'ai pas besoin d'apprendre comment il ne faut pas faire. » Mais la première audition de cette œuvre remarquable, celle de l'ouverture des Francs-Juges, celle de l'ouverture de Waverley, du Roi LeaVj de Harold en Italie, composition à programme, produisirent une sensation profonde. Malgré les partis-pris, la critique reconnut le mérite de ce vaillant chercheur, poète plus que musicien, mais apportant les qualités d'un symphoniste dans la musique pittoresque, descriptive et dramatique.
La même critique devait refuser toujours à Berlioz les qualités scéniques, et, en effet, il faut
le reconnaître, Berlioz, génial dans la symphonie, n*a plus la même autorité authéâtreetà l'église. Ses deux opéras, Benvenuto Cellini et les Troyens, renferment des pages superbes et grandioses, des ensembles d'une puissance extraordinaire ; mais le grand souffle mélodique, les phrases inspirées, émues, chantantes, sont très clairsemées et rarement en situation; les efl"ets scéniques, l'action, le mouvement font défaut, et l'équilibre entre les voix et l'orchestre est mal pondéré. Pourtant Berlioz adorait avec enthousiasme Gluck et Beethoven, il les avait analysés avec le même amour, la même passion; mais l'un de ces deux hommes de génie répondait plus exactement à son tempérament, était devenu son idéal préféré, et son admiration si bien raisonnée pour Gluck, n'avait pas fait germer en lui le sentiment exact, juste et vrai du beau idéal dramatique.
Nous avons encore à signaler, dans l'œuvre s}Tnphonique de Berlioz, des compositions magistrales : notamment les symphonies dramatiques de Roméo et Juliette, belle peinture musicale colorée avec la vigueur de touche de Delacroix. La grande messe funèbre exécutée aux Invalides pour les funérailles du général Damrémont, produisit uneimpressionaussi profonde, une émotion aussi vive que la messe de requiem de Verdi : je me rappelle aussi, à cinquante ans de distance, l'effet saisissant, extraordinaire, de la marche
funèbre et triomphale exécutée lors de la translation à la Bastille des victimes de la révolution de juillet. La foule immense qui faisait cortège, mêlait sa voix aux mélodies inspirées. Plus de mille instrumentistes formaient Tensemble de ce colossal orchestre.
Signalons encore la Fuite en Egypte et F Enfance du Christ. Dans ces deux compositions, H. Berlioz a touché à l'idéal le plus pur. Les mélodies suaves, naïves sont d'une adorable et touchante simplicité. Il est tout à la fois poète, peintre et musicien, Yan-Eyck et le Pérugin, Albert Durer et Baphaël, Bach et Mozart. Nous ne connaissonsrien déplus exquis que cette musique mystique et divine que Ton dirait inspirée par les Pères de l'église : saint Thomas et saint Augustin. Nous ne pouvons non plus nous dispenser de citer les belles ouvertures du Carnaval romain^ au. Corsaire, àQ?> Francs- Juges, etc. etc., que la main du symphoniste a signées par son faire habile, son coloris puissant et la richesse de son instrumentation. Gomme théoricien, Berlioz a publié un excellent traité d'orchestration où sont consignés de précieux exemples tirés des maîtres les plus autorisés, et les observationsles plus judicieuses sur les timbres des instruments, sur leur emploi isolé ou par groupes, etc. etc.
Je ne crains pas d'affirmer que Berlioz était un musicien de grande race, par la pensée, par Tes-
prit novateur et les audaces géniales, par le raisonnement, peut-être encore plus que parle sentiment. Les mélodies de ce maître sont rarement primesautières, instinctives ; elles sont originales, mais souvent aussi tourmentées. Les émotions de son âme et les sensations perçues ne se traduisent pas simplement, naturellement, comme chez certains musiciens qui n'ont pas la puissance de conception de Berlioz, mais qui puisent dans leur cœur seul, les inspirations que crée leur imagination.
Ce grand artiste n'avait pas vécu dans un milieu musical; l'éducation première de l'oreille et de la mémoire ne s'était pas faite à Taudition des naïves mélodies qui restent, vivent et chantent en nous. Le goût passionné de Berlioz pour l'art musical ne s'était affirmé que tardivement, alors que sa jeune imagination s'ouvrait au charme de la poésie. C'est en s'inspirant des œuvres du romantisme littéraire, que le musicien avait élevé sa pensée, agrandi ses horizons, trouvé enfin son idéal.
Nul doute que lindividualité de BerHoz, soumise dès l'enfance à l'influence d'une éducation spéciale, ne se fut considérahlement modifiée; notre grand symphoniste eût sans doute été moins littéraire, moins poète ; mais il eût traduit ses impressions, ses sentiments, ses sensations, sa pensée dans une langue musicale plus châtiée, plus correcte et plus parfaite. On n en
doit pas moins saluer en lui un artiste de génie, un puissant initiateur, dont les audaces souvent heureuses, ont ouvert à Técole moderne des voies toutes nouvelles. L'instrumentation de Berlioz à très certainement servi de modèle, de type au grand réformateur allemand. De tous les maîtres français. H. Berlioz est incontestablement celui qui a le plus innové dans l'art d'orchestrer. Son goût pour les combinaisons sonores et les effets de timbre, pour les contrastes obtenus par la nature diverse des instruments, ou par leur fractionnement en groupes distincts, réunis, accouplés d'une façon curieuse, inusitée, prouve non seulement l'esprit inventif de Berlioz , mais encore Tintérèt immense que ce grand coloriste attachait à l'intrumentation.
C'est lui qui, bien avant R. Wagner, a, dans ses symphoniespittoresques et descriptives, confié à des instruments de timbres caractéristiques, la mission d'idéaliser les personnages du drame musical, h' ijîstrume7it qui 'personnifie dans la pBnsée du compositeur le héros principal, traduit alors par ses accents suaves, tendres ou passionnés, les sensations et les impressions diverses qu'il doit exprimer dans les diverses pliases du drame. Le système qui consiste à donner à une phrase mélodique la représentation conventionnelle d'un personnage, a été mainte fois employé par Berhoz
dans ses symphonies dramatiques. Cette prédilection pour une phrase typique, que Fauteur conduit ou transforme au gré de son imagination, en passant par tous les timbres de l'orchestre, nous paraît dériyer directement de la symphonie pure. Berli-oz a conseryé dans ses œuyres l'empreinte de l'enseignement de Lesueur. C'est bien à l'influence de ce maître amoureux de l'art antique, préoccupé de la couleur locale et de la yérité historique, chercheur enthousiaste, mais ferme dans sa foi musicale; c'est en s'inspirant de Lesueur, dont l'érudition musicale et httéraire le charmait, c'est en se conformant à son goût pour la musique pittoresque et descriptive, en osant s'éloigner des faciles chemins de la routine pour marcher hardiment dans des voies inexplorées, que Berlioz s'est montré disciple fidèle de son maître.
Berlioz, esprit cultivé, penseur et poète aux sentiments élevés, aux aspirations spiritualistes, artiste de génie, noble cœur, caractère intègre, âme ouverte aux généreuses pensées, laisse dans l'histoire de l'art un nom glorieux que le temps, loin d'amoindrir, consacre chaque jour en reconnaissant la puissance créative de son œuvre.
Comme Berlioz, Félicien David appartient à l'école romantique, à cette génération vaillante de 1850, née avecle siècle, sous le souffle ardent
de la révolution. Historiens, peintres et poètes croyaient en la patrie immortelle, aimaient la pure liberté trop^ loni^temps délaissée pour la gloire, tous les artistes aux aspirations généreuses avaient foi dans l'avenir, cherchaient des voies nouvelles, les grands rêveurs, ceux amoureux de l'humanité espéraient réaliser le bonheur universel, la vie heureuse pour tous. On croyait à un idéal, on avait la foi. Dieu, la patrie, la liberté étaient alors la trinité. Lacordaire, Lamennais, Montalembert, Yictor Hugo, Lamartine, Musset, Ingres, Delacroix, Delaroche, iVuber, Boieldieu, Hérold rayonnaient dans tout Téclat de leur génie.
F. David, né le 8 mars 1810, à Cadenet, département de Vaucluse, fit sa première éducation musicale à la maîtrise d'Aix, et ses études au collège des jésuites ; à dix-neuf ans, la direction de la musique de la cathédrale lui fut confiée, et le jeune maître de chapelle fît ses débuts de compositeur, en écrivant des motets avec accompagnement d'orgue. Mais, conscient de son peu de savoir, et reconnaissant son impuissance à tirer bon parti des élans primesautiers de son imagination, F. David vint à Paris étudier l'harmonie, le contrepoint et Torgue sous la direction de Leborne et Benoist, professeurs au conservatoire. Nature ardente et romanesque sous des dehors froids, F. David, comme plusieurs do
mes amis d'enfance, s'éprit de l'idée Saint-Simonienne. La fièvre de rénovation sociale germait dans tous les cœurs généreux, et si folles qu'aient pu paraître les théories de Cabet, de Fourrier, de Considérant, d'Enfantin, bien des utopies d'alors, sont actuellement des réalités.
Après la dispersion de la secte, F. David et plusieurs de ses coreligionnaires dirent adieu à la France pour visiter Constantinople, Jérusalem, Memphis, etc. Ce sont les impressions vivaces et accidentées de ces voyages en Orient qui ont inspiré à F. David les odes symphonies du Désert, de Moïse au Smaï, de YÉden, de Christophe-Colomb . Ces œuvres symphoniques et vocales, et aussi les belles partitions de la Perle du Brésil, de Lalla Rouch et à-'Herculanmn^ ont placé F. David au premier rang des maîtres français. Son individualité créatrice et géniale s'est affirmée non seulement par le choix des sujets traités, mais par le charme exquis de ses inspirations mélodiques, par le coloris tout particulier de son orchestration élégante et diaphane, par l'originalité de ses rhythme, F. David, avant son affination à la secte Saint - Simonienne , avait terminé ses études d'harmonie et de haute composition au Conservatoire de Paris. Camarade d'école, j'ai connu à cette époque F. David avant son séjour à Ménilmontant, centre de l'église nouvelle ; Fœuvre musicale de F. David est
considérable et très variée. Ou peut signaler à ses débuts, des chœurs d'un très beau caractère, composés pour les solennités Saint- Simoniennes , de nombreuses mélodies , des quintettes , deux symphonies dans le style classique, et plus tard les odes symphonies, le Désert^ Moïse au Sinaï, Christophe-Colomb ^ VÉden.
La nature impressionnable et poétique de David s'est toujours complue dans l'expression rêveuse et vague des scènes de l'Orient. La palette sonore de son instrumentation conservait à sa musique la fluidité aérienne appropriée aux sujets traités. Mais cette note, très caractérisée d'orientalisme, n'a jamais dégénéré en monotonie. Le charme des mélodies d'une suave inspiration, la variété et l'originalité desrhythmes, enfin la distinction naturelle des harmonies, la nouveauté des effets, les horizons découverts, ont dès l'audition de son ode symphonie, le Désert, placé F. David au premier rang des maîtres symphonistes et dramatiques ; les ouvrages lyriques de F. David sont la Perle du Brésil, Herculanum, Lalla Rouch, délicieuses partitions où le compositeur a répandu les trésors de sa riche imagination, et s'est afhrmé au théâtre, le plus vrai, le plus pittoresque des musiciens qui ont chanté TOrient. Des succès répétés désignaient F. David comme membre de l'Institut. Il y a succédé à son illustre émule IL Berlioz.
M. de Morny avait une vive affection pour F. David, dont il appréciait le génie musical, la droiture et la noblesse de cœur. L'éminent artiste était sincèrement attaché à son protecteur et ami, c'est à cette mutuelle sympathie qu'il faut attribuer le patronage et la bienveillance marquée de F. David pour l'école de musique vocale, Galin, Paris, Chevé, dont le duc de Morny était le très fervent et dévoué propagateur.
Dans les dernières années de sa vie, F. David a vécu plus solitaire encore que par le passé, fuyant le bruit et toute espèce d'agitation. Nature rêveuse, recueiUie et un peu mysanthrope, ce grand artiste s'était insensiblement retiré de la vie militante de compositeur. La reprise de ses ouvrages ne le passionnait nullement. Il se rendait pourtant assez régulièrement aux séances de l'Institut et dans les commissions artistiques dont il était membre ; homme de conscience, il remplissait ses devoirs de juge des concours de Rome, avec une rigidité de conviction qui jamais ne fléchissait sous l'action des influences, qui donnaient assaut à saloyauté.
Soit réserve, soit timidité excessive, F. David, parlait peu, n'imposait pas son opinion, mais ne se laissait jamais circonvenir, entraîner par de plus habiles discoureurs.
Ce grand artiste, d'une individnahté si originale, est mort le 29 août 1876 à Saint-Germain-
en-Laye, où il s'était retiré près d'amis chers et dévoués. Fidèle aux croyances de la secte Saint-Simonienne, ilest mort spiritualiste et nullement athée. Suivant le désir exprimé dans son testament, il a voulu être enterré sans aucun rite religieux. Ses amis, ses admirateurs, quelques anciens adeptes de la foi Saint-Simonienne, une délégation de l'Institut Font accompagné dans un respectueux recueillement au lieu de repos. Mais il me revient tristement en mémoire qu'au grand étonnemcnt de la nombreuse assistance, pas un mot d'adieu, de regret, pas une phrase de sympathie n'ont été prononcés. Il y avait ordre donné, paraît-il, de garder le silence, et de ne pas affirmer trop haut les vertus de cet illustre artiste resté fidèle à ses croyances, et qui laissait un nom glorieux dans l'histoire de l'art.
Nous pouvons le dire avec un juste orgueil, l'école moderne des symphonistes français, peut actuellement soutenir avec honneur tout point de comparaison avec l'école des symphonistes allemands ; un seul excepté pourtant, RAYagner, dont, toute répulsion mise de côté, on ne peut nier la valeur créatrice et les audaces géniales. Oublions un instant l'homme haineux et méchant, n'aimant et n'admirant que lui, pour ne voir que le musicien audacieux, passionné, mélodiste inspiré, lorsqu'il ne brise pas à plaisir et par esprit de système les ailes puissantes de
son imagination. Wagner le chaud coloriste de rinstrumentalion moderne mis à part, nous ne craignons pas d'affirmer que les maîtres de l'école française symphonique et dramatique, auraient la presque certitude de triompher dans un concours international, où les trois styles religieux, dramatique et symphonique seraient proposés comme types de composition idéale ; Gounod, Massenet, Franck, Dubois accepteraient bien certainement d'écrire un oratorio ou une messe solennelle à grand orchestre. Gounod, Thomas, Massenet, Reyer, Saint-Saens, V. Massé, Mermet, Vaucorbeil, Delibes, Dubois, Guiraud, Paladilhe, Salvayre, etc., ne serefuseraientpas à écrire une œuvre lyrique, opéra sérieux ou demi caractère; enfin la jeune et vaillante phalange de nos symphonistes, Saint-Saens en tête, Godard, Lalo, Joncières, L. Lacombe, Gouvy, Widor, A. Duvernoy et tous les maîtres précédemment nommés, sauraient, nous n'en doutons pas un instant, soutenir victorieusement l'honneur de l'art français. Nous croyons pourtant devoir signaler une préférence trop exclusive et que nous estimons être regrettable au point de vue du style pur, parmi nos symphonistes modernes. La grande majorité de nos compositeurs, séduits par la part plus large laissée à la fantaisie et à l'imagination dans les suites d'orchestre, dont le modèle nous est venu d'Allemagne, délaissent complètement la forme consacrée par tant d'ad-
mirables chefs-d'œuvre que nous a laissés l'ancienne symphonie où lapensée musicale, logiquement et savamment traitée, était serrée de près dans ses développements, se reliant tous à l'idée première comme dans un discours éloquent, d'un plan bien étudié, ou tout s'enchaîne avec ordre pour charmer et convaincre.
Il y a, ce nous semble, une tendance trop prononcée à flatter le goût capricieux du public par des pièces symphoniques pittoresques, affectant des nationalités diverses. Mais, dirat-on, les auditeurs s'intéressent d'autant plus facilement que l'attention se trouve, de prime abord, attirée par un titre caractéristique, par un programme déiîni qui indique clairement l'expression et la nationalité accusée de l'œuvre. Nous soumettons cette simple observation aux maîtres qui sont l'honneur et l'avenir de l'école française. Ce n'est pas une critique absolue du genre que nous formulons, mais la crainte de voir dégénérer, s'amoindrir et se perdre la forme si belle, si pure, si logique dans sa simplicité, illustrée par les grands maîtres de l'art musical. Il ne faut pas vivre toujours dans l'adoration stérile du passé, chercher le mieux possible, mais innover si faire se peut, à la manière de Mozart, de Beethoven, de Weber, de Rossini, d'Aubcr, de Berlioz, de Mendelssohn, d'IIérold, il faut progresser et ne pas s'immobiKser, c'est une loi de l'art.
L'école musicale française compte actuellement parmi ses maîtres un groupe nombreux de compositeurs, jeunes encore et de grand avenir, qui instrumentent avec une rare habileté, et jouent de l'orchestre avec une légèreté de main, une souplesse, une facilité et une sûreté d'effet surprenantes.
A l'heure présente, l'héritage musical de Berlioz et de F. David a été recueilli par Saint-Saens. Nul compositeur français n'excelle comme ce maître dans le genre descriptif, pittoresque, imitatif. Pour bien apprécier la haute valeur de ce grand musicien, il faut étudier son œuvre dans son ensemble et dans ses détails caractéristiques. Il faut juger les tendances auxquelles obéit son talent, pouvoir se rendre compte du degré de perfection réalisé dans son orchestration, enfin il importe d'être assez connaisseur pour apprécier l'art prodigieux que met ce merveilleux artiste à ciseler les phrases, et à leur donner le tour original et distingué qui est la note dominante de son style. Saint-Saens poursuit courageusement son idéal en dehors des banahtés, cherchant la perfection sous des formes nouvalles qui réalisent l'union intime, mais dans de justes proportions, de l'art dramatique et de la symphonie. Dans cet ordre d'idées, sa belle partition à^ Henri VIII est une manifestation victorieuse qui place le compositeur au premier rang des maîtres lyriques. Nous avons fait
une étude biographique de Saint- Saens dans notre ouvrage des virtuoses contemporains, et nous avons apprécié en toute sincérité les qualités originales du virtuose et du compositeur, notre admiration pour l'artiste est grande, car nous estimons très haut ce talent viril, cette conscience inflexible qui n'a jamais sacrifié ses convictions aux exigences du public, souvent mauvais juge dans les œuvres d'art. L'incontestable supériorité de Saint-Saens s'est particulièrement affirmée dans le style delà symphonie pittoresque et caractéristique. Son œuvre en ce genre est considérable et très variée. P/iaéto?i,\e Rouet cl Omphale, la. Da?ise macabre^ la Coupe et Vépée, le déluge, ont montré sous un jour éclatant, la puissante individualité, la richesse d'imagination et l'habileté extraordinaire de ce maître dans l'art de traduire, par l'orchestre, des effets que l'on pouvait croire impossibles avant lui. Saint-Saens a donné à la scène quatre ouvrages : la Princesse Jaune^ le Timbre d" argent, Etienne Marcel et Henri VIII, A chaque œuvre nouvelle, le compositeur s'est montré plus sur de ses effets, une progression très sensible a signalé chaque étape parcourue, et la partition d'^^/?W VIII affirme une évolution importante dans la manière du maître, très souvent mélodiste inspiré, mais toujours compositeur de grand style.