DU BEAU RELATIF AUX ARTS
La qualification « beau » , si indistinctement appliquée à des substantifs de caractères différents, n'ayant entre eux aucun lien d'affinité, en matière de beaux-arts, comporte une expression spéciale, un sens tout particulier. Les organisations ne sont pas également aptes à sentir les beautés d'une œuvre d'art : il faut, pour cela, une certaine éducation de nos sens. Mais si l'expression du beau, comme tout ce qui tient à la nature humaine, est variable et relative au degré d'avancement de la civilisation, elle n'en est pas moins soumise à des lois fixes, immuables, indépendantes du goût et de la mode.
La première loi du beau dans les arts est, sans contredit, la vérité d'expression, la manifestation idéalisée, mais mvante et vraie, d'une pensée, d'une passion sous des formes sensibles. Si l'artiste a réussi à traduire sa pensée avec l'expression voulue, et si la forme choisie réunit les qualités qui intéressent, et donne à première vue, à première audition, un sentiment de satisfaction, de plaisir, si nous sommes
impressionnés, émus, incités à l'admiration, c'est que l'œuvre est parfaite et conforme aux lois absolues du beau. « Mais, ainsi que Ta très bien dit Gauckler dans sa définition du beau, les manifestations du beau varient avec l'âge de l'individu, aussi bien qu'avec celui des peuples. Le sens, les formes, les images, le goût, Tornementation changent avec les évolutions des sociétés ; mais les caractères typiques de la vie par des formes naturelles, non symboliques, en un mot , l'expression vraie des caractères constitutifs de Thomme et de la nature, restent absolus, immuables, et peuvent être reconnus , acclamés à toutes les époques , comme l'expression idéale du beau, ainsi que le prouve notre admiration motivée pour les immortels chefs-d'œuvre de Fart grec et ceux de la Renaissance.
Les conditions qui contribuent à produire en nous le sentiment du beau, renferment des éléments de caractères très distincts. Les uns sont variables, soumis à la mode, passagers comme elle, les autres ont un caractère fixe et réahsent des types d'un ordre si parfait, si élevé, que ces modèles du beau idéal traversent toutes les péripéties des civilisations, en laissant une trace lumineuse.
Il me souvient, à ce sujet, d'une promenade aux flambeaux, dans la galerie des antiques, au musée du Louvre. M. le comte de Nieuwerkerke
avait ménagé cette surprise, cette fête des yeux aux illustrations littéraires , artistiques, politiques, qui se rendaient en foule à ces belles réceptions, uniques en leur genre.
Les gardiens du Louvre, munis de puissants réflecteurs, éclairaient la marche de nombreux visiteurs, en projetant la lumière sur les statues antiques. En arrivant à la Vénus de Milo , des cris d'enthousiasme , suivis de plusieurs salves d'applaudissements, retentirent sous ces froides voûtes électrisées par le fluide qui court dans les foules intelligentes ; mémorable triomphe pour le statuaire de génie dont les œuvres immortelles excitent l'admiration à trois mille ans de distance.
Les lois fixes du beau dans les arts sont difficiles à énumérer et à bien définir, car les principes reconnus comme les seuls vrais à une époque, ne restent pas immuables. Le beau, pur et simple, de l'art plastique païen, n'est plus le beau de la Renaissance, et l'art moderne, tout en admirant avec un pieux respect les chefs-d'œuvre des grands maîtres des siècles précédents, a placé son idéal dans un autre ordre d'idées : dans rexpressioii^ la vie, le mouvement. Ces modifications importantes des lois constitutives du beau, s'appliquent à tous les arts, mais plus spécialement à la musique ; celle-ci, malgré ses origines très anciennes, 71 est un art librey indépendant, vivant de sa propre
substance, que depuis quelques siècles. Il serait très instructif et curieux, en remontant aux sources primitives du goût dans les arts, d'en étudier les fluctuations multiples, et de se rendre compte des influences diverses qui en ont fait varier les courants d'un pôle à un autre.
Le domaine des arts est limité par la nature des procédés mis en œuvre pour exprimer la pensée, les sentiments, les impressions, en un mot les conceptions humaines. En consultant les origines premières de Tart, un fait s'affirme, c'est que la sculpture et la peinture ont presque toujours été sous la dépendance absolue de l'architecture, dont elles complétaient Tornementation. Les temples et les palais des rois étaient primitivement décorés d'images sacrées, de dessins entaillés en relief, recouverts de couleurs vives mais non ombrées, ayant pourtant déjà l'intention de vivifier le dessin.
Mais, après plusieurs siècles d'essais, de tâtonnements, de progrès et de temps d'arrêt, chaque art a conquis son autonomie, son indépendance, son action individuelle : la musique a pu s'allier à la poésie et à la danse, mais a cessé d'être tributaire servile de ses deux sœurs aînées, jusque-là ses dominatrices ; la statuaire a su exprimer la vie, le mouvement, les passions, sans recourir au coloris et aux métaux.
L'antiquité, qui nous a légué de si beaux
modèles dans l'art architectural et dans la statuaire, a été moins riche en documents relatifs à la peinture ; nous n'avons plus que des lambeaux de fresques appartenant au genre décoratif. Il ne reste rien de Tœuvre des grands peintres, et nous devons pour nous former une idée des mérites et de la haute valeur des premiers maîtres de la peinture antique, nous en référer à la description et à l'appréciation des écrivains du temps, qui ont disserté sur les beaux-arts : Pline, Pausanias, Strabon. Grâce à eux, à leurs écrits, à leurs jugements motivés, les grandes et saines traditions de Tart antique sont arrivées jusqu'à nous, et si nous avons à déplorer de ne pouvoir admirer les chefs-d'œuvre de Zeuxis et d'Appelles, etc., nous savons du moins, par les illustres écrivains leurs contemporains, que les lois du goût et de la perfection ont été les mêmes, lorsque la civilisation, l'éducation artistisque et le sentiment du beau idéal se sont affirmés. Mais, il faut bien le reconnaître, le type du beau, du grand et du parfait, varie suivant les nationalités, suivant les races, suivant le tempérament des peuples ; les temples égvptiens, hindous et persans ont une certaine analogie, par la grandeur de conception et l'importance des masses accumulées. Les symboles religieux ditïèrent, mais lïdée première étant la même, tend à impressionner les générations par le caractère extraordinaire de
durée, de perpétuité, par l'effet saisissant de l'immuable, de l'immortel et de l'infini. Les grecs et les romains honorant d'autres dieux, exprimant un autre ordre d'idées, sous un ciel doux et tempéré, les monuments et les arts ont procédé dune esthétique très différente. L'influence chmatérique, et celle de la religion et des mœurs ne peuvent être mises en doute, quant à la marche progressive et aux qualités distinctives des arts.
L'ancienne Rome a légué à la Rome moderne plusieurs temples d'ordres ionien et corinthien qui remontent à la plus haute antiquité, et qui, malgré quelques additions et restaurations, conservent dans leur ensemble les belles proportions, le style pur de l'art grv>€. Citons le Panthéon et le petit temple de la fortune virile. Le Colysée, cirque immense de dimensions colossales, était admirablement construit et décoré. Ce qui reste de ces ruines grandioses, malgré les ravages du temps et les sacrilèges dévastations des hommes, donne encore Fidée de ce que pouvaient être les fêtes populaires de l'antique Rome des Césars. Combats de gladiateurs et de bêtes féroces, naumachies, batailles d'esclaves, etc. Rome possède encore plusieurs monuments entiers de l'antiquité : la Colonne Trajanne, l'arc de triomphe de Septime Sévère, deux beaux spécimens de l'art sculptural. Nîmes et Arles ont des édifices précieux de
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conservation : la Maison Carrée, et les arènes, constructions romaines mais de style grec, d'un goût très pur, d'une architecture très ferme, et les plus beaux monuments dûs aux Romains pendant leur occupation des Gaules.
(( La représentation sur une surface plane des formes dans l'espace, la projection des limites et des contours, l'ensemble des lignes qui concourent à exprimer la configuration des objets, forment l'art élémentaire du dessin. Mais, pour que les objets esquissés au trait prennent un corps, aient du relief, il faut ajouter des ombres fictives et distribuer la lumière dans de certaines données, il faut aussi créer une profondeur factice sur la surface qui sert de fond ; cet art de la perspective, qui a ses principes absolus, est indispensable pour donner l'apparence de l'existence dans l'espace, l'illusion de la réalité. Tout nous porte à penser que les grands peintres de Tantiquité, dont la tradition et l'histoire nous ont raconté les merveilles, en laissant tomber dans l'oubli les noms de leurs prédécesseurs d'Egypte et d'Orient, ignoraient complètement les lois de la perspective aérienne, de la réflexion des rayons de lumière, du reflet des couleursf La pensée et le sentiment sont les moteurs principaux qui doivent inspirer et guider l'artiste, qu'il soit peintre, sculpteur ou musicien, lorsqu'il veut produire une œuvre durable j
La peinture a deux éléments indispensables pour exprimer le beau, idéaliser la nature, tout en lui conservant l'exacte vérité, procurer Tillusion, tout en donnant le sentiment de la réalité.
« Par la correction des lignes, par la pureté du dessin, le peintre délimite, dans l'espace, les objets qu'il veut reproduire, il leur donne la forme, les contours, le relief qu'ils doivent avoir; il expose en un mot son motif, exprime sa pensée. Mais la couleur, se superposant avec art au dessin, vient rendre plus vivante, plus vraie, plus animée, la reproduction de la nature; en ajoutant les teintes naturelles à la forme réelle, les illusions de la perspective aérienne, et une profondeur artificielle grâce à laquelle les objets prennent l'apparence de la réalité dans l'espace. »
C'est un art raisonné que la science de l'atmosphère, de l'air ambiant, diaphane, plus ou moins transparent ou chargé de vapeurs, la science des délicates harmonies , des tonalités variées, de la perspective et des effets de lumière.
Les Chinois qui, dans l'exécution des objets ouvragés, se rattachant par certains côtés à l'art décoratif, ont atteint une si grande perfection, ne se doutent pas des rapports harmonieux des tons, des nuances se faisant mutuellement valoir, et encore moins des effets de
perspective aérienne, des demi-teintes, du clair obscur.
j^ En principe, constatons les faits suivants : c'est que, dans les arts plastiques et même dans l'art poétique et musical, l'ordre, l'unité, la variété sous certaines conditions, la convenance dans les formes, l'harmonie entre les différentes parties, l'union intime entre l'idée et son mode d'expression, les proportions bien équilibrées, sont les qualités essentielles qui concourent à rendre une œuvre belle et durable.! L'expression parfaite de Vidée rendue sensible par la forme est, croyons-nous, le but sans cesse poursuivi et jamais complètement atteint par l'artiste passionné.
Pour ces chercheurs ardents, amoureux de l'art pur, le réalisme, malgré toutes ses habiletés de main, ses rigoureuses exactitudes ou ses à peu près fantaisistes, reste la négation du vrai beau.TLes artistes qui joignent à de hautes facultés intellectuelles la pensée et le sentiment également pondérés, également parfaits, qui donnent à l'expression toute sa vérité, en équilibrant dans une juste mesure la forme et la couleur, la pensée et le sentiment, en transportant l'idéal dans la vie, sont des artistes de génie : leurs œuvres ont atteint le beau idéal.^i
Ce qui distinguera toujours un artiste, même médiocre^ du plus habile praticien, c'est que le
premier met dans l'œuvre créée par son imagination la vie et l'expression^ et le second se contente de la précision et d'une exactitude parfaite dans la reproduction d'un modèle. L'artiste, qu'il soit peintre, statuaire ou musicien, doit être aussi poète et impressionnables II doit avoir rintelligence ouverte et l'esprit cultivé, pour produire dans un style élevé, dans le sentiment du juste, une œuvre originale, caractéristique, qui porte l'empreinte de son individualité, qui soit la manifestation vraie de sa pensée, et comme un reflet vivace de son âme et de son cœur. Il n'y a pas d'œuvre d'art vraiment digne de ce nom, sans noblesse dans la pensée, sans chaleur d'expansion, et aussi sans le respect des grandes traditions qu'il ne faut pas confondre avec les conventions routinières d'école.
Le praticien habile, l'homme du métier, est certes utile, bon à consulter, mais n'est pas un artiste; l'artiste dont Fàme s'impressionne, dont l'imagination s'exalte, dont les sens sont émus à la vue des splendeurs de la nature, ou celui dont le cœur sensible trouve dans la lecture de l'histoire, dans les hauts faits des grands hommes ou des héros de l'antiquité, des émotions qui éveillent en lui l'inspiration, des motifs qui entretiennent le feu sacré de l'art, et soutiennent son amour et sa foi pour le beau, aura, croyons-nous, une immense supé-
riorité sur le praticien de talent, quelle que soit son habileté; qui cherchera uniquement le moyen matériel d'exprimer sa pensée.
J'en excepte cependant les hommes d'un génie tout spécial, et il en existe. De loin en loin de puissantes individualités, des précurseurs inspirés, dont l'ardente imagination devance la marche normale mais progressive de l'humanité, franchissent d'un bond les étapes successives qui les séparent de l'idéal entrevu. Ces hardis novateurs qui suivent des sentiers inexplorés, des voies solitaires par haine de la routine et des conventions d'école, sont le plus souvent, à leur début, méconnus et repoussés; leurs audaces géniales froissent les habitudes et le goût dominant de leurs contemporains.
Mais, à côté de ces natures d'élite, aux aspirations généreuses, qui puisent dans les profondeurs de leur âme la force de s'élever aux plus hautes cimes de l'art, il faut aussi compter avec un certain nombre de praticiens de talent qui se créent un beau de convention, auquel ils ne croient pas in petto, mais qui, pour fixer 1 attention sur leurs œuvres, se singularisent de parti pris, affectant une originalité qui n'est pas dans leur tempérament, blessant outrageusement toutes les lois du goût, et méconnaissant tous les principes de l'art. L'imagination et même le sentiment du beau , s'ils n'ont pour auxiliaires le savoir, la réflexion,
la mémoire, l'esprit de comparaison, et l'habileté de main, que donne un long exercice des procédés usuels, ne peuvent réussir à créer des œuvres durables et de grand style. Q^e beau dans les arts, c'est la manifestation sous des formes parlant à nos sens de l'idéal rêvé, des sentiments intimes et des émotions qui agitent l'âme de l'artiste, c'est la pensée invisible, rendue palpable, rendue sensible.